‹ Œuvres de Henri Hymans (volume 2)Chapitre 20 sur 26 · JOST AMMAN · texte numérisé non relu

JOST AMMAN

Parler d’Anvers au XVIe siècle sans évoquer en même temps l’étincelante image tracée par Guichardin, serait chose impossible. En des jours moins fortunés, le spectacle d'une décadence, que l’intelligent historien eut luimême le malheur de voir commencer, a pu faire croire à certains de ses lecteurs que, nouveau Marco Polo, il vantait des merveilles imaginaires. Pour nous, en revanche, le présent a si complètement excédé la limite des espérances les plus osées, que ces merveilles d’il y a deux siècles sont un état de choses très ordinaire dans la balance des comparaisons avec la statistique moderne.

Et cependant, on a beau s’en défendre, soit que nous subissions ici l’attrait des choses lointaines, soit qu’en réalité une bonne partie de ce qui faisait l’admiration de Guichardin nous charme encore, l’imagination se plaît à orner d’un voile de poésie les hommes et les choses des temps passés, à nous les faire croire sinon plus intéressants, assurément plus pittoresques que nos contemporains.

— On oublie volontiers ce que le progrès des siècles a donné de bon et d’utile à notre époque, pour songer avec une curiosité où se mêle un peu de tristesse, à l’agrément du séjour dans une ville médiocrement pavée, pas éclairée du tout et où l'on n’était nullement certain la veille de n’être pas pillé le lendemain.

Mais au XVIe siècle, pas un étranger ne débarquait à Anvers sans être frappé d’enthousiasme, et l’émerveillement d’Albert Diirer, vovageant en artiste, fut aussi grand que celui de Guichardin. — Le gentilhomme de Florence et le peintre de Nuremberg tiennent un langage presque identique; « Cité vraiment des principales en quelque chose que ce soit, écrit Guichardin, mais en traffic que marchant très principale entre toutes les autres villes du monde. »

L'œuvre qui fait objet de cette notice, est une constatation nouvelle de la prééminence universellement admise de notre cité, et sous le crayon d’un éminent artiste, la proclamation se fait d’une manière particulièrement saisissante.

Le grand travail dont il s’agit eut plusieurs éditions, dont la première porte la date de 1585; mais sa composition remontait alors à plus de vingt ans. Envisagée sous le rapport iconographique, elle mérite d’être citée après la grande vue de 1515 (’), et celle de F. Huis de 1556 ("), bien qu’au point de vue spécialement anversois elle le cède à ces œuvres et, surtout, au plan de Virgile Bolonais qui orne le Musée Plantin (d).

(■) Antvcrpia mercatorum Emporium. — Actum 1^15. Aux archives d’Anvers; n° 7 de la Description du cap. Dejardin.

(2) Antvcrpia urbs Bclgica ad Scaldim si/a Europœ dccus. A la Bibliothèque royale. Dejardin, n° 16.

(J) Dejardin, n° 20.

Il s’agit en réalité d’une allégorie, mais j’ai cru pourtant pouvoir la signaler à M. le capitaine Dejardin, à l’époque où il s’occupait de sa cartographie d’Anvers.

On ne se montre pas aventureux en donnant à la conception de l’œuvre une date très antérieure à son exécution. En effet, jean Neudôrffer, de Nuremberg, le véritable inspirateur et le guide de l’artiste, mourut en 1563, et ce fut son élève, Gaspard Brünner, d’Augsbourg, qui, pour la première fois, fit paraître la vaste planche, due au cravon de }ost Amman, un des plus fameux maîtres de l’époque. Comme il y eut plusieurs éditions, nous n’avons pas à douter du succès de l’entreprise placée, du reste, par sa dédicace, sous le patronage de la municipalité d’Augsbourg.

Malheureusement, comme il arrive toujours pour les œuvres d’un très grand format, et composées de plusieurs feuilles, ce travail fort répandu doit être devenu rapidement très rare. Il ne pouvait offrir d’intérêt qu'à la condition d’être réuni en un même tableau, et, dans ce cas, sa destruction était presque inévitable. Une planche de près d’un mètre de haut, déjà difficile à conserver, l’était particulièrement à une époque où l’on ne se procurait pas, comme de nos jours, une vitre pour la couvrir. Toutes les estampes d’un format exceptionnel sont an nombre des raretés.

De toute manière, an reste, notre gravure a été très mal favorisée par les circonstances. Qu’on en juge.

Bartsch, qui a donné une place à Jost Amman parmi les peintres-graveurs, bien qu’on 11e connaisse aucun tableau du maître, le traite toutefois avec une négligence qu’on a peine à s’expliquer de la part d’un auteur ordinairement très consciencieux.

Le savant conservateur du Cabinet impérial de Vienne n’avait connu de notre estampe qu’un fragment, la partie inférieure qui, du reste, peut s’isoler assez bien de la

partie complémentaire, mais qui, considérée en elle-même, n’a plus aucun trait à la ville d’Anvers. Bartsch se contenta d’une description de ces feuilles inférieures. En 1850, Heller fît paraître son Manuel, et cita la planche sans la décrire, 11e s’apercevant pas de l’omission commise par son prédécesseur. Huit ans après, MM. von Eve et Falke, publiant une galerie des chefs-d’œuvre de la gravure sur bois en Allemagne (Gallerie der Meisterwerke altdeutscher Holzschneidekunst) , jugèrent la planche assez rare et assez belle pour être reproduite, mais ils n’en possédaient que les feuilles supérieures, pour le coup, et ces feuilles, séparées de la base, n’ont alors qu’une portée secondaire. Par la plus étrange des coïncidences, les feuilles connues de Bartsch avaient échappé aux deux savants conservateurs de Nuremberg, et dans une occasion qui s’est présentée l’année dernière de feuilleter les œuvres rassemblées au Musée germanique, je n’ai pas rencontré l’estampe en question. Ces diverses circonstances nous prouvent sa rareté.

Ce fut l’inspecteur Becker, de Würzbourg, qui donna, pour la première fois, l'indication précise de l'Allégorie du commerce dans son état intégral, lors de la publication du catalogue de l’œuvre de Jost Amman en 1854.

Avant de passer, enfin, à l’examen détaillé de l’œuvre, il est indispensable de dire un mot de ses auteurs.

[eau Neudôrffer, cité comme mathématicien distingué, est surtout renseigné comme comptable et paraît avoir été le véritable inventeur de la tenue des livres en partie double. Ce fut lui, dit-on, qui initia plusieurs des Fugger à la comptabilité. Né à Nuremberg en 1497, il y mourut en 1563. A la Pinacothèque de Munich, on voit un magnifique portrait du personnage, œuvre due au pinceau d’un maître qui nous intéresse fort, Nicolas Lucidel, ou de Neuchâtel ou Van Nieuwcasteel, élève de notre Pierre Coeek.

Pour ce qui concerne Jost Amman, comme l’a très

justement fait remarquer un de ses biographes, Andresen, la valeur intrinsèque de ses travaux lui vaudrait un rang beaucoup plus exalté, s’il n’avait été appelé en premier lieu à consacrer son génie à l’illustration des livres.

Mais, dans cet ordre de travaux, à quelque point de vue qu’on l’envisage, il peut être justement qualifié de maître. Il réunit tout : l’imagination, le savoir et un sentiment du pittoresque qui lui a permis d’aborder tous les sujets et d’exceller dans tous.

