MELCHISÉDECH VAN HOOREN. — LA PLUS ANCIENNE VUE GÉNÉRALE DE BRUXELLES
La plus a ne Se orne vue générale de Bruxelles.
MéSanges Godefroid Kurth.
(Extrait du Mouvement scientifique « Notre Pays », Liège, 1908.)
U YTT E RS P ROT .
L'attention des érudits ne s’est peut-être pas portée à un degré suffisant sur un ordre de travaux dont les auteurs, rarement célèbres, ont néanmoins, dans l’obscurité qui les environne, des titres sérieux à leur considération. Il s’agit de ces vues où, par le burin des graveurs-topographes, a survécu, pour nous, la phvsionomie ancienne des centres urbains.
On peut douter que la photographie, aux vastes ambitions, si complaisamment servies par le public, arrive à satisfaire les générations à venir avec autant de bonheur que les créations d’autrefois, dans leur naïve traduction des choses vues. Il suffit, sans doute, de rappeler les noms de Georges Hoefnagel ou de Wenceslas Hollar, pour évoquer le souvenir, non seulement de pièces d’une exquise délicatesse, mais d’un exceptionnel intérêt documentaire. Certes, ce sont là des exceptions. Toutefois, il se rencontre parmi les productions similaires, des spéci-
mens de sérieux mérite dont on s’étonne de voir les auteurs tombés dans un oubli total.
Nous avons essayé, il y a quelque dix ans, de mettre en relief un peintre topographe anversois, Melchisédech Van Hooren, dont les œuvres, vraiment remarquables, avaient, semble-t-il, échappé complètement à l’attention des curieux (’).
Et le sort de cet artiste, digne, à tant de titres, d’être signalé aux curieux, a été partagé par quantité d’autres appartenant à la même classe de travailleurs. Aussi est-ce au hasard, le plus souvent, qu’on doit d’en pouvoir connaître quelques-unes dont les noms seraient cherchés en vain dans les répertoires.
Celui dont il sera question dans cette notice, n’est connu encore que par un seul ouvrage, production considérable et dont, pensons-nous, la Bibliothèque royale possède, depuis quelques années, l’unique exemplaire connu. Et chose curieuse, alors que le plus souvent l’œuvre met en relief le nom de son auteur, dans le cas présent, ce nom, depuis bien des années, avait fixé notre attention sans qu’il fût possible de le rattacher à aucun travail présumable de celui qui le portait.
Dès l’année 1856, Alph. Wauters faisait paraître dans le Bulletin du Bibliophile, un ensemble de titres d’ouvrages publiés dans l’ancien Brabant, au cours du XVI' siècle, et en faveur desquels des privilèges avaient été accordés. Quelques années après, en 1863, Alexandre Pinchart, à son tour, dans le précieux recueil de sources paru sous le titre d Archives des arts, des sciences et lettres, relevait une série d’octrois, attribués par le Conseil de Brabant, à des éditeurs, pour la publication de cartes et de plans,
C) Un artiste anversois ignoré : Melchisédech Van Hooren, 1552-1570. Annales de l'Académie d’ Archéologie. Anvers, 1898. Voy. ci-dessus, pp. 312
et suiv.
les mêmes, pour la plupart, que ceux donnés par son collègue, en texte français.
Parmi les privilèges signalés par nos deux érudits confrères, il s’en rencontra un d’intérêt tout spécial poui nous et que de vaines recherches, dans les collections et les catalogues, pouvaient faire envisager comme étant resté en somme sans objet. Peut-être même était-on admis à supposer que, pour des raisons mystérieuses, le titulaire du privilège, l’ayant obtenu, aurait renoncé à s’en prévaloir, à moins que la mort ne l’en eût empêché.
Les termes de l’octroi sont du reste assez ambigus :
« Van een consent voir J an Uyttersprot om te rnogen drucken dye figure ende situatie der stadt Brussel, gedateert van den VL1 van Octobri XVe xxiiij. »
Il s’agissait donc moins d’une œuvre faite que d’une œuvre à produire, à imprimer.
La cartographie bruxelloise du XVIe siècle, relativement pauvre, ne contient aucun plan majestueux comme, par exemple, celui d’Anvers, gravé sur bois par Virgile de Bologne, dont le Musée Plantin possède Tunique épreuve. L’auteur de ce grand ensemble obtint, en 1550, un octroi, dit Wauters, pour deux « formen van protacturen » de la métropole commerciale. L’un de ces ensembles reste donc à découvrir.
Bruxelles, bien que le siège du pouvoir central et réputée, dès le XVIe siècle, la ville la plus agréable des Pays-Bas, le cédait en importance à Anvers, 011 affluait le commerce du monde. Comparativement aussi, ses ressources artistiques étaient minimes. C’est de Melchisédech Van Hooren, par exemple, un forain, que procède, en 1565, la plus ancienne représentation connue de son hôtel de ville, document de très haute valeur archéologique.
Uyttersprot, le détenteur du droit d’imprimer « la figure et situation » de la capitale, était-t-il Bruxellois? Rien
n’autorise à le dire; en dehors de la pièce faisant l’objet du privilège, son nom est ignoré.
L’unique chose qui nous soit acquise est qu’il était graveur, et graveur de mérite. Il nous était réservé de l’apprendre, et d’une manière peu banale.
