LES ARTS
Décadence où étaient tombés les arts (’)■ — Au cours d’une étude récente, je fus amené à jeter un coup d’œil sur cette période des moins florissantes de notre passé artistique : le XVIID siècle.
Il ne s’agit point de refaire le récit de ces années funestes, où le patrimoine accumulé de plusieurs générations d’artistes devint la proie du conquérant.
Qu’à de certains égards les revers n’aient pas été sans concourir au réveil du sentiment des arts dans nos provinces, je le crois. Dans la vie des peuples comme les individus, nous voyons souvent les revers stimuler l’action de ceux qui, dans le souvenir des malheurs du passé, puisent un encouragement à l’effort en vue de préparer l’avenir. La Belgique connut des hommes d’initiative, auxquels la postérité n’a peut-être pas rendu toute justice. Une étude intéressante serait celle qui consisterait à pénétrer un peu dans l’intimité de l’époque dont il s’agit. Elle ferait probablement revivre plus d’une figure digne d’être mieux connue. Vous vous rappelez nécessairement le travail consacré au marquis d’Herbouville, par notre dévoué secrétaire, M. Fernand Donnet.
Le moment que je veux considérer est quelque peu antérieur. Nous sommes à la veille de l’ordonnance de Marie-Thérèse, affranchissant les arts de la juridiction des corps de métiers. La mesure était, comme on dit, dans lèvent depuis plusieurs années déjà. On avait vu, à Bruges, dès l’année 1717, les peintres, ayant à leur tête Jean-Baptiste Herregouts et, forts de l’appui d’un groupe de protecteurs des arts, dont faisait partie le prélat de l’abbaye de l’Eeckhoute et quantité de notables, réclamer leur affranchissement total des métiers avec lesquels, jusqu’alors, ils s’étaient confondus. Leur requête affirmait que « l’abaissement de l’art à Bruges est en grande partie déterminé par l’obligation où se voit l’homme désireux de se vouer à la peinture, de se soumettre au règlement des corps de métiers. Les fils de bonnes familles et d’autres personnes notables, ayant une prédilection pour l’art, se voient par là détournés d’une carrière où peut-être les attendait le renom ».
Les artistes brugeois firent si éloquemment valoir leurs titres, qu’ils eurent gain de cause, furent admis à recevoir librement des élèves, à s’associer comme bon leur semblerait, en un mot à ne relever que de leur propre initiative.
A Gand, en 1734, les peintres de façades demandèrent et obtinrent leur séparation des peintres-artistes, qui ne leur prêtaient aucune aide et les écrasaient de leur dédain (den baes spelen).
Pour l’ensemble des villes, la promulgation du décret de Marie-Thérèse se
(') Extrait du Bulletin de l' Académie royale d’archéologie de Belgique. Anvers, 1906.
fit attendre plus d’im demi-siècle encore. Charles de Lorraine, qui en fut le promoteur, eut à faire preuve d'une véritable énergie pour atteindre le but qu’il visait.
On peut lire au tome III de nos Annales, les pièces de ce qu’on serait tenté, jusqu’à un certain point, de nommer le procès. Elles furent réunies, il y a une quarantaine d’années, par un de nos confrères les plus méritants, M. Louis Galesloot.
La campagne débuta en 1769, provoquée, en partie du moins, par les vexations dont avait été l’objet de la part des doreurs affiliés à la Gilde de Saint-Luc, le père du peintre Lens, peintre également, surtout de fleurs, et qui avait inventé un S5^stème de dorure destiné à la décoration des carrosses. Il fallut l’autorité même de Charles de Lorraine pour soustraire le praticien à l’action de ses adversaires ou, plus justement, de ses ennemis. Cela fit couler des flots d’encre. « Et voilà, comme dit Lafontaine, la puerre allumée. »
Je n’en rappellerai pas les épisodes. Deux points sont surtout à relever : la lettre du prince Charles de Lorraine aux Etats de Brabant et la vigoureuse opposition qu’elle rencontra chez les intéressés, les artistes d’Anvers et de Bruxelles. Vous connaissez, sans nul doute, la missive de Charles de Lorraine. Eu voici les passages essentiels ;
« Très chers et bien amés, la peinture, la sculpture, la gravure et l’architecture, ces arts intéressants dont personne n’ignore les avantages réels pour les pays où ils fleurissent, étant considérablement déchus dans ces provinces, nous avons cru que c’était un objet digne de nos attentions que de tâcher de les y faire revivre. A cet effet, nous avons pris, sous notre protection particulière les Académies de ces pa}"S, et nous avons porté tous nos soins à les relever par des arrangements propres à faire revivre l’émulation parmi les élèves, à leur former le goût et à les porter, par degrés, à ce haut point de perfection où, autrefois, on vit atteindre tant de fameux maîtres, qui sont sortis de l’école flamande.