Habile graveur à l’eau-forte, il nous a laissé dans ce genre des œuvres exquises. On le range aussi parmi les graveurs sur bois. On peut bien admettre qu’il ait taillé quelques planches, mais il n’a pu certainement graver luimême les milliers de dessins qui composent son œuvre, et tout porte à croire qu’il était environné d’une légion d’auxiliaires. Sandrart rapporte qu’un élève affirmait que, pendant quatre années qu’il passa chez le maître, celui-ci dessina un nombre de planches qui n’aurait pu tenir dans un chariot à foin ! Pourtant, les œuvres de Jost Amman défient la critique la plus rigoureuse, et pas un maître de l’Allemagne, comme le dit très justement Andresen, n’a égalé Jost Amman dans l’ordre de travaux qu’il aborda. On ignore qui dirigea ses études. Né à Zurich en 1539, il se fixa de bonne heure à Nuremberg et v mourut en 1591.

La belle composition qui va nous occuper porte un titre allemand qui peut se résumer comme suit :

« Représentation du commerce et de l'industrie, avec l’indication et les armoiries des principales villes où se tiennent les marchés et les foires, tels qu’ils se présentent dans le cours de l’année en Europe, et qui sont visités par les négociants de toutes les nations, v compris l’ancien et noble art de la tenue des livres qui régit le commerce, avec d’autres indications utiles aux marchands. »

Ce titre qui ne comprend ni le nom de l’éditeur ni la date, est celui de l’exemplaire du Cabinet de Bruxelles. Becker croit devoir classer cette édition en troisième

ligne seulement, tout en déclarant que la netteté du tirage de l’exemplaire qu’il avait vu, pouvait faire croire à un état antérieur. Ceci importe peu du reste.

Comme le titre l’indique, les choses rassemblées dans l’œuvre de Jost Amman, désigné par ses initiales dans le corps de l'œuvre, sont des plus variées. Il n’est vraiment pas un endroit de la vaste planche où l'œil ne découvre quelque épisode digne d’intérêt.

Bien qu’il s’agisse d’une allégorie, le maître affectionne les épisodes de la vie réelle, et tout ce qu’il met en scène est expressif et animé.

Au centre de la planche s’élève une haute colonne d’ordre composite, naissant de la vasque d'une magnifique fontaine. Cette fontaine est la source emblématique des richesses, et tout le reste de l’œuvre vient se grouper autour d’elle. Sur la colonne centrale, base inébranlable de toute affaire bien conduite, repose le livre-journal, servant lui-même de socle à une figure allégorique de l’Occasion, tenant d’une main des ailes, de l’autre supportant une tortue, car l’Occasion, pour être fugitive, n’en exige pas moins la réflexion. Pour peu qu’on y regarde, on remarquera que selon l’interprétation antique, le front seul de l’inconstante déesse est garni de cheveux, le -reste du crâne est chauve. Phidias avait représenté ainsi l’Occasion, rendant à la lettre cette expression vulgaire, qu’il la faut saisir aux cheveux. Une fois passée, l’Occasion ne se rattrape plus.

Plus haut encore, et par conséquent au sommet de l’œuvre, plane Mercure, dieu du Commerce, environné des signes du zodiaque. Il soutient une gigantesque balance. Dans la pensée de l’auteur, pensée très élevée, ce n’est pas seulement la balance entendue dans le sens commercial du mot, la balance du doit et de l’avoir, mais aussi celle d’une justice intègre. Chacun des plateaux, parfaitement équilibrés, porte un régistre et se rattache au fléau par les liens du débit et du crédit.

De chaque côté de Mercure, et occupant de part et d’autre six lignes, avec l’indication d’un nombre égal de mois, se présentent les écussons de toutes les villes commerçantes de l’Europe; enfin, et pour horizon à tout cela, le panorama de la ville d’Anvers, vue de l'Escaut sillonné de navires.

Revenant alors au bas de l’estampe, nous nous y trouvons au centre d’une cour au fond de laquelle s’élèvent deux portiques dans le goût du XVIe siècle, et formant quatre chambres ou loges.

Au centre de l’espace libre, cinq tables de travail. Ici nous voyons s’accomplir les diverses opérations commerciales. La Fortune y préside, mais elle-même nous avertit qu elle est fugace comme la fumée qui s’élève de l’urne qu elle porte. Au reste, -la Bonne Foi et la Liberté apparaissent ici comme des gardiennes vigilantes du Négoce, dont l’Intégrité,- la Connaissance des langues, cette connaissance développée que Guichardin signale comme si remarquable à Anvers, et la Discrétion, doivent être les auxiliaires obligées. Ce sont autant de personnages groupés autour de la figure emblématique de la Richesse.

Un mouvement sans pareil se montre dans toute cette partie inférieure de l’œuvre; c’est vraiment la représentation d’une de ces puissantes maisons commerciales du XVIe siècle, dont celle des Fugger est restée le tvpe le plus célèbre. Tout ce que Guichardin rapporte, se présente à notre souvenir avec les sonnets tracés par ses compatriotes Scaliger et Pescioni à la gloire de notre cité :

... « Godi Anversa, et humil gratte a Dio rendi :

Rends grâce a Dieu très-humble, et louange condige D’un tant préclare don, et ample ô belle Anvers Que de tous les pais qui sont en l’Univers Richesses tu reçois, et en es souveraine...

Le chef de la maison, ayant à ses côtés son secrétaire, reçoit la correspondance que lui, délivre un messager pédestre armé de sa pertuisane, tandis que derrière lui la correspondance au départ est remise à d’autres courriers qui viennent, suivis d’un voiturier, prendre les ordres dans les bureaux. A l’avant-plan, le caissier fait le triage des diverses monnaies, et aux pupitres mentionnés plus haut, les commis tiennent le grand-livre et le journal. Tout autour c’est un va-et-vient de marchandises que l’on emballe, que l’on déballe, que l’on pèse et vérifie. Plus loin se fait l’emmagasinage. Puis nous assistons, dans une des salles, à une grave conférence de négociants, ailleurs à la confection de l’inventaire et même à l’évaluation des objets précieux; orfèvreries et bijoux possédés par le négociant. Chacune de ces opérations est accompagnée d'un avis tracé en allemand sur un cartel ad hoc. Rien de plus digne d’attirer l’attention de l'artiste, que ces intérieurs du XVI' siècle à la fois sévères et élégants.

La fontaine centrale, source des richesses, a sa vasque divisée en godrons portant l’indication des branches principales du commerce anversois : les métaux, les épices, les céréales, les laines, les cuirs, etc.

Suivons maintenant de l’œil les divers produits. Nous les voyons charger, puis prendre le chemin du port, ou débarquer et prendre le chemin de la ville. Tandis que, d’un côté, sous la double sauvegarde des traités et d’une escorte, les convois arrivent sans encombre à leur destination, de l’autre, les dangers assaillent les voituriers et, jusque dans la rade, nous assistons à des engagements terribles.

L’auteur ne pouvait négliger non plus de nous montrer les fléaux du moyen âge : la peste, la guerre, la famine, venant désoler la contrée et les malheurs qu’ils traînent à leur suite. Ces petits épisodes sont rendus d’une manière saisissante, comme savaient le faire les maîtres de ces temps.

Le vaste ensemble que je viens de décrire sommairement, est parsemé d’inscriptions et de préceptes, insérés dans des cartouches d’un excellent goût.