Il y a quelque vingt ans, un marchand parisien cherchait à identifier le monogramme inscrit sur une pièce que ne possédait point la Bibliothèque nationale. Il nous faisait part de l’envoi, à cet effet, d’une vue de Bruxelles récemment découverte. La pièce arriva et, effectivement, un monogramme composé des lettres N DK, peut-être NVDK, y figurait sur un petit cartel ménagé au bas de la droite.
Pas plus que notre correspondant, il ne nous fut possible d’arriver à une détermination.
Mais si tel était le cas, on jugera de notre surprise en constatant la présence, dans un élégant cartouche surmontant le cartel prédit, de cette inscription :
BRVXELLA ALICORVM.
FREQVENTIA, FONTIVIM. COPIA (sic) MAGNIFICENTIA. PRINCI PALIS. AVLÆ CIVICÆ DOMVS AC PLVRIV ALIA- (sic)
RV. SPLENDORE NOBILISSIMA.
IOHANNES WTTR SPROT FECIT.
CVM PRIVILEG.
Donc, après avoir, durant des années, poursuivi en vain cette pièce de si grand intérêt pour la Belgique, elle venait, par un fortuné hasard, nous tomber dans les mains! Inutile d’ajouter que ce fut pour n en plus sortir. Ceci se passait en 1888.
Suivi du mot fecit, le nom d’Uvttersprot se révélait pour celui du graveur; les mots cum privilegio le désignaient en plus comme celui de l’éditeur. Que signifiait alors le monogramme NVDK, presque identique à celui
de l’imprimeur gantois Van de Keere, sauf que dans ce dernier la lettre H remplace la majuscule N? Tl nous a été jusqu’ici impossible de le découvrir.
Comme le disait l’octroi, le graveur a effectivement tracé la « figure et situation » de la ville de Bruxelles, en d’autres termes, créé un panorama.
La vue est prise de l’ouest, c’est-à-dire des hauteurs de Scheut. C’est le point culminant d’où Villerov lança sur la cité ses bombes incendiaires. Imprimée sur deux feuilles, l’estampe mesure en longueur 875 millimètres et 300 en hauteur. Planant dans le ciel, un ange tient de la main droite une branche de laurier, de la main gauche une banderole avec l’inscription : Brvxella in Brabantia. Latéralement deux génies supportent : à gauche, les armes d’Espagne, et à droite, celles de Bruxelles.
Du monticule où des bergers, comme aujourd’hui encore, paissent leurs troupeaux, l’œil embrasse le périmètre entier de la ville. Lin gentilhomme descend le chemin, un faucon sur le poing; un maraîcher et un porteballe le précèdent.
La ville s’étage dans son enceinte de tours et de créneaux, étendue au XIVe siècle. Le graveur désigne par leurs noms les portes et les principaux édifices. On v distingue parfaitement le détail. Le palais, les hôtels de Nassau, d’Egmont, de Mansfeld sont rendus avec assez de correction, encore que l’artiste procède avec une certaine lourdeur. L’ensemble, du reste, n’est pas exempt de confusion, les distances n’étant pas dégradées.
De petits groupes de personnages animent les avantplans. Hors de la porte de Flandre, nous vovons des tireurs à l'arc; leur local est à proximité, sans doute, à en juger par les armoiries de saint Sébastien, surmontant la porte de l’enclos. Non loin de là sont les joueurs de boules. Sur la chaussée des piétons, un chariot. A ne point omettre, au milieu du va-et-vient, quatre hommes se mesurant à
l’épée et à la dague, soutenus par des tenants appuyés suides espontons, la cape enroulée au bras, prêts à intervenir.
Mais voici un détail à peine moins intéressant que la découverte de la pièce même. Par le nord, entre en ville le canal, de Nieuvaert, effectivement terminé en 1560. Formant l’angle de la percée et de l’enceinte, une porte, peu monumentale, d’ailleurs, et close. C’est la Vaertpoort, porte du canal ou du rivage, comme on la dénommera par la suite. A la bien regarder, on découvre à son imposte les quatre chiffres : 1574, précisément la date du privilège accordé à Uvttersprot! Il s’agit donc bien de l’œuvre pour laquelle a été obtenu l’octroi.
Uvttersprot le cède à Van Hooren, bien que s’attachant, comme lui, au côté pittoresque des choses. Son œuvre est pourtant assez précise pour constituer un document précieux, surtout en ce qui concerne la représentation de l’enceinte. Les portes y sont à une échelle suffisante pour être facilement déterminées. La physionomie du donjon de la Porte de Hal, d’Obbruessel, à la façade intérieure percée de fenêtres ('), est particulièrement curieuse.
Le monogrammiste NDK, si l’on veut NVDK, est-il l’auteur, le dessinateur même du plan dont Uvttersprot n’aurait été ensuite que le graveur? Nous inclinons à le croire, la présence de sa marque ne pouvant trouver que cette seule explication.
Quant au mystère dont d voulut s’environner, ne perdons pas l’espoir d’être quelque jour à même de le percer. On se persuade difficilement que, comme l’œuvre elle-même, ses auteurs n’auraient eu pour les sauver de l’oubli que cet unique ouvrage.
(') Voir la reproduction dans la brochure de M. Jean van Maldeghem, archiviste de la ville de Bruxelles, 1903.
Note sur le commerce anversois au XVI siècle, d’après une estampe du temps.
(Extrait du Bulletin de V Académie royale d' Archéologie de Belgique.)