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LES INDÉPENDANTS

James Ensor. — Théo. Van Rysselberg. — Alb. Baertsoen. — Gust. Den Duyts. — Buysse. — Willaert. — A. Toefaert. — J. Horenbaut — Alf. Bastien. — Maurice Wagemans. — Victor Gilsoul.

Non que la Belgique soit au nombre des pays où s’est affirmé avec le plus d’énergie le mouvement qui, dans la peinture, a si profondément transformé la scission des classes, fait surgir des procédés nouveaux pour les rendre, l’ impressionnisme, à la façon de Vincent Van Gogh ou de Breitner, par exemple, a trouvé de très rares adeptes. Le plus extrême, James Ensor, né à Ostende en 1860, élève de l'Académie de Bruxelles, fait parfois songer à Manet, parfois aussi à Odilon Redon. O11 peut tenir pour la meilleure de ses œuvres une figure en pied de jeune garçon, Le Lampiste, peint dans une gamme grise et adroitement enlevée à grands coups de couteau à palette. Cette figure, datée de 1889, parut cependant au Salon des XX en 1884, où figura aussi la Coloriste, assez élégante figure de femme revue en 1900 dans le compartiment belge à Paris. Ensor ne redoute point le grotesque, des Masques, des Pochards, tout cela, du reste, de précision médiocre. Pourtant, chose curieuse, on a vu de lui des croquis excellents; des eaux fortes, des paysages, notamment, tracées d’une pointe légère et spirituelle.

Chez Henri Evenepoel (1892-1899) le souvenir de Manet s’accuse avec une netteté plus absolue. De Bruxelles, où il étudia sous Blanc Garin, peintre français issu de l’atelier de Portaels, le jeune Belge ne tarda point à prendre son vol vers Paris, où bientôt des sujets empruntés au mouvement des rues attestèrent une vivacité d’humeur remarquable. Servi à souhait par une pénétrante

justesse de vision. En somme, l’art parisien faisait une précieuse recrue. Durant sept années de séjour sur les rives de la Seine, 'de 1892 à 1899, Evenepoel signa des toiles louées à bon droit par la critique : Le Café d' Harcourt au Quartier latin, La Fête des Invalides sont des morceaux où non seulement l’étude des physionomies, mais la justesse des effets sont servis au mieux par l’aptitude du faire. C’est Manet doublé de Raffaëli. La grande et hautaine ligure Iturino à la cape flottante, X Espagnol à Paris (Musée de Gand), le portrait du peintre Milcendeau, tout en rouge (Musée de Bruxelles), le délicieux portrait de fillette que nous reproduisons, œuvre datée de 1899, à la veille même de la mort du jeune artiste, légitimant à tous égards des espérances que devait si brusquement anéantir une fin prématurée. Le nom d’Evenepoel, nous le croyons, échappera à l’oubli.

L’injustice du sort a brusquement enlevé à notre admiration, l’hiver dernier, le jeune peintre Henri Evenepoel. Il faut, hélas! se résoudre à ce que la mort revête d’un caractère définitif des œuvres qui n’auraient été que d’admirables promesses, si Evenepoel avait accompli jusqu’au bout la carrière de grand artiste qui devait être la sienne. Mais, même comme définition, ses œuvres s’imposent, belles de vie et de mouvement, pleines de cette animation qui, par une ironie navrante, se dégage surtout du Dimanche au Bois de Boulogne, l’œuvre dernière et inachevée. Dans la bousculade bavarde de petits bourgeois, de soldats et d’ouvriers, les vides se sentent, laissant trop d’importance à la couleur de la terre et au vert des jeunes feuilles : des enfants devaient y prendre place complétant l’équilibre des valeurs et des masses. Là comme dans le Café d’ Harcourt au Quartier latin et la Fête des Invalides où se trouvent également de nombreux personnages, les clairs, les étoffes, le sol, la verdure sont traités avec une certitude spontanée qui en fait palper les matières différentes.

A côté se dresse l’ Espagnol à Paris , portrait du peintre Iturino, le jeune homme au visage triste, à la barbe noire, apparaît seul, très grand et d’attitude simple dans un paysage montmartrin dont le Moulin-Rouge fait le fond : noir et gris, havane et rouge. Encore une fois, le nom de Manet vient aux lèvres et non, comme on l’a trop écrit, celui de Rafifaëlli : toute parenté avec le dessin papillotant de ce dernier se devine devant ce portrait sobre et forme le plus complet des Evenepoel exposé ici, et dont le Trottoir et le portrait du peintre Baignères complètent la liste. Ce portrait se trouve au Musée du Luxembourg à Paris.

L’impressionnisme a fait encore un adepte en la personne de M. Théo. Van Rysselberg, né à Gand en 1862. Sous la forme de la décomposition des tons en nuances infinies, ceux qui connurent M. Van Rysselberg avant sa conversion au pointillisme, sont d’avis que son art n’y a point gagné en effet, ni fort heureusement perdu en style. Aucun genre, moins que la figure, — il s’agit en l’espèce d’un portraitiste, — ne s’accommode de la recherche de procédés nouveaux de quelque nom qu’on les appelle. La somme des difficultés à vaincre dans le seul domaine de la technique suffit à l’effort de l’artiste ordinaire. On peut peindre autrement que Stevens, on ne peindra pas mieux; à la touche brillante et libre de Wauters, dans le portrait, ne se substituera pas avec avantage le système de points multicolores juxtaposés, si curieuse qu’en puisse être l’opération à distance.

