‹ Œuvres de Henri Hymans (volume 3)Chapitre 18 sur 35 · L’ART LIBRE · texte numérisé non relu

L’ART LIBRE

Mort de Navez. — Mouvement en faveur de l’application, sous les auspices de l’État, de l’art à l’industrie. — Congrès de l’enseignement des arts du dessin (1868). — La Société libre des beaux-arts. — Son manifeste; son organe L' Art libre.

La disparition, en quelque sorte simultanée, de ces deux grandes figures : Leys et De Groux, vient clore ce qu’on pourrait appeler la période héroïque de l’art belge. Wiertz est mort en 1865, fidèle à ses convictions, sans avoir enrichi son œuvre d’aucune page de portée plus haute que les précédentes. Navez, mort le 11 octobre 1869, put assister à la déroute du romantisme détesté sans avoir la joie de voir reverdir l’arbre aux branches duquel avaient été cueillis ses lauriers. La préséance du grand art, fondement de toute grandeur artistique à ses veux, était de longtemps méconnue, avec bien d’autres « vérités » qu’il jugeait primordiales. Peut-être, sans le savoir, avait-il, par. son exclusivisme même, préparé la réaction qui, de plus en plus, entraînait l’école vers de nouvelles destinées.

On put faire à Navez le reproche, nullement immérité, de s’orienter vers la France. Bien que de portée différente, l’art de ses successeurs cède visiblement aussi au courant des communications internationales, aussi au courant français. L’activité sans cesse accrue des communications internationales, le contact intellectuel plus intense devenaient, pour nombre de jeunes Belges, une incitation à franchir la frontière. Dans toutes les branches, il était presque de règle de chercher à Paris un complément d'éducation.

Les arts usuels, plus encore que l’art proprement dit, allaient prendre à Paris le mot d’ordre. Si l’Angleterre, au prix de sacrifices immenses, était parvenue à créer par

des artistes français un enseignement des arts industriels, destiné à la faire sortir de son infériorité, la Belgique ne laissait que trop paraître la sienne dans tous les produits relevant du goût. Chose d'autant plus anormale qu’elle avait, dans ce domaine, un passé plus glorieux.

On réclamait avec insistance une spécialisation de l’enseignement. Navez fut irréductible. L’alpha et l’oméga de l’enseignement des arts, c’était l'étude de la figure humaine. On eut beau invoquer l’exemple de l’Allemagne, ses écoles, ses collections, signaler qu’il avait fallu faire venir de France tout le personnel chargé de la partie ornementale de la Colonne du Congrès, de la Banque Nationale, rien n’v fit.

Le Gouvernement finit par s’émouvoir. Il envoya des commissaires en Bavière, en Autriche, en France. On les choisit parmi des hommes peu renseignés sur la question. A Bruxelles, la décentralisation finit par s’accomplir, grâce à l’initiative de quelques hommes de goût. Il y eut dans certains faubourgs des écoles d’art industriel. Des modèles furent demandés partout, un corps professoral, recruté parmi les sculpteurs ornemanistes et les décorateurs éprouvés, se mit à l’œuvre sous la direction d’architectes et de peintres entendus. La Belgique, jusqu’alors tributaire de la France pour la sculpture sur place de la pierre blanche, ne tarda pas à trouver, dans cette partie, des ouvriers habiles. La verrerie, la céramique, le travail des métaux et même la dentelle gagnèrent en délicatesse par l’intervention plus sérieuse de l’art.

Par le fait même, le goût des masses s’épura. L’art cessait d’être une chose abstraite, accessible seulement à quelques-uns; il descendait des hauteurs où il avait plané jusqu’alors pour s’adresser à tous. Par la force des choses, ce courant-là favorisait le réalisme, ou plus justement un art fondé sur une observation plus attentive de la réalité.

Triompher des obstacles qui jusqu’alors avaient paralysé la libre initiative des artistes, ne pouvait résulter que d’un effort collectif. Aux mois de septembre et d’octobre 1868 s’était réuni à Bruxelles, sous les auspices de l’État, un Congrès de l’Enseignement des arts et du dessin. On y entendit de nombreux orateurs venus de partout, on y vit aux prises les partisans et les adversaires du monopole de l’État. Ce fut sans conséquences. La Belgique était rebelle aux innovations.

