L’ARCHITECTURE
Le courant de l’architecture conduit par l’habitude. ■ — Choix des matériaux. — Les premières innovations dans l’architecture privée. — Le style Louis XVI. — Beyaert et Janssens : la Banque Nationale à Bruxelles. — Poelaert : la place du Congrès. — Cluysenaar. — La renaissance flamande. — Beyaert : la Douane de Tournai. — La Banque Nationale à Anvers. — Le style Louis XIII de Janssens. — Concours de façades ouvert par la ville de Bruxelles pour le nouveau boulevard. — Beyaert et Emile Janlet. — Léon Suys : la Bourse. — J. Poelaert : le Palais de Justice de Bruxelles (1866 à 1883). — E. Baekelmans : le Palais de Justiced’ Anvers. — A. Balat : le Palais des Beaux-Arts; l’Hôtel d’Assche (Palais du prince Albert de Belgique). — L’architecture rurale. — L’architecture archaïque. — Charles Albert : le Castel de Boitsfort — Joseph Schadde : la Bourse d’Anvers; la Station de Bruges. — Jules Van Ysendyck : les documents classés; le square du Petit-Sablon. — Restauration des maisons de la Grand’ Place de Bruxelles. — Victor Jarnar : la Nouvelle Maison du Roi (Grand’Place). - J. de la Censerie : l’Hôtel de ville et la Grunthuyse de Bruges. — Joseph Dens : l’Hôtel de ville d’Anvers. — Louis De Curte : le Monument de Léopold Ier à Laeken. — Paul Saintenoy : le Pavillon de la ville de Bruxelles à l’Exposition de 1897. — Le nouveau style : Henri Van de Velde. — Paul Hankar. — Horta.
Il a manqué à la Belgique moderne un tvpe d’architecture qui fût sien. La tante n’en est pas tout entière imputable à l'abandon de certaines tonnes en honneur dans un passé aboli. Il faut tenir compte de l’opération d’influences venues du dehors le plus souvent. Opération tyrannique, la mode, si l’on veut, appropriée à des besoins locaux, adaptée aux exigences de temps et de lien.
Les pays Scandinaves ont pu conserver, presque sans altération, leur architecture nationale. Rien de plus naturel. La Belgique, où, depuis un demi-siècle, la prospérité générale se traduit par un prodigieux essor de la bâtisse, ne pouvait, au même degré, se soustraire aux courants exotiques. Elle a, dans une mesure peut-être plus
large que de raison, emprunté à ses voisines. Mais ici encore, il faut le reconnaître, la volonté seule de l’habitude n'a pas toujours été en jeu.
Nulle part autant qu’en Belgique, il n’est permis de dire avec La Fontaine : « Tout bourgeois veut bâtir connue les grands seigneurs. »
Si ailleurs le rêve du commerçant enrichi est d’avoir un séjour de campagne, en Belgique le premier signe extérieur et visible de l’aisance est la possession d’une maison à soi. Le rassemblement, sous le même toit, de plusieurs familles, étant chose exceptionnelle, l’architecte ne crée de maison de rapport qu’à la condition de s’inspirer de ce qui s’est fait ailleurs dans cet esprit.
De même la maison de commerce, la maison à vitrine a forcément subi un changement radical depuis l’introduction des panneaux de glace d’une dimension imprévue naguère. Les architectes belges v ont trouvé l’emploi du fer aidant l’occasion de types originaux souvent de grande importance. D’une manière absolue, la conception architecturale n’est donc pas restée stationnaire. L’architecte flamand vise au coloris. Cette préoccupation heureusement servie par l’emploi de petit granit des carrières nationales, taillé et mouluré, a largement concouru à l’ornementation des façades : chambranles et couronnements de fenêtres et de portes, consoles, balcons. On fait même intervenir la pierre bleue dans la construction de bretèques et de bow-windows où, à proprement parler, c’est au bois que la logique commanderait de recourir.
