RÉVEIL ARTISTIQUE
Le régime impérial. — L’Académie d’Anvers, établissement de l’État (1804). — Influences des principes de David. — Succès de ses élèves belges : Odevaere grand prix de peinture à Paris. — Gregorius peint le portrait de Napoléon. — P. Van Hanselaere, peintre du roi de Naples. — Les statuaires Robert, Calloigne et H. -J. Rutxhiel ; l’architecte T.- J. Suys, prix de Rome de France; Van Geel, deuxième grand prix. — Le Salon de 1811. — Glorification de Napoléon à Gand. — Fin du règne français. — Le royaume des Pays-Bas; protection du roi aux artistes. — David en Belgique. — Navez. — L’Académie d’Anvers sous Van Brée. — Importantes créations architecturales. — Roeland : Université de Gand. — Charles Van der Straeten : Palais du prince d’Orange. — Nie. Rouget : Palais de l’Industrie. — Rude : ses travaux à Bruges. — Damesme : Théâtre de la Monnaie à Bruxelles. — Séjour de Rude en Belgique. — Mort de David. — Ses anciens élèves. — Action de Navez. — L’Exposition de 1830 : « Les barricades de l’art ». — Le Bourgmestre de Leyde, de W appers.
Van Brée, dès son retour, s’était vu décerner les honneurs du triomphe, quand, le 19 thermidor an XII (7 août 1804), un décret pourvut à la réorganisation de l’Académie d’Anvers; il fut, avec Herreyns, promu directeur, chargé de cours, alors très important, de l’antique. Ses aptitudes professorales étaient, paraît-il, remarquables, à en juger par quelques pages louangeuses de Wiertz, son ancien élève.
L’Académie, soutenue désormais par les pouvoirs publics, allait s’affirmer comme puissance. A côfré de Herreyns et de Van Brée professaient B.- P. Ommeganck et d’autres encore, de noms sans écho. Le fait toutefois d'une subvention de l’Etat d’un logement accordé au directeur sont choses à retenir. En suite de l’hommage rendu au passé de l’école, il y avait là l’indice d’un souci de sa prospérité fait pour surprendre de la part d’un régime centralisateur. Au moment où Van Brée, comme sanction de succès, en
quelque sorte officielle, obtenait une chaire à l’Académie de sa ville natale, un élève de David, le Brugeois Jos.- Désiré Odevaere, était proclamé lauréat du grand concours de peinture. Les Annales de Londres consacrent des lignes élogieuses à sa toile, la Mort de Phocien, inspirée directement de la Mort de Socrate, de David, chose inévitable, en quelque sorte. A un autre Brugeois, Aeb.-J.-F. Gregorius, élève de David en 1802, était réservé l’honneur de peindre le Portrait de Napoléon. Jos. Paelinck, né en 1781, à Oostacker, près de Gand, à son tour disciple du peintre des Horaces, ne tardait pas à devenir premier professeur de l’Académie de Gand, et le jeune Cels, de Lierre, après avoir joui des leçons de Suvée, se préparait, par un long séjour en Italie, à trouver dans les Pays-Bas une réputation. Directeur de l’Académie de Tournai, il fut, comme tel, appelé à diriger les premiers pas de Gageait dans la carrière artistique. Rappelons, enfin, le Gantois P. Van Hanselaere, autre élève de David en 1809, devenu peintre du roi de Naples. On voit de lui au Musée de Gand un Port distingué. En résumé, la Belgique flamande, comme la Belgique wallonne, n’était en matière d’art qu’une succursale de la France. Déshérité était le jeune homme dont l’éducation ne trouvait son complément dans l’atelier de quelque maître parisien en renom. Aux moins favorisés du sort, les municipalités facilitaient le voyage. Elles en étaient récompensées d’ailleurs.