» Nous voyons avec satisfaction que nos soins ne sont pas infructueux et que déjà l’Académie d’Anvers commence à sortir de cet état d’engourdissement dans lequel elle avait langui pendant tant d’années; mais persuadé, comme nous le sommes, que, pour faire fleurir les arts libéraux, on les doit mettre en honneur, nous n’avoiis pu voir (ju’avec surprise que, dans quelques villes, on les confond avec les arts mécani(]ues, en forçant les peintres, les sculpteurs, les graveurs et les architectes de se faire inscrire dans les corps de métiers, composés au reste d’artisans et d’ouvriers tels que ceux qui posent simplement les couleurs, nommés vulgairement barbouilleurs, les tailleurs de pierres et les maçons..., etc. Voulant faire cesser cet abus, nous vous faisons la présente ]iour vous dire que c’est notre intention que vous nous suggériez les movens les ])lus propres à parvenir, et nommément s’il ne conviendrait pas de déclarer que l’architecture, la peinture, la gravure et la sculjiturc, étant des arts libéraux, peuvent être exercées librement par tout le monde, sans être sujet à des corps de métiers quelconques », etc.
Charles de Lorraine avait compté sans l’amonr-propre de ceux que froissait sa manière déjuger la situation. Les réponses qu’il reçut ne furent pas sans •7 acrimonie. On lui fit comprendre que si l’art dans nos provinces avait perdu de sa prospérité, non de sa splendeur, cela tenait à des causes bien différentes de celles qu’il soupçonnait; qn’en réalité tout était an mieux, qu’enfin la séparation serait la ruine fatale de l’art.
« On aurait eu tort de s’attendre à une autre réponse de leur part, dit le Conseil privé, dans sou avis du 16 novembre 1772. Ces corps sont composés de bourgeois et d’autres. Les bourgeois qui en sont membres, sont des artisans, protecteurs déclarés des métiers et l’influence de ces corps dans les affaires où il s’agit du service de Sa Majesté, fait que la partie de ces magistrats qui n’est pas composée de bourgeois, les ménage et a des condescendances pour eux, circonstance qui fait que, lorsque dans un objet de délibération le bien public se trouve opposé aux intérêts de quelque métier, ceux qui ne le décident que d’après ce qu’exige le bien général, sont toujours survotés par le plus grand nombre. »
Un important et tout récent ouvrage de notre confrère, M. Victor Van der Haeghen, sur la corporation artistique de Gand, nous montre l’esprit étroit et tracassier dans lequel étaient appliqués aux artistes les règlements des métiers avec lesquels ils étaient confondus. Plus d’un des collèges consultés par Charles de Lorraine le constatait. Le procureur général de Tournai, de Bettignies, dans un langage élevé, montrait le côté avilissant pour les artistes d’avoir à se plier à des règlements faits pour les plombiers, les étainiers, les vitriers et les blanchisseurs.
A ses 5^eux, ils y perdaient de cette vivacité d’imagination et le goût du beau qui devait leur inspirer l’art libéral qu’ils vénéraient et les distinctions qui y sont attachées.
« Aussi », ajoute-t-il, « j’ai vu avec surprise, il y a quelques années, le corps des peintres de cette ville attraire un particulier à la Chambre des arts et métiers, pour avoir fait composer à son usage des tableaux dans d’antres villes et les avoir introduits à Tournay, au préjudice de leurs prétendus droits exclusifs, multiplier les frais et l’obliger à composer avec eux.
» Peut-on rien voir de plus absurde et de plus contraire à la liberté naturelle, surtout pour des objets de luxe et de goût, tels que sont les tableaux !
» Les sculpteurs sont, de leur côté, confondus avec les tailleurs de pierres et les paveurs en grès et sont, de même, asservis à des règlements anciens qui en gênent et arrêtent les progrès. »
Le décret impérial de 1773 mit fin à toute controverse. Non seulement il affranchissait les artistes, mais, chose notable, sons un régime qui ne badinait pas avec les privilèges afférents aux titres nobiliaires, il proclamait que l’exercice d’une branche de l’art cesserait, dans tonte l’étendue des provinces des Pays-Bas régis par S. M. Apostolique, de porter atteinte à la noblesse de race.