Nous avons, au cours de cet ouvrage, esquissé à grands traits la part de l’architecture dans les manifestations artistiques des deux premiers tiers du siècle.
Schaves, dans l’importante Histoire de l architecture en Belgique, parue vers 1850, signale certains hôtels élevés par Cluvsenaar, dans la rue Rovale à Bruxelles, comme avant « réinstallé complètement la renaissance du
XVIe siècle ». Le même auteur accorde de chaleureux éloges à un groupe de façades de J. -J. Dumont (1811-1859), dont la surcharge ornementale nous paraît aujourd’hui choquante. Néanmoins la rigueur du style classique faisait place à plus de liberté dans l’allure générale de la construction.
,En 1859 était inaugurée, à Bruxelles, la Colonne du Congrès.
La partie architecturale était l’œuvre de Cluysenaar; la partie sculpturale due au concours des frères Geefs, d’Eugène Simonis et de Fraikin. Les vastes hôtels érigés par Poelaert et Cluysenaar, aux côtés latéraux de la place, offrent, dans l’aspect général, quelque analogie avec les palais italiens. L’escalier monumental qui relie la rue Royale à la ville basse, est de Cluysenaar.
Bientôt le style Louis XVI, mis en honneur par l’impératrice des Français, régna presque sans partage. Les rues créées à cette époque gardent nettement l’empreinte du courant. Progrès sérieux, en somme, par les éléments nouveaux que tolérait le style.
Un édifice important, la Banque Nationale à Bruxelles, commencé en 1859, permit à Beyaert et Wynand janssens d’adopter un ensemble d’innovations à l’embellissement des façades. Ici, comme à la Colonne du Congrès, toute la partie ornementale dut être confiée à des sculpteurs parisiens. Pour la Belgique, l’exemple de ces praticiens conduisit à la formation d’habiles sculpteurs ornemanistes. Beyaert, originaire de Courtrai, élève de Félix Janlet, le père de son élève et collaborateur, il ne s’attacha au style Louis XVI que passagèrement. Chargé de restaurer l’ancienne Porte de Hal à Bruxelles, il l’a presque entièrement réédifiée dans le style du moyen âge français; il se rapprocha peu à peu du style des anciennes constructions flamandes. Sa façade, primée au concours organisé par la ville de Bruxelles en 1876, est, comme déjà l’a fait observer
M. Bubeck ('), une transition du style Louis XVI à l’architecture de si grande richesse décorative de Vredeman de Vriese. Persévérant dans cette voie nouvelle, il créait, l’année suivante, en style purement flamand cette fois, la Douane à Tournai. Le Palais de la Banque Nationale à Anvers, où les influences du style Henri II se combinent avec la forme plus ressentie des Flamands, constitue la plus imposante de ses œuvres. Erigé sur un plan triangulaire, flanqué de tours massives, abondamment décoré de sculptures, le monument compte, à bon droit, parmi les meilleures constructions modernes belges. Janssens, à son tour, créait, en Louis XIII, mélangeant la brique à la pierre blanche, quelques maisons du plus élégant dessin.
A défaut d’œuvres d’une puissante originalité, le concours ouvert par la ville de Bruxelles fit surgir plus d’un ensemble distingué. Emile janlet, à qui échurent les deuxième et troisième prix, avait fait preuve d’un goût délicat et d’une recherche intelligente de la variété dans les imposantes façades nées de sa conception (2).
La Bourse de Bruxelles (1875), par Léon Suys fils, érigée, elle aussi, sur la ligne des boulevards du Centre, traduit tellement le courant parisien autant que sa destination par une surprenante richesse décorative. Parmi les sculpteurs associés à ce travail figure Carrier-Belleuse, dont les aides étaient Rodin et Julien Dillens, également obscurs alors, et G. De Groot.
A ce moment déjà s’élevait, à Bruxelles, un monument destiné à être non seulement le plus vaste, mais un des plus considérables de l’Europe au point de vue de la conception architecturale : le Palais de [ustice.
(') Die nette Erscheinung auf den Gebiete der Architectur in Belgicn ( Zeitschrift für bildende Kunst, 1877, p. 15).