Quatre fois en huit ans, de 1804 à 1812, le prix de Rome échut à des Belges : Odevaere et R. Cagi.oigne, de Bruges, celui-là peintre, celui-ci sculpteur; Henri- Toseph Ruthiel, de Stavelot, sculpteur également, élève de Houdon ; T. -J. Suys, d’Ostende, enfin, architecte. Citons encore le Malinois j.-L. Geel (1787-1852), second prix de Rome comme sculpteur en 1814.
Les Salons de Gand prenaient une importance considérable. Bisannuels, ils étaient comme le point de rencontre
des artistes des diverses villes du pays. Le concours à sujet imposé était accessible aux peintres, aux sculpteurs, aux architectes de l’Empire. Le jugement était déféré « aux artistes qui soutiennent par leur valeur la gloire de l’école belgique ». La liste des lauréats démontre que, pour plusieurs, l’obtention du prix fut le point de départ d’une carrière féconde.
A Bruxelles, au mois de novembre 1 8 1 1 , s’ouvrit le premier « Salon de concours », de la Société des beauxarts. La presse 'constate à son propos que « le goût pour les productions des beaux-arts, surtout pour celles de la peinture, est devenu si général, qu’il vient de produire, comme par une espèce de prodige, une souscription pour leur encouragement ». Toutefois, comme qualité, le Salon était jugé médiocre. « Si l’on excepte M. le Profr Herreyns, les principaux artistes flamands ont depuis longtemps abandonné les traces de ces grands modèles, Rubens, Van Dyck, Jordaens. Et tout occupés de la partie idéale de l’art et de l’imitation des statues antiques, ils ont substitué, pas à pas, des compositions froidement composées, surtout les vases étrangers, et une couleur fade, sans effet ni vérité, aux compositions pleines de feu et de génie, au coloris vrai et vigoureux et au clair-obscur magique qui distinguaient si éminemment les ouvrages des hommes célèbres qui ont illustré l’école flamande ».
Ainsi s’exprimait un juge compétent, J. de Burtin. La seule ambition des jeunes Belges était de suivre les traces de David. La vaste toile de Van Brée, Les Jeunes Athéniens et Athéniennes désignés par le sort potir être dévorés du Minotaure, était, avec l’élégance de la forme et la correction du dessin en moins, une œuvre de Lethière. Et le peintre, dans sa brochure explicative, n’oublie pas de glisser quelques phrases à la louange de l’empereur : « . . . devant les lauriers éclatants duquel tous ceux que l’antiquité a décernés se flétrissent et s’oublient ». Le rôle
essentiel de l’art était, en apparence, de mériter les faveurs du souverain. Le sujet du concours de la Société des arts de Gand, pour 1810, est typique : « L’immortalité prenant des mains de la sculpture le buste de S. M. l’empereur Napoléon, pour le placer dans son temple parmi les héros les plus illustres de l’antiquité et des temps modernes ».
En 1 8 1 1 , une entente s’établit, à la proposition de Van Brée, entre Anvers, Bruxelles et Gand, pour l’alternance des expositions dans chacune de ces trois villes. « C’est ainsi qu’au milieu même de la guerre nous* jouissons, dans nos heureuses contrées, des bienfaits de la paix », écrit à ce propos un journal du temps.
Si les artistes belges se plaisaient à glorifier le régime impérial, celui-ci, en retour, se montrait ménager pour eux de ses faveurs. A ce point de vue, tout au moins, les événements de 1815 n’influèrent que secondairement sur leur situation. Le nouvel Etat, issu des délibérations du Congrès de Vienne, avait pour capitales et pour sièges alternatifs des pouvoirs, Bruxelles et La Haye. De même que, durant les Cent- {ours, la Belgique avait servi d’asile à Louis XVIII, elle devint bientôt le lieu de refuge des proscrits de la Restauration. « Le Parc de Bruxelles, ce vieux consolateur des proscrits », d’après un auteur, « voyait affluer dans ses ombrages les grandeurs déchues ». Sieyès, Cambocérès, David, Mme Tallien en étaient des assidus. Pour l’auteur des Sabines, la Belgique, lui-même se plaisait à le dire, devenait une seconde patrie. Ses anciens disciples, Odevaere, Paelinck, Van Hanselaere, Navez étaient devenus les apôtres de son évangile : les jeunes artistes, à Denvi, couraient s’enrôler sous sa bannière. Les Académies n’étaient que des succursales de son atelier. Ce n’était pas uniquement en France que la rotule des Atrides, selon la pittoresque expression de Charlet, devait se faire sentir à travers la culotte des laboureurs. L’aspirant ‘ peintre était soumis à un long stage,
consacré à l’étude du dessin. Sauf à Anvers, l’enseignement de la peinture ne figurait au programme d’aucune école publique.
