L'ART FLAMAND ET FRANÇAIS D’ANVERS
dans différentes publications du pays et de l’étranger, et biographies d’artistes
recueillies dans les notes de M. Hymans.
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ALIAMET ('), graveur, mort à Pékin en 1768.
ATTIRET (Jean-Denis), peintre, mort à Pékin en 1768. Très grandes estampes gravées des victoires de l’Emperenr.
Une phase de l’histoire de l’art en Chine (U- — Bien que de date récente, nos données sur l’art japonais mettent assez précisément en lumière une école illustrée par des maîtres de sérieuse valeur, dont la filiation est établie et dont l’inllnence déjà n’est pas sans se traduire dans l’art contemporain de l’Europe.
Il s’en faut que nos connaissances, sur ce qui touche la Chine, soient arrivées à un égal degré d’avancement. On pourrait dire même que l’admiration légitime accordée à ses créations, accuse mieux notre ignorance sous ce rapport.
Si puissant qu’ait été, dès le moyen âge, le prestige exercé snr l’Occident par les choses de ce vaste et mystérieux empire, notre curiosité demeure jusqu’à ce jour inassouvie en ce qui relève de son art ; ces multiples et charmants objets qui peuplent les collections et que se disputent à prix d'or les amateurs.
Faute de mieux, non sans raison peut-être, on se résigne à ne voir dans les bronzes, les porcelaines, les jades, les laques, les incrustations et les tissus, si merveilleusement travaillés de la Chine, que des produits d’ordre industriel, répétés d’âge en âge, avec une uniformité presque lassante.
Cependant il y a, pour l’oeil exercé, une sélection à faire, et à travers l’exécution, même avilie, persiste un principe qui est bien l’art au sens élevé du mot, dont malheureusement le domaine reste dérobé à notre investigation.
Etre artiste eu Chine est chose si opposée aux vues que nous nous formons en Europe de chose similaire, que tout rapprochement paraît impossible. Ce qui n’empéche qu’en plus d’une façon , les Chinois nous donnent des exemples de goût.
C) Voir sur cet habile giaveur rijuportanie etude de M. Delignière, président de la Société d’Emulation d’Abbeville. Paris, Rapilh , 1896.
(^) Extrait du Bulletin de l' Académie royale d’ archéologie de Belgique. Anvers, 1898.
Comment s’est faite là- bas, dans l’Extrême-Orient, aux grandes époques, l’éducation de l’artiste; comment se poursuit-elle de nos jours? Mystère.
Mais, en savmns-nous davantage en ce qui concerne l’art de notre propre pays au XV*^, voire au XVE siècle, époque de si vive splendeur pour notre école?
En Chine l’art nous apparaît comme entravé dans son essor normal, comme paralysé dans son évolution par des conventions, moins rigoureuses, à la vérité, que celles que nous révèlent les historiens aux époques de la grande puissance de l’Egypte, mais avec des résultats analogues.
La Chine est, par excellence, le pays de l'immobilisme, et s’il paraît acceptable qu’elle ait pratiqué avant nous l’imprimerie, usé de la poudre à canon et connu même la boussole, cela ne revient point à dire que' la science ne soit restée chez elle à l’état rudimentaire et cela, précisément, parce que, enchaînée à tout un ensemble de traditions, elle a repoussé jalousement tout contact avec l’Occident, d’où seul pouvait venir poirr elle le progrès.
Dans le domaine de l’art il n’en est dès lors que plus surprenant de voir le Céleste- Empire, à un moment de son histoire, compter des peintres européens, chose dont la connaissance ne constitue point, assurément, une révélation, mais n’est pas cependant à ce point répandue qu’on ne puisse lui consacrer encore avec intérêt quelques pages, d’autant plus qu’elles vont permettre d’établir la nature des obstacles auxquels se heurte, depuis des siècles, le progrès indéfini de l’art chez les Chinois et lui imprime sa physionomie caractéristique.
L’anticpiité, tout connue les temps modernes, nous montre des souverains qu’une protection éclairée des arts, l’occasion fournie à certains de ses représentants fameux de se signaler dans la plénitude de leurs moyens, rend souvent plus célèbres que l’éclat de leur règne, dont tout au moins le règne emprunte une splendeur spéciale à cette protection.
N’est-ce pas chose intéressante, et à couj) sur peu prévue, d’en voir la liste s’enrichir des noms de quelques monarques asiatiques, de rencontrer parmi eux des princes avant dans leurs rapports avec les artistes abdiqué la solennité du j’iouvoir, condescendu à n’être vis-à-vis d’eux que de simples mortels?
Comme l’observe M. d’Escayrac de Lauture (4, rin des écrivains a qui nous sommes redevables de précieuses in formations sur la Chine ; « Les souverains absolus, durs aux peuples qu’ils régissent, exclusifs a 1 égard des nations étrangères cpii pourraient devenir un exemple, accueillent habituellement bien des étrangers isolés, voyageurs ou suppliants; les despotes aiment :i s’en entourer. Ils trom’ent un gage de sécurité de plus dans l’impopularité ([ui ])eut atteindre ces hôtes et les c(.)iitraint a se serrer de plus en plus autour du trône qui les protège ».
(') L(i Chine d les Chinois. Paris, 1878, p. 66.
C’est bien là le secret du rôle joué en Chine pour ceux d’entre les missionnaires chrétiens que leurs connaissances en astronomie, en mécanique, en physique réussirent à faire admettre auprès des empereurs. Il en fut particulièrement ainsi des peintres appelés, au cours du XVIP et du XVIII^ siècle, à travailler aux côtés des fameux Kang-Hi et Kien-Long, passionnés poulies arts et célèbres dans l’histoire du Céleste-Empire.