L’auteur assurait que la tenue des livres remontait presque au déluge, qu’elle avait été transmise aux Grecs par les Phéniciens, aux Romains par les Grecs, enfin à l’Allemagne par l’Italie. — - Tout l’enseignement se résume par le vieil aphorisme que la bonne foi est l’âme du commerce, et par l’instant conseil d’accepter peu de monnaie étrangère et de faire le moins de crédit possible.

Le grand intérêt de ce tableau rend assez surprenant qu’aucune notice spéciale ne lui ait été consacrée jusqu’à ce jour.

Becker assurait que, jusqu’en 1622, il avait paru encore une édition de l’œuvre de Jost Amman, seulement Andresen, qui a complété la nomenclature des travaux du graveur, émet à ce sujet des doutes parfaitement légitimes. En 1622, la planche avait perdu la majeure partie de son actualité. Il eût fallu changer beaucoup de choses pour lui donner encore de l’utilité. Et puis, Anvers n’était plus, hélas! la reine du commerce européen; l’herbe croissait dans ses rues. N’est-ce pas le cas de rappeler, une fois de plus, cette lettre si connue de l’envové d’Angleterre près des Provinces UTies et qui forme, à un demi-siècle d’intervalle, un si frappant contraste avec les dires de Guichardin? C’était en 1616, au mois de septembre : « Anvers, je l’avoue, écrit Dudley Carleton, surpasse toutes les villes qu’il m’ait été donné de voir, par la splendeur de ses édifices, la largeur de ses rues, la force et la beauté de ses fortifications. Nous n’v avons couché qu’une nuit, consacrant la matinée et l’après-midi à visiter la ville dans les carrosses de nos amis pour ne pas fatiguer nos attelages. Nous avons tout vu. Deux mots suffiront à vous peindre l’état de cette ville, et vous pouvez les prendre à la lettre : Magna civitas, magna Solitudo ; car de tout le temps que nous v avons passé, il m’a été impos-

sible, dans toute la longueur d’une rue, de compter à la lois quarante personnes. Je n’ai vu ni un carrosse ni un homme à cheval, et aucun de nous, bien que ce fût un jour ouvrable, ne vit acheter ni vendre dans les boutiques ou ailleurs pour la valeur d’un pennv. Deux colporteurs et un vendeur de complaintes ne feront qu’une charge de tout ce qui se trouvait rassemblé à la Bourse, en haut et en bas. La maison des Anglais (') est remplie d’écoliers sous la discipline des Jésuites, et la Maison des Osterlins est vide. En maint endroit l’herbe croît dans les rues. Pourtant, chose rare dans une pareille solitude, les monuments sont entretenus en partait état. »

Or, cette situation était parfaitement connue au dehors. Au début du XVIIe siècle, on n’avait pas pour habitude de faire des réimpressions par pur dilettantisme, et ce n’était certes pas à l’usage de notre pays — où pareille œuvre eût occasionné les plus cruels serrements de cœur, — que l’on eût songé à la rééditer.

Il paraît donc très improbable que notre planche aura passé encore sous la presse après le XVIe siècle, et c’est une raison encore pour expliquer sa rareté.

En des temps plus rapprochés de nous, quelques exemplaires, destinés cette fois aux curieux, ont été tirés, mais les planches n'ont pu voir le jour que dépouillées de leurs inscriptions qui étaient en typographie, et par conséquent détruites, et dont l’absence leur enlève toute portée.

La partie reproduite par MM. von Eve et Falke est également muette.

Les bois originaux sont encore conservés dans la Bibliothèque du prince de Wallerstein, à Maihingen. Je n’en ai jamais vu de tirage contemporain. Il me semble que la ville d’Anvers aurait grand intérêt à pouvoir en obtenir un exemplaire pour ses collections.

(') Alors établie à l’Hôtel Van Liere.

Les images populaires flamandes au XVP siècle.

Conférence donnée à l’Union des Artistes de Liège, !e 24 décembre 1869.

A côté des études nombreuses auxquelles notre histoire artistique a servi de sujet, on s’étonne du peu d’attention que reçoit, de la part des écrivains, cette face pourtant si saillante de l’art flamand : l’imagerie populaire.

Une seule raison peut expliquer cette indifférence. Dans notre école, l’attention se porte d’emblée sur quelques noms illustres qui se rattachent à des œuvres assez marquantes pour venir, comme à point nommé, nous instruire des transformations de 1 idée pittoresque. En général, cela nous suffit. La succession est ininterrompue, « le livre a tous ses feuillets », comme dit un écrivain, mais pour tant de pages que l’on sait par cœur, combien d’à peine entrevues !

Notre sujet nous met en présence d’une de ces pages. Nous n’aurons pas à regretter le coup d’œil forcément rapide qu’il nous est permis d’v jeter.

Pour parler de l’image, il n’est pas nécessaire de remonter à l'origine de la gravure elle-même. On sait comment cet art, que ses qualités appelaient si naturellement à devenir le véhicule le plus puissant et le plus intelligible de 1 idée , vient former le trait d’union entre la naïve tradition du moyen âge et l’esprit indépendant de

la Renaissance si providentiellement soutenu par l’invention de l’imprimerie.

Timide à ses débuts, étroitement liée aux formes consacrées comme l’imprimerie elle-même, l’image ne tarde pas à devenir une puissance. Comme la chanson, elle s’adressera au peuple, elle rendra plus vifs les traits de la satire, et à ses heures sera un instrument redoutable aux mains des partis. Par ce qu’elle est, même de nos jours, il est aisé de se figurer son influence au temps où la foule n’obtenait que d’elle seule les enseignements et les informations, comme jusque-là, elle avait été instruite par les peintures et les sculptures des monuments.

Le caractère propre aux diverses écoles artistiques est, au XVIe siècle, très nettement accentué. L’Italie marche presque triomphalement dans la voie que Giotto lui avait ouverte, avec l’antiquité pour guide constant et sûr; l’Allemagne a son école aussi, issue peut-être des enseignements de la Flandre, mais complètement transformée par cet esprit germanique dont Albert Dtirer est devenu l’éloquente personnification. On ne la confond plus avec aucune autre. La France, moins avancée, promet déjà ce qu’elle réalisera plus tard si brillamment; l'Espagne, l’Angleterre empruntent à l’étranger.

Dans les Pays-Bas aussi, l’art nous offre un spectacle particulier.

Le voyage de l’Italie, devenu en quelque sorte une obligation pour les artistes, nous renvoie des praticiens habiles, mais très oublieux de la glorieuse tradition de l’école de Bruges. Pour l’historien, le XVI8 siècle est écrasé à la fois par le passé et par l’avenir de l’école flamande. La pureté de style, la gracieuse et touchante naïveté des van Evck et des Memling, ont disparu, en majeure partie, pour faire place à une superficielle science académique, contrefaçon fort lourde de l’art ultramontain. Si l’influence de l’Italie est partout sensible dans la forme

de cet art, l’influence des idées espagnoles se manifeste d'une manière non moins frappante dans son inspiration.

Les sombres jours de lutte religieuse sont passés; le monstre de l’hérésie expire dans la cendre des bûchers; l’Eglise triomphe. Née d’hier, la Compagnie de Jésus élève partout ses temples et les orne avec une pompe inconnue jusque-là; elle dirige l’enseignement et stimule le zèle des fidèles. Les ordres monastiques ont largement reconquis le terrain qu’ils avaient un moment perdu. Du haut de la chaire tombe la parole foudroyante des Capucins et des Récollets. La foule se presse à leurs sermons où la Cour elle-même donne l’exemple de l’assiduité. Bientôt on verra l’Infante Isabelle revêtir, pour ne plus la quitter, la robe des Clarisses, ceindre la discipline et se rendre dans ce costume, avec toute sa Cour, à l’église des Bogards, pour s’y prosterner devant le corps du bienheureux Idesbalde trouvé frais et entier quatre cent cinquantesept ans après sa mort (').