A Bruxelles, l’administration communale mettait à la disposition de David une salle de l’Hôtel de ville pour l’exécution de la seconde toile du Sacre. Gand faisait frapper une médaille d’or en l’honneur du peintre. Des contemporains nous ont raconté qu’au Théâtre de la Monnaie, sa stalle était jalousement respectée. De tout point des protestations s’élevaient si quelqu’un de mal renseigné en voulait prendre possession. Ecrivant de Bruxelles à Gros, en 1817, le maître lui donne l’assurance que jamais il n’a été plus heureux. « Je travaille comme si je n’avais que trente ans ». Dans une autre lettre on relève ce passage : « Ne me suis-je pas avisé de viser à la couleur! Et moi aussi je veux m’en mêler, mais c’est trop tard. Si j’avais eu le bonheur de venir plus tôt dans ce pays, je crois que je serais devenu coloriste. Ce pays y porte; tout ce qui vous entoure est d’un ton admirable et, dans ce pays, ceux même qui exercent notre art, sans être de grands peintres, ont un coloris que Messieurs les Français sont bien éloignés de posséder ». L’aveu est à retenir. Sous l’influence de son nouveau séjour, le maître arrivait, dans une mesure relative, à modérer son exclusivisme. Les Grecs et les Romains ne régnaient plus sans partage. Depuis le rétablissement du culte, quantité de Belges avaient trouvé à placer leurs oeuvres dans les églises, et les fastes de l’histoire nationale étaient, pour plusieurs, un sujet de fréquents travaux. Le roi, du reste, intervenait poiir encourager à persévérer dans cette voie.
Il commandait à Odevaere l 'Union d’ Utrecht ; l’épisode du Prince d’Orange blessé à Waterloo ; la Bataille de Nieuport, où Maurice de Nassau avait triomphé des Espagnols. A Van Brée, il demandait l’Acte de dévouement du bourgmestre de Leyde pendant le siège de 1574, toile de
20 pieds sur 15, où l’auteur donne une pauvre idée de ses aptitudes. Pourtant son influence sur la marche de l’école flamande fut sérieuse. Wiertz consigne dans une page émue le souvenir de son enseignement : « C’était », dit-il, « une chose admirable que l’Académie d’Anvers en 1822, quand le bon vieux Herreyns en était le directeur et que Math. Van Brée, alors plein de vigueur et de santé, en était l’âme tout entière. Si l’ancienne école flamande tient une des plus belles palmes de la peinture, elle peut aussi se vanter d’avoir eu à notre époque la première Académie du monde... Cette grande et ingénieuse boussole des beaux-arts, une seule tète l’avait rêvée, une seule main l’avait réalisée. Van Brée était la lumière, le rayon de soleil qui, à chacune de ces âmes pleines de sève et d’avenir, distribuait sa part de feu sacré... Qui n’a point vu l’Académie d’alors, ne sait pas ce que peut l’intelligence d’un seul homme sur un millier d’intelligences ».
Dans l’architecture et la sculpture, la Hollande ne songeait pas à disputer à la Belgique la prééminence. Le roi se préoccupait de voir les arts concourir au lustre de son règne. L’institution du concours de Rome, en 1817, allait servir de stimulant aux efforts des jeunes artistes. Entre ceux qu’on appelait les « maîtres » étaient réparties des commandes de bustes de personnages fameux, des toiles historiques. Les expositions annuelles permettaient à la foule de mesurer le chemin parcouru, tout au moins de constater la direction suivie. Les événements politiques, on le voit, n’étaient pas restés sans influence sur la marche des beaux-arts.
