SAINTE DOROTHÉE
Nous croyons superflu de rappeler au lecteur les différences qui distinguent les procédés de la gravure sur bois de ceux de la gravure sur métal. Il sait que le premier de ces procédés, nommé aussi taille d’épargne , consiste à épargner les traits du dessin et à entailler les blancs; tandis que le second, tout au contraire, exige que le burin entame le cuivre et v trace en creux les traits du sujet à reproduire.
Dans chacune de ces deux manières, on le voit, l’artiste suit une voie exactement opposée pour atteindre un même but : la reproduction par l'impression en noir sur blanc, d’un dessin donné.
L’estampe que nous publions est le renversement de ce principe; elle reproduit le dessin en blanc sur le fond noir. Nous avons cru en conséquence pouvoir la qualifier de négative (').
Ce n’est pas qu’il faille considérer ces travaux négatifs comme une branche spéciale de la gravure sur métal, telle que la manière criblée, par exemple; ils constituent plutôt une anomalie, résultant de la fantaisie de l’imprimeur, laissant l’œuvre de l’artiste parfaitement intacte. Une planche gravée en creux sur n’importe quelle matière, et encrée au rouleau, doit inévitablement donner ce résultat, peu désirable d’ailleurs. En supposant même que les traits marqués en blanc dans notre estampe fussent appelés à
(■) Ce genre de gravure a été appliqué quelquefois d’une manière moins exclusive dans l’ornementation des livres ; dans ce cas, les parties blanches y tiennent plus de place que dans l’estampe que nous reproduisons et les noirs ont une raison d’être. (Voyez un article accompagné de quelques fac-similé, dans V Archiv für Zeichnenden Kunstc , Leipzig, 1856.) M. Passavant signale dans son Peintre-graveur (t. I) quelques pièces négatives. Il est le seul, croyons-nous, qui en fasse mention. Il établit une distinction entre celles qu’il croit gravées sur bois et celles qui lui ont paru avoir été exécutées sur métal.
être dorés ou argentés, il serait plus simple encore d’imprimer en métal sur un papier sombre. N’attachons donc qu’une importance toute secondaire au tirage et occupons-nous de l’œuvre elle-même, dont on pourra d’ailleurs se faire une idée exacte par l’inspection de l'épreuve positive que nous avons fait exécuter.
D’abord, il nous paraît de toute évidence que c’est ici une gravure sur métal, se rattachant aux gravures sur bois par son mode d'impression. C’est pour ce motif que nous avons cru pouvoir la publier dans la première série de cet ouvrage. En second lieu, il nous paraît incontestable qu’elle est l’œuvre de quelque maître du XVe siècle. Mais ces deux points admis, à qui la donnerons-nous, en l’absence de tout indice positif, soit monogramme, soit texte, qui puisse nous éclairer sur son origine ?
Les travaux de Martin Schongauer nous semblent offrir avec notre estampe un certain degré de ressemblance, mais nous croyons, après un examen minutieux, pouvoir la considérer comme encore antérieure à ce maître ; le stvle et le travail plus primitif nous semblent pouvoir militer en faveur de cette opinion. Et que l’on observe bien qu’il n’v a dans l’œuvre d’aucun maître du XVe siècle, ni plus de simplicité, ni plus de grâce; que jamais Israël de Meekenen n’a approché de la distinction qui caractérise notre estampe, et que si le Maître à la Navette a moins de maigreur, il a aussi moins de sentiment dans le trait. Quant au graveur de l'an 1466, ce serait trop hasarder que de lui attribuer, plutôt qu’à tout autre maître, une estampe qui ne se rapproche, à tout prendre, ni de la Vierge d’Einsiedlen, ni de X Alphabet gothique, les deux côtés extrêmes de l’artiste, si tant est qu’il soit fauteur des deux œuvres.
La Sainte Dorothée que nous reproduisons, sera donc l’œuvre de quelque graveur inconnu du XV' siècle.
Comme la pièce n’est entrée au Cabinet des Estampes que depuis quelques années, par voie d’achat, et que cette
provenance banale ne peut nous édifier en rien sur son origine, nous pourrions déposer ici la plume s’il ne nous restait à signaler un détail trop précieux pour être omis.
L’estampe que nous publions porte au verso l’angle d’une gravure sur bois, où nous voyons représenté un Purgatoire, d’où un ange à longue robe délivre des âmes. Les ciseaux d’un collectionneur peu soigneux sont venus nous enlever le reste de la planche, qui nous serait sans doute restée longtemps inconnue si elle ne figurait également par hasard au nombre des pièces anonymes de notre collection.
Cette estampe, haute de 170 millimètres et large de 140, représente, au milieu, le Christ crucifié sur une branche de rosier. Au-dessus, Dieu le Père bénissant, ayant devant lui le Saint-Esprit qui projette ses ravons sur le crucifix, placé au-dessous. A la droite du Père Eternel, on voit la Vierge, tenant l’enfant Jésus; plus bas, David, Moïse et saint Jean-Baptiste; encore plus bas, saint Christophe, saint Laurent et deux autres saints personnages, et, enfin, plus bas encore, sainte Catherine, sainte Barbe, sainte Ursule et d’autres martyrs. A la gauche du Créateur, les anges, les apôtres et les évangélistes, les Pères de l’Eglise et enfin les saintes femmes. Une couronne de roses entoure le tout. Pour compléter la description, il faut ajouter qu’à la partie inférieure, en dehors de la couronne, on voit le Purgatoire, et à la partie supérieure, au milieu, la Sainte Face, tenue par deux anges; à gauche, la messe de saint Grégoire, et à droite, saint François stigmatisé. Au-dessus de saint François, une banderole porte des caractères qui pourraient être M. T. R., et à gauche, au-dessus de la messe de saint Grégoire, est inscrite la date : 1. 5. 19, ou 1513.
Nous ne croyons pas, en toute conscience, que l’exis tence de cette date doive modifier notre appréciation de l’estampe imprimée au recto, et nous doutons qu’aucun
connaisseur veuille la considérer comme exécutée même au commencement du XVIe siècle.
Un simple coup d’œil suffit, d’ailleurs, pour nous convaincre que la gravure sur bois que nous venons de décrire n’est ni du même maître ni de la même époque que la Sainte Dorothée.
Exécutée dans un style assez approchant de celui d’Antoine de Worms, elle n’est pas dénuée de mérite. L’influence d’Albert Diirer s’y fait sentir de prime abord ; peut-être encore est-elle de Hans Burgmaier, et les lettres que nous croyons lire sur la banderole, se rapportent-elles à ce nom.
Sans doute exécutée pour un livre, cette estampe ne porte aucun texte au verso. C’est donc exceptionnellement que la Sainte Dorothée s’y est trouvée imprimée.
Nous pouvons conclure de cette circonstance que le fait du rapprochement des deux estampes est dû au hasard, et il ne nous paraît pas impossible que notre Sainte Dorothée soit une épreuve tirée au XVIe siècle, d’une planche qui, à cette époque, ne remontait guère à plus de cinquante ans, et qui, depuis, a pu disparaître comme la presque totalité des autres planches exécutées à la même époque.
Quoi qu’il en soit, nous croyons que les amateurs nous sauront gré d’avoir mis sous leurs yeux cette pièce curieuse, qui peut-être aura déjà été aperçue par quelqu un d’entre eux.