C’est le temps où des livres de dévotion portent pour titre : Le Petit Razoir des ornements mondains ; La Tabatière spirituelle pour faire éternuer les âmes dévotes vers le Sauveur; Les Lunettes spirituelles ou mieux encore La Seringue spirituelle pour les âmes qui sont constipées en dévotion (2). Selon Peignot, qui a vu le livre, l’auteur apostrophe ainsi les femmes qui se fardent : « Vilaines carcasses, cloaques d’infection, bourbiers d’immondice, n’avez-vous pas de honte de vous tourner et retourner dans la chaudière de l’amour illicite et d’v rougir comme des écrevisses lorsqu elles cuisent pour vous faire des adorateurs! » On publiait encore, Les Agrafes et œillets pour les culottes des croyants; Le Fusil de la pénitence avec l’ allumette de l’ amour de Dieu.

(g) Il existe une image de Bernard Picart., rappelant cet événement. (2) Voy. Lalanne, Curiosités bibliographiques.

Les artistes prêtaient à ces idées un concours d’autant plus recherché, qu’il leur appartenait de les rendre plus frappantes en leur donnant une forme. Ainsi pour ne nous arrêter qu’un instant à cette censure si fréquente des modes, il existe une pièce où les démons déguisés en marchandes et dissimulant tant bien que mal leurs cornes sous de vastes coiffes, tiennent boutique de masques et de cet objet de la toilette féminine connu alors sous le nom de cache-enfant , que la crinoline a remplacé depuis avec un avantage marqué. Un dialogue s’engage entre vendeurs et acheteuses, colloque diabolique, dont les termes ne sauraient être rapportés, je reprends toutefois le quatrain qui sert de titre à l’estampe et qui s’harmonise à merveille avec les ouvrages que je viens de rappeler :

Voicy la boutique des enragez amours,

De vanitez et d’autres tels tours,

D’ont plusieurs qui parent la chair puante,

S’en vont avec les diables en la gehenne ardente.

Mais où l’esprit du temps se peint à merveille, c’est dans la représentation allégorique des vertus, des vices, du bien et du mal, dont la portée philosophique, on le comprend, se restreint considérablement, si elle ne s’efface, en se matérialisant. Quel que soit son sujet, l’artiste est obligé de se conformer à une sorte de programme arrêté d’avance.

La Foi, par exemple, c’est la stricte observance des commandements de l’Eglise; la Charité, c’est l’accomplissement, à la lettre, des œuvres de miséricorde, et c’est sous l’invocation de l’éternelle Justice que seront placés les plus affreux supplices de l’Inquisition : la roue, l’estrapade, le bûcher, la question de l’eau et du feu (') !

L’idée de Dieu est sans doute rappelée par les auteurs de ces images; mais, il faut bien le dire, ils ont pour le

(’) Voir, par exemple, la Justice, par P. Breughel. \

diable une prédilection très marquée. Leur tempérament se prêtait mieux, semble-t-il, à la représentation des tourments de l'enfer qua la peinture des béatitudes célestes. Il abonde en Miroirs de la bonne et de la mauvaise mort, tableaux effroyables que pourtant on répandait à profusion dans les refuges et les infirmeries pour l’usage spécial des malades et des convalescents. Des légions entières de diables hideux, armés de fourches et de grappins, sont là qui guettent incessamment l’âme du mourant. Leur présence est toujours justifiée, soit que le malade expire chrétiennement, soit qu’il meure dans l’impénitence finale. Dans le premier cas, un ange emporte l’âme et chasse l’esprit malin; dans le second, le diable triomphe, et le gouffre béant de l’enfer reçoit sa proie.

Sous cent formes diverses, le souvenir de la mort poursuit le croyant. Il se mêle à tout. L’enfant ne l évite pas dans ses jeux, la jeune hile le rencontre an bras de son fiancé, le voyageur l’emporte en croupe, il prend place au foyer du vieillard.

Dans les images flamandes de la dernière période du XVIe siècle, vous ne verrez plus apparaître que de loin en loin l’aimable et touchante histoire des saints que Jacques de Voragine raconte avec tant de grâce dans sa Légende dorée. La grande préoccupation du moment est de rompre avec le passé, d’effacer jusqu’aux moindres traces du mouvement révolutionnaire de la veille, d’en empêcher à jamais le retour.

Il est curieux de noter la transformation que la pour- • suite de cette idée opère, et que l’image doit servir avec tant de fidélité. On s’affirmait chrétien, on se proclame catholique; on voulait le triomphe de la Foi, on travaille au triomphe de l’Eglise, et au respect que l’on porte à son chef temporel vient se mêler un sentiment très voisin de l’adoration.

On n’a pas déposé les armes sans se tenir prêt pour le moment toujours prévu où il faudra les reprendre.

Pour donner à chacun la part qui lui revient dans les œuvres que nous avons à apprécier, il est juste de reconnaître que, le plus souvent, l'artiste agit sous une direction étrangère. Et c’était une tâche peu commode déjà pour un dessinateur que la recherche des moyens les plus propres à rendre dans leur véritable esprit ces conceptions, qui, d’un bout à l’autre, sont la négation la plus flagrante du genre d’impressions, simples et profondes, qui, de tout temps, ont enfanté les œuvres d’art dignes de ce nom. On aurait peut-être mauvaise grâce à contester aux inspirateurs de ces singuliers travaux une bonne dose d'ingéniosité, mais on est en droit de se demander si le résultat obtenu répondait à leurs efforts. J’ai à cet égard des doutes sérieux. Le but était presque toujours dépassé, et j’oserais affirmer que les peintures maladroites, souvent barbares, mais convaincues du XIVe siècle, où le peintre et le spectateur étaient unis dans une si étroite communion d'idées, laissaient une impression plus réelle et plus durable que les subtibilités mystiques dont on s’eftorçait à faire, deux siècles plus tard, l’unique nourriture intellectuelle et morale du peuple. Il faut d’ailleurs une forte dose de pénétration pour saisir le sens de la plupart des emblèmes qui constituent le fonds de l’imagerie populaire au XVI1' et pendant une partie du XVIIe siècle.

Voici, par exemple, parmi beaucoup de travaux du genre, un petit recueil de cent planches, dont l’artiste n’est pas même désigné et dont hauteur responsable est le R. P. Jean David, S. j. On peut traduire ainsi le titre flamand : Divination Chrétienne, résumé des principaux points de la foi et de la vie du Chrétien, accompagné d'un cadran de la Vertu; sentinelle vigilante contre les faux devins, sorciers, etc. ( ‘). Il s’agit ici d’un divertissement à

(') Chrisielijkcn waarzegger , de principale stuken van 7 Christen Geloof en leven ’n 7 /cari begrij pende, met ccn rolle der Deugdzaamheid daar op dicncndc ende ccn

l’usage de la jeunesse. Le susdit Cadran de la Vertu est inscrit dans un rectangle dont les coins sont ornés des emblèmes des quatre Evangélistes. Au centre, le monogramme de la Vierge. Quatre ouvertures correspondent à des chiffres inscrits sur un disque mobile. D’après les instructions de l’auteur, voici comme on procède : On fait choix d’un Evangéliste, on fait mouvoir le disque mobile, un chiffre se présente, il renvoie à une des images qu’on recherche, on l’étudie, on lit le texte et l’on médite sur la morale qui en découle. ( Aenmerckt de figure; en datter uyt ryst.)