Les églises avaient en grande partie récupéré leurs richesses. De leur contemplation allaient se dégager des enseignements dont l’influence bientôt serait souveraine. Si, au Salon de 1820, David put voir la plupart des distinctions tomber en partage à ses élèves : Paelinck, MUe Fré-
minet, bientôt Mme Rude, et Henri Decaisnes, pour l’histoire; Michel Stapleaux, pour le portrait, et jusque dans la peinture de genre à Geirnaert et Dony, formés sous Paelinck et Odevaere. Le maître vécut assez pour voir la foule prodiguer ses éloges à des travaux qui, sans doute, à Paris, n’eussent mérité que son dédain. Applaudissant au succès remporté au Salon de 1821 par le Marché d’ Amsterdam, de Paul Noël, il donna publiquement l’accolade au jeune peintre.
La Belgique, bien plus que la Hollande, bénéficiait en matière d’art des conditions nouvelles d’existence nées de sa réunion aux provinces septentrionales. Dès l’année 1818, l’architecte Louis Roelandt, formé à l’Académie de Gand, traçait les plans du Palais de l’Université, signalée encore par Burckhaerdt, en 1842, comme le plus splendide monument universitaire de l’Europe. Roelandt avait été à Paris le collaborateur de Percier et Fontaine. Leur influence se fait manifestement sentir dans son œuvre. A la même époque, Ch. Vanderstraeten, architecte du roi, élevait le pavillon de Tervueren donné au prince d’Orange par la Nation. Rude, à ce moment, séjournait à Bruxelles. Il orna la salle de bal d’admirables bas-reliefs de Y Histoire d’ Achille, sans parler d’un ensemble d’autres sculptures réparties entre les diverses pièces de la construction. En 1823, Vanderstraeten donnait les plans du Palais du prince d’Orange, devenu le Palais des Académies, édifice dont la froideur n’exclut point la majesté et à la décoration intérieure duquel Rude encore prit part.
Suys, d’Ostende, ancien pensionnaire du Gouvernement français à Rome, et comme Roelandt, élève de Percier, concourait à l’embellissement de la capitale en élevant la Porte Guillaume, arc de triomphe dont la démolition, en 1838, fut un pur acte de vandalisme. Suys élevait les Serres du jfardin botanique, ensemble monumental, connu de quiconque a visité Bruxelles. Un mot, enfin, du Palais
de l’ Industrie, local actuel de la Bibliothèque royale, inauguré par le souverain peu de mois avant sa chute.
Ce grand ensemble, légèrement modifié, est de l'architecte Nicolas Roget. Les galeries du Musée de peinture, le Théâtre de la Monnaie, conception architectonique du Irançais Damesme, inauguré en 1819, sans parler de diverses constructions privées à Bruxelles et en province, attestent la vitalité d’une période qui devait être les préludes d’une phase de l’école belge, très digne de l’attention de l’historien.
Dans l’architecture, comme dans les autres arts, la vogue était au style classique. Un retour aux traditions du moyen âge ou à la Renaissance, possible sans doute, fut resté sans écho. On sait à quelles absurdités donnait lieu l’interprétation gothique, et quant aux sujets du XVIIe siècle, il suffit de mentionner la Mort de Rubens, par Van Brée (Musée d’Anvers), pour évoquer le souvenir d’une des pages les plus malencontreuses issues d’un pinceau belge.
Entre les interprètes du gothique, l’architecte brugeois, j. -B. Rude, mérite un éloge particulier. Respectueux du passé monumental de son admirable ville, il sut lui conserver plus d’un monument fameux, à commencer par la restitution de la précieuse cheminée du Franc, du Palais de Justice à Bruges.
