LES ACADÉMIES
La Belgique à l’Exposition universelle de Londres (1862). — Charles De Groux, peintre d’histoire. — Constantin Meunier, peintre de sujets religieux et historiques. — Dernière exposition de cartons de fresques (1864). — Tentative de réforme dans l’enseignement académique : indignation deNavez. — Van Soust proclame la déchéance de l’école d’Anvers. — Opinion d un artiste sur les Académies. — Eugène Simonis, directeur de l’Académie de Bruxelles. — L’atelier Portaels.
Au moment où, en Belgique, on mettait une certaine coquetterie à proclamer la déchéance de l’école nationale, celle-ci moissonnait de nouvelles palmes à l’Exposition universelle de Londres. « Ce petit royaume, qui tient si peu de place sur la carte d’Europe, semble vraiment plein de sève; l’art y était tombé bien bas, il y a trente ans, il y a eu là une véritable renaissance. » Ainsi s’exprime un grand organe artistique français (‘), par la plume d’un critique éprouvé, Paul Mantz.
Nouvelles, peut-être, pour la critique étrangère, les pages formant le contingent belge ne l’étaient guère en réalité. L’ensemble était plutôt rétrospectif. Gallait y avait envoyé toute la série de ses toiles, depuis le Tasse visité par Montaigne.
L’Angleterre lui fit fête. Elu membre étranger de la Royal Academv, il fut de la part de ses confrères britanniques l’objet d’une manifestation grandiose à laquelle présida lord Grandville.
Le contingent de Leys comprenait les Femmes catholiques ; Luther enfant, chantant des Noëls dans les rues d’ Eisenach ; Marguerite d’ Autriche reçue par le Serment (*)
(*) Gazette des beaux-arts, 1862, t. XIII, p. 371.
des Archers , magnifique création appartenant à l’impératrice de Russie. Madou avait envoyé la Chasse au rat , le Trouble-fête.
Les peintres belges, à peine moins inconnus peut-être en Angleterre que les peintres anglais chez nous, étaient devenus à Londres, The Lions of the Way ; le Martyr chrétien, de Slingeneyer; le Judas, de Thomas, furent des pages à retentissant succès. Le sujet de Slingeneyer était fait pour émouvoir le public britannique. Baigné comme d’une lumière surnaturelle, le jeune chrétien s’est endormi, la croix dans ses mains jointes, alors que déjà s’élancent vers lui les fauves prêts à se disputer son corps. Les Proscrits du duc d’Albe, de Ferdinand Pauwels, compte parmi les œuvres à succès de l’Exposition belge. Il y avait comme une évocation des Pilgrim Father dans ces hommes chassés de leur patrie par l’intolérance et qu’une barque emporte, la bible serrée sur leur cœur, vers des rives plus hospitalières. D’un tournant du fleuve, ils adressent un dernier adieu à la terre natale.
Bien que, dans cette peinture, comme dans la Veuve de Jacques Van Artevelde, l’influence de Leys ne fût pas sans se traduire, Pauwels prenait légitimement place parmi les représentants distingués de l’école. S’il était dans sa destinée de finir un jour sur la terre étrangère, il laissa du moins à son pays l’œuvre la plus considérable de sa carrière : la décoration des Halles d’Ypres.
Ce splendide édifice, restauré sous l’administration de M. Van den Peereboom, était naturellement désigné pour recevoir une décoration faisant revivre les grands faits auxquels, dans l’histoire du moyen âge, le nom d’Ypres se trouve associé. Tandis que Swerts et Guffens étaient chargés de la décoration de la salle échevinale, Charles De Groux recevait la commande d’une série de peintures destinées aux immenses galeries formant l’étage des Halles.
Cette chose imprévue, de voir Charles De Groux associé à des travaux de peinture monumentale, eût été invraisemblable quelques années auparavant. Traducteur de la vie populaire, qu’un de ses biographes a pu nommer « un passant ému », il s’était depuis peu et avec grand succès adonné à la grande peinture. On eût dit un retour à ses affections premières !
Dès l’année 1860, dans une page mesurant au delà de 3 mètres de large et haute en proportion, il avait voulu aborder un sujet historique profondément émouvant : François fumius prêchant secrètement la Réforme à Anvers. D’après le catalogue du Musée de Bruxelles, où figure aujourd’hui cette page remarquable, l’épisode est le suivant : « Un jour dans une chambre ayant vue sur la place du Marché, tandis qu’avait lieu sur cette place un autodafé de plusieurs hérétiques, et alors que la lueur des flammes, au milieu desquelles expiraient ses frères en croyance, répandait une lueur sinistre sur le conventicule, il prêcha, défendant avec son éloquence habituelle les doctrines de la foi réformée ».
En quelque mesure, nous avons ici comme une réplique de l’œuvre de Leys : Proclamation de l’Edit de Charles- Quint introduisant en Belgique l inquisition. Les deux œuvres figuraient à l’Exposition universelle, de Londres.