Au bas de chaque page se trouvent trois inscriptions, une en latin, une en flamand, la troisième en français, [e prends parmi les textes français, de beaucoup les meilleurs, quelques demandes el réponses assez éloquentes pour donner une idée du livre.

Quant aux images, elles sont absolument incompréhensibles, et ne se rapportent le plus souvent en rien aux inscriptions.

Voici par exemple, page 92 :

Quels trois mots terribles, seront plus horribles, aux pauvres

[damnés?

Rend conte à la maille, Va an feu canaille, Puis ce grand

[Iamais.

Et page 30 :

Oue fait ie vous prie, Le péché qui crie? A-il sentiment?

11 cri par nature. Lorsque son ordure, Pue énormément.

Et plus loin :

Quel poinct nous auance, Plus à l’éminence, De perfection?

Confesser au prestre, De Dieu le repaistre, Hanter le sermon.

schildzvacht tegcn de valsche wuarzeggers, Toovcraars, cnz. Door den E. Heer P. Joannes David, Priester der Societijt Jésus, ’i AnUverpcn in de Plantijnsche Drukkenj : bij J an Moerentorff, M.D.C.II.

Au bas d'un prêche de huguenots (page 13) où un grand diable parle à l’oreille du prédicateur comme le Saint- Esprit parlait à l’oreille de saint Thomas d’Aquin, on lit cette subtilité :

La vérité sainte, Est-elle une feinte, Quand elle est en eux?

Ouy; c’est de leur Maistre, Ce veil serpent traistre, Un tour

[malheureux.

Enfin, je 11e saurais omettre ces vers assez imprévus dans un tel livre :

Du gentil corsage, Et du doux visage, Ou’en doibt ou Scavoir?

Que c’est une rose, Un matin d’esclose, Qui lîestrit au soir.

La chute en est jolie et l’on trouverait peu de madrigaux plus gracieux.

Au reste, il ne serait pas téméraire de considérer les travaux qui nous occupent, comme ayant contribué à la naissance et au développement de ces œuvres vaines dont la haute société fit ses délices pendant la plus grande partie du XVIIe siècle. Il n’y a pas si loin de la Nef de l'Eglise militante ('), voguant sur la Mer d’ adversité, ballottée par les vents du Monde, de la Chair du Diable et de X Hérésie avant le pape pour veiller au Gouvernail de la Constance, le cardinal à Y Ancre du Salut, le Zcle catholique , costumé en jésuite, aux cordages, le prêtre commandant à la manœuvre par le Porte-voix de la Parole divine, le tout pour combattre les hérétiques, les politiques et les schismatiques avec des canons chargés jusqu’à la gueule de Prière et de Foi, il n’y a pas si loin de là, on 11’en saurait disconvenir, aux explorations du Pays de Tendre qu’arrosent les fleuves d Inclination,

(') N avis. Ucclcsiœ militai! ti s, par A. Huberti.

d’ Estime et de Reconnaissance, que baignent la Mer d’ Inimitié avec ses redoutables écueils, le Lac d’ Indifférence avec ses eaux dormantes. C’est qu’en réduisant à de simples formules les facultés les plus nobles et les aspirations les plus élevées de l’âme humaine, on aboutit naturellement à créer des œuvres sans force et sans grandeur.

Nous venons d’assister à un combat naval, voici maintenant le Château-fort de /' Eglise militante ('). Le pape en costume guerrier y commande. Il tient l’encensoir de la prière, le glaive de la parole divine. Vigoureusement attaquée par les Hérétiques, les Politiques et les Apostats, dont les canons lancent contre la place un feu nourri de doctrines perverses, la citadelle est énergiquement défendue par les ordres monastiques d’hommes et de femmes, par les païens et les hérétiques convertis. Voici enfin dans le même ordre d’idées le Soldat Catholique (miles Catholicus) revêtu de la Cuirasse de Dieu , des Cuissards de jfustice, des fambards de Vérité, coiffé du Casque du Salut, armé du Bouclier de la Roi, du Glaive de la parole divine. Il s’appuie sur la pierre angulaire du Christ, l’Eglise, écrase sous ses pieds les richesses, la chair et le monde, et par les chaînes de l’unité de la foi, réduit à l’impuissance le démon qui s’enfuit emportant un jeu de tric-trac, les politiques masqués, les hérétiques cornus et les tyrans armés.

Ces exemples suffisent à donner quelque idée de l’esprit qui préside à la création des sujets de pure dévotion. Ils sont en immense majorité dans notre imagerie. Inutile d'ajouter que lorsque l’image revêt une forme en apparence plus mondaine, elle trahit pourtant toujours par

(P Estampe d’Huberti, dédiée à Philibert de Mol, chanoine de Samte- Gudule, par Henri Coster, prêtre anversois.

l’un ou l'autre côté son origine. Voici par exemple X Éloge du /Salai (‘) envisagé comme emblème de toute justice :

Icy uerrez trois justices pour vray,

Docte lecteur comprises au balay.

Trois choses sont en un Balay requises Pour gouuerner et l’horne et ses emprises,

La Hart, le Manche, et le Menu après,

Comme pourrez ici voir par exprès.

Le bois menu corrige l’enfant tendre,

Quant en ieunesse il ne veiilt rien apprendre.

Le manche est propre à punir le seruant,

Sot, parresseux, contre droict estriuant : ( résistant )

Et de la hart au mal viuant meurtier,

Ou au larron on en faict un Colier.

Nous voyons donc pour abolir les vices,

En un Balay, comprises trois Justices,

Haulte, Moyenne et Basse par lesquelles,

Tous séducteurs tous remplis de cautelles, ( fourberies ) Bref, tous volleurs et infracteurs des loix,

Haïs de Dieu passent souuente fois.

Partant l’enfant qui par un fol cuider,

Ne se vouldra par la verge amender,

D’un court baston bien corrigé doibt estre,

Sil le mesprise il aura le cheuestre, (licou)

Et seruira pa Diuine sentence,

D’exemple à tous au bout d’une potence.

Voylà comment le Balay fort louable,

Est chose digne et très-recommandable,

Pour rendre l’home et sage et bien apris,

Et nous priuer de qui aura mépris.

Il faut observer que notre auteur oublie de chanter le balai pour ses qualités les moins discutables, et, chose vraiment curieuse, un écrivain moderne se charge de réparer l’oubli, avec une grâce et un lyrisme qui vraiment

(') A. Huberti, A0 1578.

doivent lui valoir une citation spéciale. Avec cela voici le balai devenu l’image de toutes les perfections matérielles et morales, et pour l’avenir il faudra considérer comme une bénédiction s’il daigne s’abattre sur les épaules d’un mortel. Voici le poème. Il se trouve à la page 147 du volume intitulé : Un rêve de première communiante,

drame en cinq actes et en vers, suivi des Vertus du balai et de poésies par Constant Portelette, agrégé des lettres, professeur au lycée impérial de Lille, etc. Tournai, H. Casterman, éditeur, 185g. La scène se passe dans un couvent, entre religieuses. Sœur Saint-Félix, novice, se plaint à sœur Brigitte, converse, qui, en réponse, l’apostrophe ainsi :

. . . Savez-vous ce que je vous souhaite,

Et vous seriez alors une sainte bien faite,

Qu’on chôme tous les ans avec pompe à grands frais, Devenez s’il se peut, comme un de nos balais.