(2) L’ensemble des constructions primées figure dans le recueil : L' Architecture en Belgique, suite de vingt façades des maisons primées, construites aux nouveaux boulevards de Bruxelles. Paris, Liège et Berlin, 1872-1876; in-folio.
Commencé en 1866, inauguré en 1883, ce Léviathan des constructions modernes est l’œuvre de Jos. Poelaert. Il mesure 180 mètres de long sur 170 de large, soit une superficie excédant de plus de 3,000 mètres celle de Saint- Pierre à Rome. De même sa hauteur dépasse celle de la cathédrale Saint-Paul à Londres.
Conçu dans le style néo-grec, en vogue alors en France, rectangulaire en toutes ses parties, le monument comprend vingt-sept grandes salles d’audience et deux cent quarante-cinq salles affectées aux divers services. Son coût total a été d’environ 44 millions de francs.
Évidemment le constructeur de ce vaste ensemble avait rêvé d’en faire l’égal des temples de l’Égypte et de l’Inde. Certains de ses éléments sont empruntés à l’assyrien et au dorique. L’entrée monumentale nord, dans l’axe de la rue de la Régence, se lie à deux pavillons d’angle en saillie de 25 mètres par une double colonnade derrière laquelle s’élèvent, de part et d’autre, deux escaliers immenses gagnant le premier étage. Le coup d’œil de cet ensemble est vraiment majestueux.
Comme, avec cela, l’édifice est assis sur un plateau dominant la ville au sud et à l’ouest, l’effet général à distance de cet amoncellement de pierres est de très grande puissance.
Vu de front, le Palais de Justice n’a qu’un rez-dechaussée et un étage. Sur les faces latérales et postérieures, il se compose de deux et même trois étages, plus un haut soubassement. Des terrasses le relient aux rues avoisinantes. Telle est la différence de niveau, qu’un escalier intérieur de cent soixante et onze marches relie la salle des Pas-Perdus à la rue des Minimes. Quatre statues allégoriques, en bronze, occupent les angles du dôme.
Sauf quatre grandes statues d’orateurs antiques, placées au pied des escaliers, l’édifice ne comprend, intérieurement, ni peintures ni sculptures.
Un monument de telle importance, élevé par une nation à peine cinquante ans après la conquête de son indépendance, était non seulement un témoignage solennel de sa vitalité, de sa confiance en l’avenir, c’était en outre une preuve de sa puissance dans le domaine de l’art. Poelaert était mort en 1879.
Presque simultanément avec le Palais de Justice de Bruxelles, un édifice de proportions moindres, mais de distinction similaire, s’était élevé à Anvers, sur la ligne des splendides boulevards de ceinture. Il y avait ceci de curieux, qu’en fait, l’architecte Baekelmans, le constructeur du monument, avait, dans le concours ouvert pour le Palais de Justice de Bruxelles, vu son plan balancer celui de Poelaert. Ce concours n’ayant pas donné les résultats attendus, le Gouvernement avait fait appel à ce dernier. L’œuvre de Baekelmans, nullement dénuée de noblesse, a, chose bizarre, une physionomie plutôt française résultant du fait que l’architecte a adopté le style Louis XIII, époque de la grande splendeur de l’école d’Anvers.
L’année 1880 voyait inaugurer, à Bruxelles, le Palais des Beaux-Arts, ce local d’exposition attendu depuis tant d’années par les artistes. Le roi lui-même s’était intéressé à la chose; il avait préposé à sa réalisation son propre architecte, Alphonse Balat, né à Namur en 1818, mort en 1895. Le monument, élevé dans le plus grand quartier de Bruxelles, à deux pas de la place Royale, fait face au Palais du comte de Flandre.