Bien au delà des peintres, les sculpteurs se signalèrent sous le régime hollandais. Le Brugeois Robert Calloigne, lauréat du grand concours à Paris, porta le titre de sculpteur du roi. Ancien élève de Chaudet, il fut l’auteur d’une figure que le moulage a rendu populaire, Vénus à la coquille. Le Malinois Jean-Louis Van Geel, élève de David, fut l’auteur du Lion de Waterloo et porta le titre de sculpteur du prince d’Orange. Il existe de lui des bustes remarquables au Musée de Bruxelles. Avec Rude, il eut en partage la plupart des travaux du jour. A Malines, appartient, par la naissance et la première éducation,
J. -B. De Bay, dont la carrière s’écoula presque entièrement en France, comme celle de Mathieu Kessels, de Maestricht, s’écoula principalement à Rome. Kessels mérite de compter parmi les sculpteurs distingués de son temps. Ses oeuvres se signalent par leur conception élevée autant que par la grandeur de style. Disciple et collaborateur de Thorwaldsen, ce fut lui, dit-on, qui exécuta les bas-reliefs du Jour et de la Nuit. Le Discobole, de Kessels appartenant au duc de Devonshire, mérite d’être envisagé non seulement comme l’œuvre capitale de son auteur, mais comme un des morceaux de sculpture les plus sérieux du temps. Kessels mourut à Rome en 1836, à peine âgé de 51 ans. Il venait d’être appelé aux fonctions de professeur de sculpture à l’Académie de Bruxelles. Son œuvre fut le noyau du Musée de sculpture de l’Etat.
La mort de David, arrivée aux derniers jours de 1825, fut envisagée par les Belges comme un deuil national. Une souscription s’organisa pour élever un tombeau à l’illustre proscrit, et Odevaere, en des paroles d’une véritable éloquence, revendiqua pour les Belges l’honneur de conserver la dépouille du grand peintre. « A la suite de discordes civiles », dit son manifeste, « le Dante expira banni de sa patrie et le siècle qui l’avait vu mourir n’était pas écoulé que Florence réclama, mais en vain, ses dépouilles, dont Ravenne, son dernier exil, s’enorgueillit encore aujourd’hui. Que Bruxelles aussi s’honore de conserver celles de David... Et si un jour un autre Médicis vient redemander ses restes chéris, on lui répondra, comme le Sénat de Spolète le fit à Laurent de Médicis qui réclamait l’honneur d’élever un monument à Lippi dans Florence : « Nous sommes fiers de montrer la tombe de David, qui » passa au milieu de nous ses dernières années et guida nos » artistes dans la carrière des talents ».
Pour haute et sincère que fut la vénération dont aimaient à l’environner ses anciens élèves, le public et eux-mêmes
saluaient surtout en lui l’ancêtre, l’homme par qui la France s’était élevée à des hauteurs jusqu’alors inconnues, dont le pinceau avait immortalisé les fastes de l’Empire. Pour la France, sa disparition, loin du sol natal, comme celle de Napoléon lui-même, équivalait à une apothéose.