Oue si vous compreniez, ô novice légère,

Les vertus du balai, force de caractère,

Simplicité, droiture, inflexibilité,

Rigidité de mœurs, docile fermeté,

Que si de réfléchir vous aviez l’habitude,

Vous en adoreriez, mes sœurs, la rectitude,

Vous ne diriez pas tant : fi cela sent mauvais,

Et nous ne pourrons pas sortir de leurs balais.

C en est trop, voyez-vous, il faut que je m’épanche.

Donc je vous montre en vain cette tête et ce manche;

Rien ne vous parle au cœur, rien ne vous dit tout bas,

Qu il est fort et modeste! et vous n’admirez pas Mille dons précieux, qu’à chaque heure il révèle?

De la perfection le plus parfait modèle,

Il souffre qu’on l’outrage, au lieu de l’imiter;

Il supporte, il se tait de peur de se vanter.

Patient, travailleur, modèle de constance,

Et qui dans la maison garde mieux le silence?

On le quitte, on le prend, on le met de côté,

Qui moins que lui se plaint quand il est rebuté?

Jamais il ne dit rien : modèle de souplesse,

D’obéissance à tout, de parfaite sagesse,

Comme on le pousse il va, sans disputer jamais.

Donc priez Dieu, mes sœurs, qu’il vous change en balais. Que j’admire, ô balai, ton humble contenance,

Pleine de quiétude et de mâle assurance!

Quel respect me saisit, quand libre de tout soin,

Tu médites debout, recueilli dans un coin !

Oh! qu’il fait beau te voir, au fond de la cuisine,

Sur un fumier vaincu que ta vertu domine !

Aussi pour Monseigneur voici mon compliment,

Et qui sera reçu, que je dis galamment.

Monseigneur! comme on sait qu’avant tout pour vous plaire Il faut que l'on soit propre, oui, c’est là qu’est l’affaire,

Les novices, les sœurs, moi, toutes, tour à tour,

Nous balayons, Seigneur, et la nuit et le jour.

Pour moi, tant je balaie en l’ardeur qui me presse,

Que je balaie en rêve, et jamais je ne cesse,

Dans l’attente du jour où l’on sera payé,

Suivant que l’on aura plus ou moins balayé ......

Pour en revenir à P auteur de notre image, je ferai remarquer qu’il n’a pas trouvé de crime plus propre à justifier les supplices de la roue et du gibet qu’il donne pour fond à la scène, qu’un vol commis dans une église, représenté au premier plan.

La chose est d’ailleurs grave sous quelque point de vue qu’on la considère; mais voici l’histoire du Fil s ingrat qui vient nous donner une idée plus précise de l'effet que l’on attendait de l’image.

Ici l’auteur habille à la mode de son temps la sublime parabole de l’Enfant prodigue avec une prétention assez mal déguisée d’en augmenter la portée morale; un simple coup d’œil jeté sur son œuvre met nettement en lumière les tendances de l’école qui nous occupe ([).

(') L’histoire du fils ingrat est une suite de douze sujets gravés sur cuivre et imprimés deux à deux sur une même feuille. La première scène porte le mono-

L’enfant ingrat est élevé curieusement.

Vn riche homme eut vu fils qui pour n’auoir que luy,

Le. laissa follement consumer sa jeunesse,

A tous jeux et plaisirs ne iugeant qu’en vieillesse Il aurait de son Fils mal instruict de lennuy.

Les nopces de l’enfant ingrat.

Estant devenu homme afin qu’il fut pouruëu (pourvu) Richement ce bon père avec la confiance Qu’il avait en son filz luy donna sa cheuance Et tous ses aultres biens dont il estoit pourueu (pourvu)

L ingrat mes prise ses père et mère.

Après le nopce et banquet ou tout fut super Huez Ce filz enorgueilly et mesprisa père et mère Eux ainsi mesprisez mainent trestesse amère,

Regretant, mais trop tard, lez biens qu’ils n’avaient plus.

Ils sont contrains de mandier leur pain.

Oppressés de la faim, dénués de tous biens Ces bonnes vieilles gens sont venus à sa porte Luy demander l’aumosne, vn vallet leur apporte Vn morceau de pain bis tel qu’on donnait aux chiens.

L’ingrat sesjouint avec sa femme.

Après que cet ingrat de metz délicieux A contente son ventre et bien beu à son aise Auecques femme et filz, il gaudit du malaise De son bon géniteur (père) n estant point soucieux.

Ses père et mère demandent vengeance à Dieu.

Père et mère à bon droit : dolentz et couroucés,

Destre par cet ingrat traictez de la manière,

Pleurent soubz un noier et font à Dieu prière Quen bref il soit puni, Dieu les a excauc.ez

gramme I. S., sans doute Jean Sadeler. Je donne les quatrains inscrits au bas de chaque planche.

Un crapault, sault au visage de l’ingrat.

Dieu qui veult que l’enfant, porte à son Père honneur Le chastia, bientôst, comme il estoit en table D’un pâté qu’il ouvrait un crapault effroyable Sort et s’attache au nez de ce nouveau Seigneur.

Lamentations de l’ingrat et de sa famille.

Femme, amis, et voisine estounez de ce faict Ploient amerement et de cela sesfroyent Autres disent entreux qu’asseurement ils croyent Quil a encontre Dieu faict quelque grand forfaict.

L’ingrat est envoyé à l’éuesque par son curé.

Quan); l’art et le sauoir du barbier défaillit Ne le pouuant guarir à l’Eglise on l’enuoye Il va vers son curé son curé le renuoye A l’Euesque afin d’estre absoult de son délict

L’euesque le renvoyé au Sainct Père.

\ Il va trouver l’Euesque, humblement posterné A genoux deuant luy, son off'ence il confesse,

L’Euesque vers le Pape ordonne qu’il sadresse Afin que son forfaict luy soit tout pardonné

Le Pape absoult l’enfant ingrat.

Droict à Rome il tira, ou du pape il obtint Plaine remission à charge qu’à son Père Il requerrait pardon de son lasche impropère Sur son visage alors le crapault plus ne tint.

T d ingrat crie mercy à ses père et mère.

Joyeux de n’auoir plus cet infâme signal Auec pleurs il requist mercy à père et mère Puis les mena chez luy, ou leur douleur amère En liesse changée oublia tout le mal.

Il n’est personne qui n’opère dans son esprit le rapprochement de ce conte avec la parabole biblique.

La contrition profonde du coupable et l’infinie miséricorde de l'offensé remplacées par ces démarches successives chez le curé, l’évêque et le pape, par cette prière « sous un noyer », à l’effet d’attirer sur la tête du jeune homme la vengeance céleste, enfin ce pardon de Rome devançant la miséricorde paternelle, et rendant celle-ci comme accessoire puisque le signe d’infamie a disparu. De Dieu, il n’en a pas été question. On le voit, ce sont de pauvres moralistes que les inventeurs de nos images, et traînant les artistes à leur suite, ils les amènent à s’aventurer parfois bien loin dans le chemin de la drôlerie.

La suite, intitulée : Animœ incuria ob nimiam corporis curam ('), va nous en fournir une preuve entre cent. Ce n’est pas le fond qui offre ici le plus de prise à la critique.