Aussi bien, la préoccupation du sujet écartée, la grandeur par la forme, l’effet dramatique cessant de préoccuper l’artiste, ses préférences iront forcément aux effets de la couleur, aux « symphonies » mises en honneur par Whistler. De là, en très grande partie, la vogue du paysage, de la marine, de la nature morte, genres où la justesse de vision se combine avec l'adroite facture pour

assurer le succès de l’œuvre d’art. Dans les limites de ce programme, quantité de représentants de l'école belge font preuve d’une véritable maîtrise. On peut citer en première ligne M. Alf. Verhaeren, peintre d’intérieurs pittoresques et de natures mortes; Mlles De Bièvre et Alice Ronner peignant les fleurs avec une énergie toute masculine; MM. Frans Hens et Lemayeur, peintres de marines remarquables.

De réputation consacrée, M. Victor Gilsoul revendique toujours sa place parmi les jeunes; avec eux, il a fait campagne, connu ses premiers succès bientôt suivis d’éclatantes victoires. Agé de 37 ans aujourd’hui, Gilsoul a travaillé sous Artan et sous Courtens, s’imprégnant du style de l’un et de l’autre. Surtout ingénieux dans le choix des motifs, passé maître en l’art de varier les effets, il a pu accomplir cet exploit de juxtaposer jusqu’à trente œuvres, sans un instant paraître monotone ou lasser l’attention. Ce fut au Cercle artistique et littéraire de Bruxelles en 1900.

Gilsoul 11’est pas seulement un technicien supérieur. Sa curiosité, toujours en éveil, lui permet d’aborder avec succès des effets parfois ingrats, de réaliser des programmes où courrait grand risque de se perdre un moindre virtuose.

A l’exposition prérappelée parut l’admirable page inspirée au peintre par un site du littoral, non loin de Nieuport, la résidence du peintre. Les grands arbres couchés sous l’effort des vents du large font deviner le voisinage de la mer, les avant-plans mouvementés soutiennent l’effet d’ensemble de cette page puissante, une des plus belles réalisations du paysage contemporain ('). De même au Salon de 1903, le Tournant du canal de (*)

(*) Cette œuvre appartient aujourd'hui à Léopold II, roi des Belges.

Bruges fut, pour l’artiste, l’occasion d’un nouveau et légitime succès.

Plus encore que les autres genres, le paysage réclame le mépris des systèmes. Toute formule y est destructive de l’impression de sincérité, source première de son charme. On n’est paysagiste, au sens vrai du mot, qu’à la condition de faire partager à autrui les sensations de sa propre âme; Gilsoul a, dans une mesure remarquable, satisfait à cette exigence. Tour à tour en Hollande et en Belgique, dans les terres basses ou sur les points accidentés, jusqu’au sein des villes, à l’instar de Courtens, il a trouvé l’occasion d’effets plus ou moins graves, toujours marqués au coin d’une conception de la grandeur pittoresque remarquable.

De l’étranger comme de son propre pays lui sont venus les suffrages. Le Musée du Luxembourg, d’importantes collections princières de l’Allemagne ont ouvert leurs portes à ses œuvres; le roi des Belges l’a chargé de la décoration de son bateau de plaisance ; la ville de Bruxelles, de conserver par le pinceau les aspects du canal de Willebroeck, disparu dans les travaux de creusement du port. Pour la Belgique, l’art de Gilsoul peut être envisagé comme d’expression nationale. Le pays n’a pas d’interprète plus sincère, plus éloigné du convenu, plus soucieux d’être vrai ni plus heureux souvent dans l’accomplissement de sa tâche.

Elle serait longue la liste des peintres en l’œuvre desquels se font jour, avec bonheur, des aspirations similaires. A les vouloir citer tous, nous nous exposerions à en omettre. Sur la grève, commandant les bois; dans les landes de la Campine ou dans les verdoyantes prairies arrosées par l’Escaut; dans les sites sauvages de l’Ardenne, comme dans le pittoresque milieu des villes à l’écart, on le voit, en quête d’impression, trouver dans le milieu natal l’occasion de pages souvent émues, de charme pénétrant. Car ils ont appris à voir.

Tel M. Alfred Delaunois, dont les intérieurs d’églises et les galeries de cloîtres sont de pénétrantes poésies. On peut, sans encourir le reproche d’exagération, attribuer à l'influence de M. Meunier, dont M. Delaunois fut l’élève à Louvain, la grandeur de vision et la gravité de style de ces remarquables ensembles.