Quel fut l’effet immédiat de cette importante mesure? Rien ne nous le
révèle. On ne devait d’ailleurs point s’attendre à un essor bien puissant de l’art durant les premières années qui suivirent la promulgation du décret. De graves événements n’allaient pas tarder à en contrarier momentanément l’action. Depuis plus d’un siècle, l’art dans nos provinces languissait positivement. Quantité de nos meilleurs artistes : peintres, sculpteurs, graveurs avaient pris le chemin de l’étranger : de la France, de l’Allemagne, de l’Angleterre, cherchant sous d’autres deux un emploi de leurs talents que ne leur fournissait plus guère le pa)'S natal. S’il appartenait à l’avenir de voir notre école retrouver son prestige d’antan, nul doute que la publication du décret impérial ne fut de nature à stimuler ceux que la vocation entraînait à se signaler dans une des branches de l’art, appelées à bénéhcier de ses dispositions, ou qui, tout au moins, s’y croyaient appelés. Que se sentant libre de suivre sa fantaisie, plus d’un esprit médiocre, jaloux des lauriers artistiques, se soit écrié avec le Corrège : Anch’io son’ pittore ! c’est infiniment probable. Tout le monde pouvant entrer dans la carrière, tout le monde aussi pouvait se croire apte à y briller. C’était dans l’ordre.
On ne s’étonne donc pas trop de voir un éditeur entreprenant mettre à la disposition des aspirants artistes un manuel assez curieux dont je me permets de vous entretenir un moment.
Publié à Gand, en 1777, sans nom d’auteur et sous le titre de Nieimm Verlichter der Konstschilders, Vernissers en Marmelaars en aile andere liefliebbers dezer lofbare kunsten, il vise à enseigner à quiconque veut être peintre, le moyen de le devenir à peu de frais.
Il suffira de se pénétrer de l’esprit du livre pour triompher sans efforts des problèmes les plus arides de la pratique. Tout y est exposé, mille secrets y sont dévoilés et des formules spéciales s’adaptent à tous les genres, à tous les sujets, voire à toutes les préférences. Son champ d’exploration est sans limites et, à peine le croirait-on, toute chose que peut vouloir traduire l’artiste a été prévue, avec la façon de s’y prendre selon le procédé choisi. L’homme, les animaux domestiques et sauvages, les plantes, le ciel et la mer, les fabriques les plus diverses ont leur recette appropriée.
Chose importante : la formation de l’amateur n’est pas négligée. On lui enseigne la manière de distinguer une bonne production d’une mauvaise, un original d’une copie, sans jrarler de quantité de préceptes utiles à qui songe à devenir artiste. Vous ne l’ignorez pas, on fut assez friand de ce genre de traités dont les ouvrages de Du Fresnoy, de Roger de Piles et surtout de Gérard de Lairesse sont des types assez notoires. Leur succès dut être considéral)le et l’on peut croire que l’œuvre gantoise ne fut pas accueillie sans faveur, car elle eut pour le moins une deuxième édition. Sans valeur au point de vue didactique, elle offre néanmoins un genre d’intérêt qui veut qu’on la retienne : sa portée historique. Une partie considérable du second volume est consacrée à la biographie des artistes nés dans nos provinces, notices peu sûres où il s’agit d’un passé lointain, en revanche assez complètes, quand l’auteur parle de maîtres ayant vécu à une époque rapprochée de la sienne.
Surtout dignes d’être parcourues sont quelques pages placées en appendice au tome P'', où d’ailleurs elles manquent parfois, car elles ont une pagination distincte. Par cette annexe, nous obtenons le tableau de la situation des principales villes brabançonnes et flamandes, au point de vue de leur vitalité artistique au moment où écrivait l’auteur.
Alors qu’on se montrait soucieux de relever le prestige de l’art dans nos provinces, il vaut la peine d’être en mesure de s’éclairer sur les hommes qui, voués à sa culture ou par leur appui moral, pouvaient contribuer à la réalisation de ce but ou encore, par une intervention pécuniaire même, aider à sa prospérité.
L’exposé dont je parle n’est donc pas sans quelque valeur. Les lieux passés en revue sont Anvers, Bruges (où les professeurs de l’Académie venaient d’être élus par tous leurs confrères, le 22 mars 1775); Gand, dont l’Académie, fondée en 1751, avait récemment obtenu la protection de Charles de Lorraine; Courtrai, pourvue, en 1760, d’une académie honorée du titre de Royale en 1776; Bruxelles, érigée en 1767; Malines, fondée en 1773 seulement, par François Herreyns ; Audenarde, également de 1773 et reconnue en 1776.