Il est bon — les moralistes et les philosophes ne s’en font pas faute d’ailleurs — de mettre l’homme en garde contre ses désirs charnels, d’appeler son attention sur les exigences spirituelles trop souvent sacrifiées. Il eût été difficile, pourtant, d’exposer l’idée sous une forme plus grotesque que dans la suite que possède le Cabinet des Estampes de la Bibliothèque royale.

Ti ■ois personnages prennent part à l’action qui se déroule en quatre tableaux : L Homme charnel , seigneur richement vêtu; L’Ame, pauvre femme en haillons, sorte de comparse toujours relégué au fond de la scène; Iaï Chair, enfin, représentée par un àne de la plus belle venue.

Dans le premier tableau, l’âne est choyé, caressé. On lui met un splendide harnais, des plumes sur la tête, des rênes d’or. A la porte, la pauvre âme se désole.

La chair vile on orne et décore Et lame hélas! est sans habit,

Vaine gloire on avilie encore,

Plus que vertu onc on 11e fit.

(x) Cette suite souvent reproduite et rajeunie semble avoir pour aùieur premier Martin d’Heemskerk.

Nous voyons ensuite l’homme charnel installé avec son àne devant une table somptueusement servie. Maître Aliboron dresse ses longues oreilles derrière sa serviette. Au fond, l’âme ronge un os. Et, dit le poète :

L’Epicure en grasse cuisine Son asne traite mollement Laissant la paume âme en famine Ronger un os piteusement.

Dans le tableau suivant, trois nouveaux personnages entrent en scène; un litre, un tambour et la mauvaise conscience. Pourquoi ces musiciens? Voici :

Quand notre asne est en plaisir Tant qu’il esgaye balle et danse L’âme est chassée en desplaisir Par la mauvaise conscience.

En effet, ce lier seigneur ne dédaigne pas de se livrer avec son àne à une sarabande des plus grotesques. Debout sur les pieds de derrière, le sabot droit sur la hanche, l’âne atteint par sa pose la limite extrême de la drôlerie.

Il serait vraiment impossible de mieux prouver que

Jamais un lourdaud, quoi qu’il fasse Ne saurait passer pour galant.

Enfin :

Si le corps chef (tombe) en maladie On quiert docteurs en tout debuoir Mais si l’âme se desuie Bien peu on tasche d’y pouruoir.

A force de manger et de danser, l’âne est tombé malade. Nous le voyons, en effet, dans un lit aux somptueux rideaux, la tête enveloppée mais toujours les oreilles droites, dans une posture non moins grotesque mais plus inconvenante que tantôt. C’est d’indigestion que souffre

notre ami à quatre pattes, et le médecin que nous voyons à son chevet, examinant avec soin le contenu d’une bouteille, lui a sans doute administré un vomitif.

La médecine opère vigoureusement. Il faut voir avec quelle tendre sollicitude le maître soutient son âne et lui rend les soins nécessaires à son triste état. Et pendant ce temps, tout au fond, par une porte ouverte et sous un mauvais abri de planches, nous vovons la pauvre âme expirante et... le diable l'emporte.

Si la suite que je désigne est au nombre des plus drôles, il s’en faut qu’elle fasse tache dans l’ensemble des œuvres contemporaines. Une fois la limite franchie, pourquoi s’arrêter? Où donc l’artiste s’arrêtera-t-il si aucune voix ne s’élève pour le rappeler au sentiment de sa dignité? Qu’importe le plus ou moins de perfection de son travail s’il lui est interdit de s’inspirer aux sources même de l’expression. C’est que la matière est inerte, et fût-il dessinateur comme Raphaël lui-même, il ne fera rien qui vaille si l’inspiration ne se met de la partie. Et voilà le côté faible de l’école qui m’occupe. Pour le reste, ils avaient l’adresse, une bonne dose de savoir, une assez juste entente de l’effet, nos artistes, et quant à leur fécondité, elle tient du prodige. Ainsi les Sadeler, les Galle, les Collaert, les Mallerv, les Wiricx ont livré des milliers de planches dont Martin de Vos, ce grand faiseur d’images, Jean Stradan et Martin d’Heemskerk ont été les principaux dessinateurs.

On ne peut s’expliquer la possibilité de mener à bonne fin tant d’œuvres diverses que par le peu de temps qu’il fallait pour les concevoir. En dehors des images de sainteté, il existe de cette école de forts jolis portraits, des scènes de mœurs parfois intéressantes et quelques estampes satiriques, en petit nombre pourtant.

La caricature dans le sens moderne du mot n’était pas née. Breughel amuse à force de vérité, comme certains

caricaturistes anglais et même ses célèbres Cuisines des gras et des maigres si souvent reproduites, empruntent à cet esprit réaliste un fond de tristesse. Cette société de gros égoïstes, gorgeant après eux-mêmes jusqu’à les taire crever, leurs chats et leurs chiens, pour jeter dehors un pauvre hère qui demande sa part du régal; puis, cette assemblée de misérables affamés allongeant tous ensemble leurs bras amaigris sur un plat d’écailles de moules; où la mère sans lait nourrit son enfant d’un peu d’eau, où la chienne elle-même n’offre à ses jeunes que des mamelles taries, ce ne sont pas là des spectacles aussi drôles que le surnom de l’artiste pourrait le faire croire.

A défaut de caricatures, j’ai recueilli quelques sujets intéressants et d'une portée morale incontestable, mais je dois ajouter qu'ils n’émanent pas de la grande fabrique d’images où j’ai dû jusqu’ici choisir mes modèles. Ils constituent, d’ailleurs, à la règle, une infime exception.

Karel van Mander, l’historien de la peinture flamande, à la fois peintre et poète distingué, esprit très cultivé en un mot, nous a laissé des pièces un peu boursouflées mais qui ne manquent pas d’expression. Dans une satire sur le mariage par exemple (‘), il jette dans les plateaux d'une gigantesque balance, la jeune fille d’un côté, avec ses écus, le jeune homme de l’autre, avec ses qualités pour tout avoir. Les parents ont beau tirer, le plateau de la jeune fille ne s’élève pas d’un pouce. « Ni l’amour ni la vertu ue décident du mariage, s’écrie l’auteur, mais bien l’égalité des fortunes; qu'importe la renommée, elle ne garnit pas ta bourse et n’emplit pas les cassettes, mon fils. Tu compterais tes aïeux par centaines, tu descendrais de jupiter lui-même, si tu n’as pas un coffre pesant, tu n’as

(') Le Magasin pittoresque, t. XVIII, p. 233, publie une estampe de 1613 moins expressive que la nôtre mais évidemment inspirée par elle.

que faire ici; va-t’en et que Plutus, dieu de l’or, te soit propice ! »

Avec la politesse en plus, c’est le langage de plus d’un père de nos jours, et les progrès de la mécanique ont apporté à la primitive balance du XVIe siècle, de fiers perfectionnements.

L’auteur ne nous laisse pas le temps de plaindre l’amoureux jeune homme. Dans une seconde image, il nous montre un pauvre diable qui porte sur ses épaules une femme décharnée. A ses pieds dort une grosse personne richement vêtue. Celle-ci c’est la richesse; celle-là, la misère. « Le porteur rejette cette femme au ventre énorme ('), charge trop lourde à cause de ses richesses, dit l’auteur. Il la méprise comme une truie souillée de fange (* 2). L’homme de bien porte allègrement le fardeau de la pauvreté que n’alourdit aucune graisse et que n’accablent point les trésors de Crésus. » Il y a bien là cependant quelque chose de plus que dans la généralité de nos images, et j’y trouve en germe cette idée conciliatrice que Champfleury, dans son dernier livre (3), appelle le but suprême de l'art. Pour cette fois, c’est le philosophe qui nous parle du mépris des richesses, et je serais tenté de le croire plus sincère que nos amis de tantôt, dont il faut toujours craindre de voir apparaître la sébille au moment le plus émouvant.