De Groux ne posséda ni la savante technique de Gai lait ni la richesse de coloris de Leys. En revanche, il anima ses personnages d’une vie profonde. Avec eux il nous fait participer à l’assemblée où retentit la parole du prédicateur, comme auréolé de la lueur des flammes où périssent ses frères dans la foi. Tout cela se traduit avec un grand calme, avec une .dignité de bon goût. Une moindre émotion se dégage de la Mort de Charles-Quint, page d’ailleurs conçue avec une austérité où, non sans éloquence, s’exprime le contraste entre la haute puissance du moribond et l’humilité de sa foi.
De Groux, dans l’école de peinture belge, occupe une place entièrement à part parmi ces artistes qu’on pourrait désigner comme les professionnels de la peinture d’histoire. Dans ce domaine, pas plus que dans les autres, il n’entendait faire de son sujet un simple prétexte. Là même gît sa supériorité.
Au rebours des acteurs de Y Abdication de Charles- Quint, les témoins de l’agonie de l’empereur ne font pas un instant songer aux vulgaires comparses d’une scène de théâtre. Les gestes, les attitudes ont ici la noblesse implicite, ét ce n’est pas sans raison que la critique parisienne fit un rapprochement entre De Groux et Millet. A certains égards même, la pénétrante expression des figures fait songer à Rodin; le statuaire et le peintre se sont même rencontrés dans l’émouvant épisode des Bouro-eois de Calais devant Edouard II/. De Groux y puise le sujet d’un tableau très remarqué à l’Exposition universelle de 1867.
Il y avait certainement en lui un instinct de la grandeur pittoresque qui le rendait apte aux créations de l’ordre le plus élevé. Par malheur, la mort vint le surprendre dans la pleine évolution de son remarquable talent. Des peintures qu’il avait projetées pour les Halles d’Ypres, il ne subsiste que quelques cartons empreints d’un grand caractère. Ils se conservent au Musée des Arts décoratifs à Bruxelles.
Tandis que l’Etat belge, jaloux plus que jamais de son rôle dirigeant, s’appliquait à faire de la peinture murale la plus haute expression du génie artistique de la nation, l’Allemagne vint comme à point nommé lui donner la réplique. Ferdinand Pauwels devenait professeur de peinture à l’Académie grand-ducale de Weimar. Il y fit grand honneur à son pays. Appelé, après la mort de De Groux, à reprendre la tâche de cet artiste aux Halles d’Ypres, ne cherchant d’aucune manière à refléter le style
des peintres récemment étudiés en Allemagne. Les compositions de Pauwels, très spontanées, d’une ligne élégante, se rehaussent d’un coloris agréable. Mais, reléguées dans une ville à l’écart, elles ne valurent pas à leur auteur sa place légitime dans l’école de son pays. Dès l’année 1876, il reprenait le chemin de l’étranger comme professeur à l’Académie de Dresde, cette fois. Il y a récemment fini ses jours. L’intervention de De Groux dans la peinture historique eut pour effet d’imprimer à ce genre une direction nouvelle et certainement nécessaire. Dans un ordre de conceptions où la formule intervenait pour une part en quelque sorte prépondérante, il entreprit de substituer l’individu, l’être agissant et réel, au personnage imaginaire, réputé seul digne d’affronter les regards du public. Sous le pinceau de De Groux, le passé revit avec une rare puissance. L’être, non la défroque, apparaît à nos yeux. C’est un pas décisif dans la bonne voie, encore qu’au point de vue technique l’œuvre puisse ne pas donner pleine satisfaction.
L’influence de cette conception nouvelle ne devait point tarder à se faire jour. En première ligne apparut Constantin Meunier. D’un séjour dans les bruyères de la Campine, non loin d’un couvent de Trappistes, le futur grand statuaire devait retenir des impressions d’où allaient naître plus d’une page émouvante. La toile des Funérailles d’un Trappiste, exposée à Bruxelles en 1860, accusait une proche parenté avec la Mort de Charles- Ouint. En réalité, le sujet de Meunier, bien que pris sur le vif, pourrait être de tous les temps. Sculpteur par éducation, il l’emporte sur son maître par l’harmonie de la ligne. Son funèbre cortège a la simplicité d’un basrelief. On en peut dire autant du Martyre de saint Etienne (1868), au Musée de Gand, morceau du plus grand style. Réminiscence surtout impressionnante de l’abbaye de la Trappe, Saint François en extase, église de Xhendelesse,
toile exposée à Londres en 1862. Nous ne craignons pas d’affirmer que, dans le domaine de la peinture religieuse, l’école belge n’a point produit d’œuvre égale à celle-ci. Ni chez Flandrin, ni chez Overbeck même, la ferveur de la foi ne s’exprime en accents plus émus. Simplement le peintre nous fait part de ce qu’il a éprouvé. Les cartons venus d’Allemagne seront influencés sur sa manière de voir et de rendre la nature.