En Belgique, on l’a vu, la plupart des maîtres en évidence avaient passé par son école; ils aimaient à le proclamer, ce qui, du reste, ne les empêchait pas de revenir avec une certaine complaisance au passé de la nation illustrée par des maîtres à elle, dont il leur appartenait de propager le culte parmi la jeunesse. André Lens, qu’on se plaisait à surnommer le « Régénérateur de la peinture en Belgique », avait dû son principal prestige à l’illusion qu’en ses œuvres « le dessin noble et correct des maîtres italiens s’unissait au coloris brillant et vigoureux de Rubens ». Odevaere, un des fervents de David, ne se montre point aveugle dans ses écrits sur le côté vicieux de plus d’une des pratiques mises à la mode par le système académique. L’habitude de faire des traits, « qui ne peut qu’engendrer un dessin raide, sans vie et sans souplesse », est de sa part l’objet de sévères critiques. L’oubli ne devait pas se faire d’une façon soudaine sur les préceptes servant de base à l’enseignement du chef de l’école française. Depuis plus de dix ans déjà, un ancien élève de David, Fr. -J. Navez, de Charleroi, avait fixé l’attention par des travaux empreints d’une sévérité de style aussi peu habituelle aux Flamands que l’absence de charme de ses colorations. Navez, néanmoins, eut la vogue et, à certains égards, la mérita. Sans rivaux parmi les Belges comme portraitiste, il a laissé dans cette classe de productions des pages empreintes d’un très grand caractère et qui suffiront à sauver son nom de l’oubli. Le Portrait de la famille de ddeuiptinne, peint à Bruxelles en 1816, au lendemain du retour de son auteur de Paris, ne laisse aucun doute sur la puissance avec laquelle avait agi sur le
jeune Belge l’enseignement du maître et son contact avec Ingres, Léopold Robert, Schnetz, Léon Cogniet, etc. Sous les inspirations de David, ayant dépassé la trentaine, il n’hésita pas à entreprendre le voyage d’Italie, comme pensionnaire de la Société des beaux-arts d’abord, du roi ensuite.
Rentré au pays, il y rapportait un amour sans bornes, et qui devait durer autant que lui, de tout ce qui appartenait à l’art ultramontain. Rome était le pays de ses rêves. Avec quelle émotion il en parle dans ses lettres, avec quelle indiflérence, pour dire le moins, il parle de l’art de son pays! « Je ne te parle pas de la peinture, qu’on fait ici », écrit-il à un ami de France, au mois de juillet 1822. « Excepté Paelinck, le reste est nul. Les anciens peintres que l’on trouve dans les Musées ou les Cabinets ne me plaisent pas davantage. Des Rubens, des Van Dyck, des Hollandais, etc., j’en ai plein le... dos. Une tête gravée d’après Raphaël me fait plus de plaisir que tout cela. Tu vois, mon cher ami, que je jouis peu des arts dans ce pays ».
Navez eut à Bruxelles un atelier d’études des deux sexes, plus fréquenté qu’aucun autre de la Belgique. Comblé d’honneurs, il se résigna à y fixer sa résidence après avoir conçu le projet de vivre à Paris ou à Rome. Bientôt le roi lui demandait son portrait en pied, destiné à occuper une place dans la série des personnages décorant la galerie dite de « Waterloo » à Windsor. Le morceau est absolument remarquable et, sans conteste possible, la meilleure des effigies du roi Guillaume. Jugé dans ses pages religieuses ou historiques, Navez cesse d’être une personnalité de marque. Rebelle au sentiment de la couleur, il ne possède ni la science de l’arrangement ni celle de l’effet. Son art, tout de conscience, n’échappe même pas à la critique, jugé au point de vue du style. Déjà en but aux attaques d’une partie de la presse; représenté, non
sans raison d’ailleurs, comme systématiquement hostile à toute tentative d’émancipation, Navez fut tout particulièrement malheureux dans son exposition de 1830. Personnification de l’art officiel, membre de l’Institut des Pays-Bas, il avait comme morceau principal de son contingent une toile immense, Athalie interrogeant J- vas, défectueuse au point de vue technique autant qu’insuffisante par le style et l’effet; c’était l’effondrement du système classique, d’autant qu’au même Salon, face à face, en quelque sorte, à la toile de Navez, en apparaissait une autre, signée d’un nom presque inconnu, celui d’un jeune Anversois, Gustave Wappers. Le sujet, tiré de l’histoire nationale, était le même abordé quelques années auparavant par Van Brée, Le Dévoilement du bourgmestre de Leyde. La composition théâtrale, par cela même, impressionnante, faisait appel au sentiment des foules. A la veille des luttes où allait se décider le sort de la Belgique, elle semblait exhorter au civisme. Jusque par ses défauts, elle reflétait le passé de l’école flamande et semblait prédire le retour vers ses glorieuses traditions. On le dit à l’origine pour le répéter bien des fois après, « l’art belge eut ses barricades ».