La façade* de style romain, se compose d’un simple rez-de-chaussée, pourvu de deux avant-corps. Au haut d'un escalier de plusieurs marches, trois portes ouvrant sur un portique de quatre colonnes de granit rouge. Leurs chapiteaux de bronze portent les ressauts d’un entablement sur lequel s’élèvent quatre statues du même métal. Cette disposition paraît avoir été inspirée à l’architecte par le désir d’assurer le relief de sa construction vue par le côté.
L’aspect est d’ailleurs fort décoratif. Aux deux avant-corps sont adossés les groupes de Paul De Vigne et de Van der Stappen : Le Couronnement de l'art et L’ Enseignement de l’art.
La distribution intérieure du monument est des plus heureuses. Toutes les salles reçoivent la lumière d’en haut. Autour d’un hall immense, servant à l’exposition des sculptures, règne à hauteur du premier étage une galerie à colonnes corinthiennes accouplées. Cette galerie, éclairée aussi du haut, est destinée aux peintures. Les escaliers d’accès à la galerie, au nombre de trois, occupent les extrémités de l’édifice.
Alphonse Balat, dans une série d’œuvres élégantes autant que correctes, a eu l’occasion de faire éclater sa valeur. L’hôtel élevé au quartier Léopold par le marquis d’Assche, aujourd’hui la résidence du prince Albert de Belgique, est d’aspect majestueux dans sa grande simplicité. C’est la reprise d’un palais italien du XVIe siècle. Dans les travaux d’appropriation du Palais royal à Bruxelles, Balat s’est signalé avec un succès remarquable. Ici c’est au Louis XVI qu’il a eu recours.. La salle de bal et l’escalier d’honneur constituent un ensemble fait pour compter parmi les plus beaux du genre.
La construction rurale, susceptible de plus de variété dans le choix des matériaux, surtout de plus de fantaisie, a largement concouru à faire sortir l’architecture des voies de la banalité. Tous les architectes belges en vue ont attaché leur nom à des résidences de campagne où, en pleine liberté, s’affirme un sentiment du pittoresque jugé inconciliable avec le bon goût dans la construction urbaine. Cluysenaar put faire un volume entier de ses châteaux et maisons de campagne. Il fut le premier à employer la brique et à donner du pittoresque à ces constructions en y adaptant des tours. Les vastes châteaux d’Allard à Uccle, du comte de Meeus à Argenteuil, etc.,
ainsi que les stations du pays de Waes, trouvèrent des imitateurs. Balat, Beyaert, Schadde, janlet, Saintenoy ont attaché leur nom à des châteaux et constructions champêtres d’importance considérable. L’emploi de la brique, des tuiles et des carreaux émaillés, du bois ont concouru surtout à des combinaisons ingénieuses, en dehors des dispositions plus libres du plan général.
Charles Albert, décorateur bruxellois en vue, s’était édifié à Boitsfort un « castel » où tout l’ensemble de l’ameublement et de la décoration, jusqu’aux tapisseries à personnages rendus en peinture, étaient empruntés au style flamand. La vaste clientèle de l’artiste aidant, le succès de la tentative fut extraordinaire. La « maison vieux style » entra tout à fait en faveur. Nous avons dit l’influence de Leys à ce mouvement, rappelé l’enthousiasme provoqué à Paris par la façade belge de Janlet à l’Exposition universelle de 1878. La gare de chemin de fer de Bruges, œuvre de Schadde, conçue en style gothique; la gare de Tournai, œuvre de Beyaert; le square du Petit-Sablon, conçu par le même architecte, suffisent à caractériser la tendance. Le square du Petit- Sablon est un ensemble particulièrement heureux. Des colonnes ornées dans le goût de celles de la Bourse d’Anvers, reliées par une rampe en fer forgé, portent, au nombre de quarante-deux, les statuettes de bronze caractérisant les anciens métiers. L’idée procédait de Rousseau, alors directeur des Beaux-Arts. Elle fut réalisée d’une manière charmante par le peintre Mellery, chargé de fournir les dessins des figures exécutées en bronze par divers sculpteurs. Le square même du Petit-Sablon, où domine le groupe d’Egmont et de Horne, par Fraikin, contient un ensemble de statues d’hommes illustres du XVIe siècle, hommes d’Etat, guerriers, artistes.