Si la Belgique avait tenu une place considérable à l’Exposition universelle, c’était dans un passé lointain parfois qu’avaient été recrutés les éléments de sa représentation, attardée comme à plaisir, eût-on dit. Mais le temps, malgré tout, avait marqué de son empreinte une partie notable des toiles rassemblées par la Direction des beaux-arts.
A Levs échut, cette fois encore, la plus haute des distinctions attribuées par le jury : une des trois médailles d’honneur accordées aux écoles de l’Europe entière. Ce lut à Anvers l’occasion d’une manifestation grandiose. Fine couronne d’or fut posée sur le front de l’artiste à qui le roi Léopold Ier conféra des lettres de noblesse.
En 1864, on jugea devoir renouveler l’exposition des cartons de fresques appelant cette fois à y concourir, non senlement l’Allemagne, mais la France. Disons-le sans détour, pas plus l’exemple de l’une que celui de l’autre 11e servit de stimulant aux Belges à s’acheminer vers la gloire par les voies que se préoccupait de leur ouvrir si généreusement l’État. On s’était depuis trop longtemps préoccupé de l’éclat du coloris, de l’habile maniement du pinceau, pour venir, repentant, abjurer ses erreurs. Pareil revirement ne pouvait naître des préférences de quelques unités. Pas plus que la Belgique du XIXe siècle n’a eu ses peintres militaires, elle n’a eu ses peintres mystiques. De toutes les formes d’encouragement que l’Etat se croit tenu de donner aux artistes besogneux, il n’en est pas de
moins prisée que le « Chemin de la Croix » destiné à quelque église de village. Par le fait même l’art religieux devint le refuge de la médiocrité, vivant de formules autant que de subventions du budget.
Les Académies, pour leur part, n’étaient pas sans subir les conséquences du discrédit jeté sur leur enseignement. Ce n’était pas au point de vue unique des tendances que l’on jugeait sans faveur leur organisation. Le Gouvernement lui-même s’était préoccupé d’apporter des réformes au programme de l’enseignement de ses écoles. Ce fut en vain qu’il sollicita, pour l’y aider, le concours des artistes investis de la direction et tout spécialement de Navez.
Jusqu’en 1859, l’ancien disciple de David garda ses fonctions à l’Académie de Bruxelles. On songea à Gallait pour le remplacer. Le maître répondit par ce mot cinglant aux ouvertures du bourgmestre : « Pour m’offrir la direction de l’Académie, il faudrait en avoir une », ce qui s’appliquait au local autant qu’à l’enseignement.
Van Soust, dans une brochure parue vers la même époque, proclamait la déchéance de l’école d’Anvers, et l’on put voir, en 1861, un artiste réputé, plus que sexagénaire, M. Bossuet, affirmer que l’Académie et les écoles en général avaient fait leur temps (r). Et, notons-le bien, l’auteur appartenait lui-même au corps professoral de l’Académie de Bruxelles!
L’administration 11’arrivait pas à se mettre d’accord sur le choix d’un peintre. De guerre lasse, elle jugea devoir appeler à la direction un sculpteur, M. Eug. Simonis. Celuici, à son tour, s’adjoignit comme premier professeur le peintre Jean Portaels. La présence de ces deux hommes à la tête de l’enseignement des arts à Bruxelles devait agir d’une manière bienfaisante sur la marche des choses.
(') Les Académies de dessin. Ce qu'elles étaient, ce qu’elles sont devenues, ce qu' elles devraient être. Bruxelles, 1 86 1 .
La sculpture, envisagée jusqu’alors comme un art secondaire, passait à l’avant-plan. C’est à l’impulsion de Simonis qu’est dû en bonne partie le remarquable essor de l’école statuaire belge. Portaels, depuis plusieurs années, avait rompu avec l’insouciance trop générale de ses confrères. Il avait ouvert un atelier d’élèves. Là fréquentèrent non seulement des Belges : Émile Wauters, Ed. Agneesens, André Hennebicq, Isidore Verheyden, Léon Frédéric, Ch. Van der Stappen, Jacques de Lalaing, à la fois peintre et sculpteur, Licot, architecte, et bien d’autres, mais aussi des étrangers. Les frères David et Pierre Oyens, les puissants coloristes hollandais, Cormon, y sollicitèrent une place. Ces noms suffisent à dire l’heureuse influence de l’atelier Portaels.
L’enseignement, régi par des principes de large tolérance, permit à quantité de jeunes artistes doués, de suivre avec une indépendance entière la voie de leur tempérament. Portaels avait résolu le délicat problème de discipliner les talents sans contrarier aucune des généreuses aspirations de ceux en qui s’éveille l’instinct artistique.