A Anvers, l’Académie avait pour hoofdman, Messire Jacques-Joseph de Prêt, ancien écbevin, et comme premier directeur, l’échevin effectif M. Jacques délia b'aille. Il y avait six directeurs : MM. Joseph-Martin Geraerts, qualifié peintre d’histoire et de bas-reliefs, ce qui veut dire de grisailles, le plus haut rang; Alexandre-François Schobbens, sculpteur; André-Corneille Lens, peintre de Son Altesse Royale, résidant place de Meir, — car nous avons l’adresse de chacun; — Jean-Joseph Vander Jeiight, peintre d’histoire; Guillaume Van den Kieboom, sculpteur; enfin François- Jacques Pauwels, peintre d’histoire. Le secrétaire de ce conseil était M. Jacques Vander Sande.
Pour la division moyenne ou de l’antique, il y avait quatre directeurs adjoints : André Bernard de Ouertenmont, peintre d’histoire, marché aux Souliers, ~ un excellent dessinateur, par parenthèse, — Jean-Antoine Vasseur, Conrad-Joseph Depues, sculpteur, et Joseph-François, peintre, peut-être bien Pierre-Joseph Célestin, élève de Lens, le futur maître de Navez, de Madou, de Decaisne et d’autres artistes connus.
^ Pour la géométrie, probablement pour l’architecture aussi, fonctionnait Égide Van Goubergeir, architecte, maître menuisier et charpentier, ayant pour adjoint Pierre Verhoeven, maître plafonueur. Nous apprenons encore que deux modèles vivants étaient à la disposition des professeurs et, qu’enfln, le concierge et appariteur (Knaepe) s’appelait Jacques Jansseus.
Les peintres d’histoire foisonnaient à Anvers. Outre les sommités professant à l’Académie, on en comptait treize, parmi lesquels je relève les noms de MM. Morrens, Stallenberg, Scholiers, Van Gemmert, Vervoort et Van Bael, sur les oeuvres desquels l’histoire, malheureusement, est muette.
A remarquer que Lens n’est pas compris dans la liste des peintres d’histoire. Il figure parmi les portraitistes et peintres de bas-reliefs — genre où d’ailleurs il excella — avec deux De Lin, Vander Jeught et Merckx.
Les paysagistes, au nombre de treize, comptent dans leurs rangs Ommeganck, Denis, Regemortel et Antonissen, noms estimés, avec MM. Tuylen, Kennis, Collens et Cortens et d’autres également obscurs.
Parmi les peintres de fleurs et d’ornements, au nombre de quinze, nous relevons un Van Brée,
Tous les genres réunis, Anvers possédait soixante -cinq peintres. Les Malinois, un peu portés à l’exagération sans doute, en accusaient deux cents, chiffre rond; ils omettaient de les désigner nominativement.
La sculpture, à Anvers, était représentée par vingt-sept artistes, pour la plupart oubliés. Dans tous les cas, les noms de Biddelaer, de Van der Neel, de Van Legreyn, de Roef, de Daen, de Delvoé, de Brits, n’ont guère de retentissement. Il y avait probablement dans le nombre des ornemanistes.
Un relevé intéressant est celui des amateurs. Anvers en possédait jusque vingt-quatre, dont quelques-uns, tels le chanoine de Knyff, MM. Van Havre, Bosschaerts et Van Lancker ont laissé des cabinets de tableaux notoires.
Ce que pouvaient offrir à l’admiration des curieux M. De Duieen, « maître d’escrime de la ville », longue rue Neuve, et la plupart des autres, nous ne pouvons que le présumer.
Chose piquante, au chapitre des marchands d’œuvres d’art, dix-sept noms, déjà portés sur la liste des amateurs, se représentent; d’où la conclusion naturelle qu’ils achetaient dans un but de spéculation. Notre maître d’escrime, lui-même, fait à l’occasion le commerce des oiuvres d’art.
Je conclus. La plupart des noms recueillis sufflseut, par leur insignifiance, à dire le vide de la période. Il manquait aux artistes un stimulant, car il leur manquait surtout un public. l’ajoute qu’à part un petit nombre, ils vivaient de traditions mortes, sans songer même à s’en affranchir, et ce n’est pas la moindre cause de surprise de constater qu’il se trouvât encore des artistes dans un milieu qu’il est bien permis de représenter comme profondément ingrat. On ne connut de situation analogue dans aucun autre pays, car nulle part ailleurs les sources de la prospérité n’avaient été aussi profondément atteintes.
Charles de Lorraine avait fait, en somme, œuvre de législateur prévoyant, et si mal comprises que furent à l’origine ses intentions, si peu secondés que furent ses eftbrts, il préparait aux provinces que le hasard, peut-on dire, avait placées sous son gouvernement, un avenir artistique dont, sans doute, tout au moins, il aplanit les voies.