Sur la maison, de moyenne grandeur, l’influence du nouveau courant fut particulièrement sensible. La symétrie
cessant d’être la règle essentielle, il fut permis de donner aux fenêtres un espacement ou une largeur mieux en rapport avec les exigences du climat, au grand profit du pittoresque. A Bruxelles, favorisé par le bourgmestre Buis, le mouvement s’accentua. Inutile de dire qu’il gagna la province. Anvers suivit. Les façades à pignons, construites en matériaux apparents, se multiplièrent comme à Nuremberg; les étages furent pourvus d’avant-corps vitrés en bois et même en pierres sculptées.
Parmi les architectes belges les plus activement associés à la propagande du style ancien, figure J. -J. Van Ysendyck, architecte érudit, élève de Cluysenaar. Il fit paraître, de 1880 à 188g, un imposant ouvrage intitulé : Documents classés de l’Art dans les Pays-Bas du Xe au XVIIIe siècle. Plus de sept cents planches reproduisant, par la photographie, les monuments et leurs détails, les estampes, objets mobiliers, furent pour les artistes une véritable mine d’informations. Comme constructeur, Van Ysendyck a attaché son nom à la restauration des Halles d’Ypres, à l’édification de diverses églises et spécialement des hôtels communaux de Cureghem et Schaerbeek dont l’ordonnance s’inspire des constructions municipales des anciens Pavs-Bas.
La restauration des édifices anciens, largement et non toujours heureusement pratiquée en Belgique, n’a pas à nous occuper ici. Bruxelles, Anvers et Bruges ont mis un zèle louable à consolider, à enrichir même leur patrimoine ancien. A Bruxelles, par exemple, où la Grand’- Place a été splendidement rétablie sous la direction de Victor Jamaer, la « Maison du Roi » ou « du Pain » est, en quelque sorte, un monument nouveau. L’architecte s’est attaché à faire revivre les constructions du XVIe siècle, dont l'Hôtel de ville d’Audenarde est le type le plus achevé. Son édifice a même été pourvu d’un carillon.
A Bruges, sous' la direction de M. de la Censerie, l’Hôtel de ville a été de même refait presque intégralement. L’intérieur comme l’extérieur a été décoré avec une richesse où revit le souvenir des jours de splendeur de l’antique cité.
A rappeler, plus encore pour son bel effet d’ensemble que pour son originalité de conception, le monument en gothique absolu érigé (1879-1881) dans le parc de Laeken, au roi Léopold Ier. Louis De Curte, l’architecte de cet ensemble de grande richesse décorative, a pu, il est vrai, invoquer le précédent du monument de Walter Scott à Edimbourg. Ce fut en style du XVIe siècle encore que Paul Saintenoy fils conçut le Palais de la Ville de Bruxelles à l’Exposition universelle de 1897, et pas n’est besoin de rappeler sans doute la reproduction intégrale de l’Hôtel de ville d’Audenarde représentant la Belgique dans la rue des Nations à l’Exposition universelle de Paris en 1900.
A peine, faut-il le dire, les exigences modernes se mettent en travers du retour absolu vers un passé assurément considérable mais en complet désaccord avec l’esprit de notre époque. Poussé à ses dernières conséquences, il lui manquera toujours ce facteur essentiel de toute création artistique sérieuse : l’inspiration. Des créations, souvent considérable, en style du moyen âge, ne sauraient prétendre à créer un revirement fait pour déposséder l’art de bâtir du bénéfice de ses conquêtes modernes. Même chose en ce qui concerne la Renaissance, bien que celle-ci, interprétée à la flamande, ait procuré à certains artistes des succès sérieux, succès de talent, succès d’imprévu.
En architecture, comme dans l’ensemble des arts, la Belgique, en arborant la bannière de la liberté, s’est rapidement fait une place très en évidence, tant par l’originalité de ses conceptions que par l’ingénieuse appropriation des éléments.