Créateur d’un genre, aussi chef d’école, ou peut s’en faut, M. Henri Cassiers a en quelque sorte découvert la Hollande, son champ d’exploration préféré. Si, par sa légèreté de pinceau, l’aquarelliste paraît mieux s’adapter à sa prestesse, ce peintre d’instinct est un des dessinateurs les plus précis, les plus fins, les plus élégants qui soient. Ses motifs, recueillis le long des canaux urbains, comme au bord du Zuyderzée, auront valu à la Hollande un nombre invraisemblable de touristes professionnels, amateurs de tous pays, que M. Cassiers attire et désespère par l’élégance de ses silhouettes et le charme de ses tonalités.

Si parfois la figure ou quelque intérieur tente leur pinceau, l’intérêt de l’individu ou du motif tiendra, dans leurs préoccupations, une place moindre que l’expression juste des effets d’ombre et de lumière.

Impressionnistes au sens vrai du mot, ils aiment à promener leur rêverie dans les endroits abandonnés ; béguinages aux rues tranquilles, centres urbains où, semble-t-il, la vie s’arrête.

« Il neige beaucoup dans les tableaux belges », disait la critique française il y a cinquante ans déjà.

Aux effets crépusculaires, très en faveur auprès des peintres de figures, s’ajoute souvent, pour les paysagistes comme pour les peintres d’intérieurs de ville, la neige estompant les contours. Sans constituer une caractéristique, on peut dire que ce genre d’aspect trouve, parmi les Gantois, des représentants particulièrement distingués.

Gand, ville universitaire, centre intellectuel considérable, occupe en outre, comme centre artistique, une place

importante. On dirait que, attachés davantage à leur vieille cité à mesure qu’elle va s’émiettant, ses peintres, non sans tristesse, s’attachent à en perpétuer les aspects pittoresques : canaux qui, peu à peu, se comblent; vénérables constructions qui se rajeunissent; milieux agrestes lentement transformés par la construction.

Après Gustave Dên Duyts (1850-1897), dont la mélancolie aimait à s’épancher en des scènes automnales, en effets du soir souvent poétiques, voici Alb. Baertsoen, vouant ses préférences au calme reposant des petites cités du littoral flamand, à la nappe placide des canaux réfléchissant le pied noirci des vieilles constructions, ou encore les bateaux d’intérieur enfouis sous la neige.

On retrouve, avec une autorité moindre, mais avec une émotion également sincère, les mêmes accents chez MM. G. Buysse, F. Willaert, Carolus Trémerie, Alb. Toefaert, J. Horenbaut et d’autres plus récemment venus.

Ajoutons que la perception juste des effets, une main experte à les traduire, sont monnaie courante dans les groupes de constitution récente. Une part plus large attribuée à l’instinct, dans l’éducation de l’artiste, a permis à mainte personnalité de valeur de se faire jour.

Par le fait même, le programme des expositions s’est élargi et comme refondu. La signification des œuvres s’est, à ce point, renouvelée que le visiteur, le critique y vont à la découverte, si pas de noms totalement nouveaux, — les débuts se font invariablement dans les cercles, — tout au moins d’impressions nouvelles.

Si des jeunes gens, préoccupés du « pas encore vu », se drapent dans leur inexpérience, les dernières années ont néanmoins vu se produire des talents vigoureux, de franches originalités. Déjà les collections publiques ont ouvert leurs portes aux œuvres d’ Alfred Bastien et de Maurice Wagemans, dont les débuts, au Sillon, ne remontent pas à dix ans. On n’a pas oublié l’originale figure du sculpteur-

nain Kerfyzer, par Bastien, faisant, par le type et la manière aussi, songer à Ribera, tandis que le Vieux Radar , de Wagemans, daté de 1898, évoque le souvenir de Vélasquez.

Le Musée de Gand n’a pas hésité à faire l’acquisition de la toile d’un artiste de 21 ans à peine; l’Etat lui-même, en 1903, a donné place au Violoniste dans les galeries du Musée moderne. Bastien et Wagemans, liés d’une étroite amitié, en ont voulu laisser pour témoignage un portrait collectif où, réciproquement, les deux jeunes gens ont retracé leur image. Sans oublier par l’unité, chose naturelle, ce morceau d’une fantaisie un peu « nouveau jeu », enlevé avec brio, fut très remarqué. Paysagistes aussi, MM. Bastien et Wagemans ont participé à l’exposition de la Société nationale française en 1904, le premier, avec le Fardier embourbé, le second, avec le Foud-des-Vaux, pages de très grand style.

L’avenir de l’école flamande, dans les voies qu’elle suit, est, pour le moment, assez vaguement indiqué. Il semble qu’elle ait tout dit. On se demande si la poursuite d’une vérité, fatalement bornée à n’être qu’un moyen, sera la source d’un progrès indéfini. Tant vaut l’ouvrier, tant vaut l’œuvre, sans doute. La poursuite du nouveau quand même, à tout prix, n’est pas de nature à faire surgir de bien puissantes individualités. Pour le présent, bornonsnous à enregistrer la part chaque jour plus large, plus légitime, faite à la nature dans les préoccupations de l’artiste. Nous avons pu constater déjà les bienfaisants effets de l’évolution. Ses conséquences ultérieures sont le secret de l’avenir.

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