J’ai vu d’un autre artiste et d’un autre lettré : Goltzius, une suite curieuse et peut-être unique de son espèce, car elle est consacrée à la défense du médecin : chose rare à toutes les époques, car il y a peu de gens à qui il soit plus facile de se défendre eux-mêmes.

Dans une première image, le médecin est dieu. De son

Ç) C’est le sens général du texte latin placé au bas de l’estampe.

(2) J’adoucis le texte original, impossible à reproduire.

(3) L 'Imagerie populaire. Paris, 1869.

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front partent des rayons brillants. Il vient d’être appelé au secours d'un homme grièvement blessé et, comme il le dit lui-même : « La mort de ses noires ailes vole autour du malheureux. Elle prépare son funeste aiguillon. A ce moment, la famille est à mes genoux, m’enrichit de ses promesses et me vénère comme Dieu lui-même ».

Dans l’image suivante, le médecin a un aspect moins imposant, mais il est bien aimable. Il est descendu d’un échelon : c’est un ange. Le malade va mieux, de grands ménagements lui sont encore nécessaires, mais il est sauvé. « Tu es un ange descendu des cieux, dit la famille au médecin, jamais il ne nous sera possible de te récompenser. »

Le malade se lève. Sous le manteau de la vaste cheminée, il prend un breuvage fortifiant. Le médecin n’est plus qu’un homme sous la robe doctorale et le bonnet carré. « Sache bien, ô homme, lui dit-on, que ce n’est pas en vain que tu nous viens en aide. Enlève vite le mal qui persiste. »

Enfin les dernières traces du mal ont disparu; le malade a repris sa vigueur et le médecin prend congé. Mais quelle singulière transformation s’est opérée en lui ! Il n’a plus sa brillante auréole, ni son visage souriant, ni sa dignité doctorale. Il a bien encore des ailes, mais elles sont crochues. Son front est orné de cornes superbes, c’est le Diable ! Aussi, le premier emploi que le malade entend faire de ses forces nouvelles est de jeter dehors ce visiteur malencontreux. « O vous qui exercez l’art de la médecine, s’écrie alors le pauvre docteur, apprenez par mon exemple à ne pas vous payer de belles paroles; acceptez, acceptez, et n’attendez pas que le malade soit rétabli pour réclamer votre salaire ! » On serait tenté de croire que l’œuvre est née de la collaboration du peintre et du médecin, car il n’est pas besoin de faire observer combien rarement on est allé en guerre pour l’honneur de la faculté, tout en la

traitant avec plus d’indulgence que ne le faisait Molière.

Le médecin apparaît assez souvent dans les œuvres d'art au XVIe siècle. Pour l’homme de loi, il y est plus rarement entrevu, et quand par hasard il est question de lui, La majesté de sa toge ne suffit pas toujours à désarmer la satire. On a fait pour l’édification des plaideurs, sous le titre de Litis abusus, une suite de pièces dont les nombreuses éditions démontrent le succès. Le procès v est figuré sous l’aspect d’un personnage à tête de loup. Ses jambes sont de gigantesques écrous, ses doigts autant d’hameçons, son estomac est un gouffre béant.

Une fois le litige entamé, le plaideur jette en proie à la fureur dévorante du monstre, sa maison et son champ, et en digérant cette nourriture substantielle, le procès donne naissance à de nouveaux procès créés à son image. Des planches spéciales dépeignent l’état de l’âme du plaideur. La préoccupation chasse de sa couche le sommeil, et l’ inquiétude veille à son chevet. Enfin, la victoire est aperçue. Elle apparaît au seuil du temple de la justice, tend la couronne et la palme à la bonne cause. Celle-ci se précipite pour la recevoir, mais une double et menaçante haie d’hommes armés de plumes lui barre le passage. Ce sont les juges intègres, opposés aux juges corrompus; les avocats éclairés aux avocats ignorants; les procureurs fidèles aux procureurs infidèles: les témoins véridiques aux faux témoins. Et pendant ce temps, le remords et la misère creusent la tombe du plaideur. Il expire, et le procès se changeant en démon, emporte son âme. C'est comme au théâtre Guignol : cela finit toujours par le diable.

C’est que, de fait, le diable est le héros de l’imagerie populaire. Sous toutes les formes et sous tous les prétextes il y apparaît, et l’on s’explique très bien que tout ce qui ne se comprend pas d’abord lui soit attribué. Il participe à tout, aux moindres actes de la vie, et son souvenir, se

confondant avec celui de la mort, en augmente singulièrement l’horreur.

j’en veux citer un exemple en terminant.

Voici le chrétien à son heure dernière. (') couché dans un lit que supportent les colonnes de la force, de la prudence, de la persévérance et de la justice. Il repose sur le matelas des bonnes œuvres, a la tête appuyée sur les oreillers de la foi, de l’ espérance et de la charité. Les draps des saintes pensées et des pieuses paroles le recouvrent. Son patron veille à ses pieds, son ange gardien à son chevet.

Beaucoup de moines l’entourent, mais aussi des diables affreux guettent son âme. L’un d’eux se précipite entre le confesseur et le moribond et lui dit à l’oreille : « Tu as péché, il n’y a point de rémission pour toi. » A ce moment suprême l’homme expirant s’écrie : « Pitié, pitié, ô mes amis ! »

Le saint patron appelle à son aide l’armée glorieuse des martyrs, l’ange gardien fait signe aux légions célestes, un combat s’engage, le démon succombe et l’âme du chrétien monte au ciel.

Je borne là cette petite étude. Il s’en dégage, comme on voit, tout un système d’éducation, et que l’on veuille bien observer que si j’ai dû nécessairement faire, comme base de mon travail, un choix rapide de pièces, je n’avais pourtant que la peine de choisir. Toutes les idées suivent un même courant : la forme peut varier, le fond est immuable. On ne doit ni s’en étonner ni s’en plaindre, c’est le secret de la force.

Mais l’étude des monuments du passé ne doit pas être pour nous un stérile plaisir d’archéologue. Acceptons ses enseignements, si infime qu’en soit la source. A une époque

( ') L’estampe intitulée : Auxilhtm in tribulatione.

où plus que jamais on se préoccupe de l’enseignement populaire, pourquoi l’image, qu’on a si justement appelée la bibliothèque, le musée du peuple, sa poésie, pourquoi l’image ne reprendrait-elle pas au moins en partie son ancien rôle? Elle a pu servir un moment à enchaîner l'essor de la pensée humaine, qu’elle serve à son émancipation. Que cet incomparable instrument de progrès ne soit pas aux seules mains de la réclame.

Donnons au crayon de nos artistes un rôle plus élevé, plus vraiment digne de lui que ces caricatures grossières, trop souvent immorales et obscènes, qui, pour le moment, constituent, en quelque sorte, notre seule imagerie, et rappelons-nous enfin, nous qui demandons au passé des comptes si sévères, qu’à nous aussi l’avenir réserve ses jugements.

Un nouveau Maître anversois.

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