A l’appui de cette assertion, nous pouvons rappeler ce passage du numéro-programme de la revue française L' Art décoratif (ier octobre 1898) :
« L’Angleterre, qui donne le signal du départ dans la voie des transformations, s’est arrêtée en chemin ; les successeurs de Morris et de Crâne s’immobilisent dans l’œuvre de ces premiers apôtres de l’art nouveau. Leurs vrais continuateurs sont les Belges qui, reprenant le mouvement anglais à l’origine, surent en développer les conséquences, débarrasser la voie des attaches au passé, trouver les formes nouvelles, et surtout définir nettement dans leurs œuvres les principes auxquels Morris n’avait fait que préluder. »
Un des artistes venus après Morris, dont le nom s’identifie le mieux avec le mouvement dont il s’agit, fut Henrÿ Van de Velde. Dans le vaste domaine de l’art appliqué, aucune branche n’a échappé à son action. Le meuble, l’appareil d’éclairage, le bijou, le papier de tenture, voire la céramique et la reliure appartiennent à son domaine. Tous ont été de sa part l’objet de combinaisons non seulement ingénieuses, mais d’un goût délicat.
Comme architecte, revenant à certains principes d’abord appliqués par les Anglais, il a donné à ses ensembles une physionomie qu’on définirait assez bien en disant qu’elle fait songer au Japon. « Yachting style », d’après un biographe de Van de Velde, aurait dit de Concourt; on peut dire qu’en effet, dans les intérieurs créés par l’artiste, il y a la recherche de l’intimité, une tendance à utiliser les petits espaces au mieux des convenances de l’occupant. C’est donc bien le style « cabine de bateau ». ;
Le trait caractéristique de l’œuvre de Van de Velde, c’est une préférence non douteuse pour la ligne ondoyante par place gravement remplacée. C’est la dominante, le « leitmotiv » de son système. D’Allemagne, où l’artiste
s’est fixé et semble en train de faire école, quantité de ses innovations se sont répandues en France comme en Belgique. Bon nombre d’objets portent son empreinte, particulièrement dans l’orfèvrerie et l’appareil d’éclairage.
En Belgique, l’art de Van de Velde, fantaisie sur des thèmes anglais, a ramené l’attention vers des formes plus purement anglaises. Nul n’est prophète en son pays. On peut voir en Belgique, particulièrement dans les nouveaux quartiers des villes, comme à Bruxelles, aux stations balnéaires, des constructions de physionomie anglaise très prononcée.
Disons pourtant qu’aussi bien en province que dans la capitale, une part notable est faite à la fantaisie dans l’architecture privée. Dans les promenades, les maisons précédées de jardins, entourées de verdure, sont parfois d’une élégance, d’un imprévu tout à fait charmant.
Un mouvement prononcé vers l’abandon des errements anciens s’est dessiné aussi. L’album Neubauten in Brüssel, paru à Berlin en 1900 (*), met en relief cette tendance. Les noms de Hankak, aujourd’hui décédé, et Horta sont surtout associés à ce mouvement. Les constructions de ces architectes ont pour particularité de faire abstraction de tout style antérieur. Les contours généraux, le libéral emploi du fer, la forme et l’asymétrie des ouvertures, — des fenêtres sont presque circulaires, — le choix de l’appareil, la ligne des balcons, tout concourt à nous donner des échantillons accomplis de ce qu’on peut dénommer à bon droit Y Art nouveau.
De quelque nom qu’on le décore, au surplus, et de quelque façon qu’on l’apprécie, le mouvement qu’il inaugure mérite l’attention la plus sérieuse.
p) Bilder, Moderne Stàdte. E. Wachs.
Étroitement lié aux applications de la science, l’art de bâtir est forcément amené à des transformations impossibles à localiser. En art, autant que dans les autres domaines, le progrès est la recherche du mieux.
La plus chaleureuse admiration de l’œuvre du passé ne doit contrarier en rien la préoccupation de l’avenir.
La splendeur de l’art est à ce prix.