Ceux qu’on pouvait appeler les représentants de la « jeune école » étaient d’âge fort mûr pour la plupart. Leur organe L’Art libre, dont le premier numéro vit le jour le 15 décembre 1871, disait avec éloquence leurs aspirations, en regard de l’annonce de la Buveuse d’absinthe, de Rops. Voici un extrait de ce manifeste :

« Il y a cinq ans, à Bruxelles, quelques jeunes gens se sont réunis et ont formé le noyau de la « Société libre des beaux-arts ».

» On ressentait l’impérieux besoin de suivre les tendances nouvelles et de rompre une bonne fois avec tous les préjugés dont on avait trop longtemps subi la tyrannie. L’heure des vaines récriminations n’était plus; les symptômes d’un art nouveau devenaient par trop marqués; il fallait agir.

» ... Il ne s’agit point, pour nous, ni de chercher un succès, ni de prêcher un évangile au nom d’une coterie, ni même de faire une propagande quelconque. Il s’agit simplement de constater ceci :

» Nous représentons l’art nouveau, avec sa liberté absolue d’ailleurs de tendances, avec ses caractères de modernité.

» Nos idées sont celles qui triomphent fatalement et qui s’imposent tôt ou tard, malgré les réactions coalisées.

» ... Nous voulons l’art libre, c’est pourquoi nous combattons à outrance ceux qui le veulent esclave.

» Si c’est là de l’intolérance, soit!

» Nous pouvons mourir demain ou faillir à la tâche, notre association peut se dissoudre, notre journal s’en aller, après une existence des plus éphémère, dans les limbes spéciaux destinés aux feuilles qui tombent, feuilles de laurier ou feuilles de chou.

» Qu’importe! L’idée restera : d’autres la reprendront et la mèneront où nous aurons été incapables de la mener nous-mêmes.

» Quoi qu’il arrive, nous pourrons toujours revendiquer l’honneur d’avoir arboré les premiers, en ce pays, le drapeau de la liberté artistique (:). »

Ces citations servent à caractériser les tendances de ce que nous pourrions appeler l’art renouvelé.

Une toile du Musée de Bruxelles, signée de M. Edmond Lambrichs (1830-1887), en un ensemble habilement disposé, groupe les membres du Comité de la Société libre des beaux-arts. O11 y voit De Groux, Alfred Verwée, Constantin Meunier, son frère aîné Jean-Baptiste, l’éminent graveur, Félicien Rops, Louis Artan, E. Huberti, Louis Dubois, Camille Van Camp; le sculpteur Félix Bouré, quelques autres de notoriété moindre.

Bien que le rapprochement de ces hommes de marque constitue par soi-même un exposé de principes, la Société libre des beaux-arts ne devait mettre en relief aucune personnalité nouvelle. Ses représentants, en outre même de leur esprit d’indépendance, restaient forcément des isolés.

Ailleurs qu’en Belgique, disposant de plus vastes ressources, d’un public plus considérable et plus varié, d’un local enfin, ils eussent très probablement affirmé leurs tendances en des expositions suivies. Leur propagande fit

(') Ce manifeste est l’œuvre de M. Léon Dumortier, homme de lettres belge < estimé.

peu de recrues. On vit leurs rangs se grossir de quelques amateurs, abriter leur insuffisance sous les plis du drapeau.

L’action de l’art indépendant fut lente à se faire jour. Moins qu’ailleurs, la masse en Belgique n’est prompte à s’écarter des sentiers battus. Elle se fait une loi de l’habitude et surtout en art, se contente de théories toutes faites. Pour tout dire, le juste milieu est son domaine.

C’est le bourgeois, dont parle Théophile Silvestre, « comptant juste, ne regardant pas les images et ramassant dans la bone ces sols tombés de la poche percée des rêveurs ».

Plusieurs des membres de la Société libre des beauxarts n’avaient pas attendu sa constitution pour faire leur trouée. Tel Louis Dubois, dont les Cigognes (Musée de Bruxelles) avaient reçu de la presse un sympathique accueil. Ce n’est plus l’éclatante fanfare d’un coloris tapageur, l’étincellement des cuirasses, l’éclair des épées, le chatoiement du velours et du satin. Peut-être y avait-il alors du gris, mis en honneur par Courbet, dont Dubois trahit l’influence, aussi bien dans ses figures que dans ses pavsages.

Parmi ceux que nous avons cités plus haut, Verwée, Constantin Meunier, Huberti s’étaient depuis longtemps fait connaître et apprécier.

L’individualité allait trouver, enfin, sa libre expansion. La vogue des représentants de la colonie belge parisienne; la libératrice du portrait des banalités de la mode; une appréciation plus équitable, par la critique, des genres qualifiés inférieurs, autorisaient à escompter l’avenir.

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