A la vérité, qu’il fut question d’astronomie ou de peinture, les Européens que les empereurs attachaient à leur personne coopéraient simplement à leurs menus plaisirs. Préposés à la réparation et au réglage des montres et des pendules, ils pouvaient se voir, du iour au lendemain, appelés à confectionner des automates, à accomplir d’autres tours de force similaires.
L’empereur voit sur une estampe d’origine européenne la représentation d’un jet d’eau ; c’est pour lui chose nouvelle et frappante; aussitôt un missionnaire est mis en réquisition pour lui exécuter un travail du genre. Un autre lui confectionnera des objets en verre et des curiosités du même ordre. En un mot, aux yeux de ces potentats, l’Européen doit tout savoir, être apte à tout entreprendre. Une lettre de P. Cibot, écrite en 1777 (L, nous dit que Kien-Long proclame très haut que, en matière d’astronomie et de peinture, les Chinois sont des enfants à côté des Occidentaux.
Appliqué à la peinture, le mot acquiert une signihcation spéciale. Ce que nous savons de l’art chinois ne tolère avec celui des écoles européennes qu’un rapport lointain. peine songe-t-on même à le comparer à l’art japonais, si hautement prisé en Europe depuis quelque trente années qu’on se livre à son étude.
Le rôle assigné à ses peintres par l’empereur dénote que, tout en proclamant leur supériorité, il attend d’eux, à l’exemple des princes du moyen âge dans leurs rapports avec les artistes, des travaux de nature inhme : éventails, écrans et parasols, quitte à leur imposer ensuite des sujets d’ordre plus relevé, mais toujours en exigeant des sacrihces assez notables pour que, en dernière analyse, le peintre européen subisse une transformation radicale, fasse totalement abandon de sa personnalité comme de ses préférences.
« Dès le jour où j’arrivai », écrit le père Dutartre, « il fallut devenir chinois dans les formes, l’eir pris l’habit et le nom, car les Chinois ne sauraient seulement prononcer ceux que nous apportons d’Europe. Le mien est Tan-Chan-Hien. Pour ce qui est de l’usage et des manières de cet empire, il faut se refondre depuis les pieds jusqu’à la tète pour faire d’un Européen un parfait Chinois ».
Ainsi des peintres.
Il y a quelques années, le hasard me mit entre les mains un rouleau de très grandes estampes, excellemment gravées en France sous la direction de Cochin, et représentant des scènes tour à tour trionqihales et guerrières de la Chine. Les pièces étaient dépourvues de titres, souvent de noms d’auteurs.
(') Lettres édifiantes et curieuses écrites des Missions étra7igcres.
La surprenante exactitude des éléments constitutifs de l’ensemble : personnages, animaux, fabriques et paysages, ne permettait point de douter qu’on se trouvât en présence de scènes où la réalité revendiquait une part plus large que la fantaisie et dont, indubitablement, les auteurs, si les planches étaient gravées et imprimées en Europe, avaient été à même de se renseigner à bonne source sur la Chine et les Chinois.
Chose plus digne de remarque, le style de ces compositions offrait un curieux mélange du goût européen et chinois. A la minutie du détail, faite pour plaire à l’un, s’alliait une conception d’ensemble absolument exigée par l’autre. Tandis que la perspective linéaire était sans défaut, la perspective aérienne (j’entends la dégradation des teintes par l’éloignement) paraissait avoir été exclue de parti pris. 11 y avait là, en somme, un sacrifice évident aux vues chinoises.
Du reste, des épisodes divers devant être réunis dans un même cadre, le point de vue était pris de très haut, sans que pour cela il y eût déformation ou confusion des lignes.
Investigations faites, je sus bientôt que les planches, entreprises à Paris sous la direction de Cochin par des graveurs expérimentés : Le Bas, Aliamet, Delaunay, Prévost, Née, Choffard, Masquelier, Saint-Aubin, prennent rang parmi les curiosités iconographiques.
Les noms des peintres inscrits au bas des compositions étaient sans retentissement, mais la voie était ouverte aux recherches et je ne tardai point à me trouver en possession d’un faisceau de faits permettant de reconstituer une phase imprévue, vraiment intéressante de l’histoire de la peinture dans ces lointaines contrées. Je la résume brièvement.
Des dates et des noms inscrits au bas de nos estampes, il résulte que les créations reproduites ont vu le jour en 1765 et 1766 et qu’elles ont pour auteurs respectifs Ignace Sichelbarth, iésuite, originaire de la Bohême, Jean Damascène, frère Augustin, natif de Rome, Joseph Castiglioni, frère de la mission portugaise. Italien de naissance, à ce qu’il semble, enlin Jean Denis Attiret, de la mission française, natif de Dole, dans le Jura, dont rafhliation aux jésuites eut lieu à une époque assez avancée de sa carrière, alors que, déjà, il s’était fait par son pinceau une certaine renommée. Sichelbarth, Castiglioni et Attiret furent simultanément très en faveur; le second prit rang ]>armi les mandarins, honneur décliné avec énergie par le dernier, au risque d’encourir la disgrâce de l’empereur.
Quelques pères de la mission française parlent de l’empereur Kien-Long en des termes chaleureux. Dans une lettre du ]")ère Cibot nous lisons qu’à ])eine monté sur le trône il s’attacha au frère Castiglioni, dont il aimait à se dire l’élève, et (jue peu de jours de son deuil — les empereurs portent trois ans le deuil de leurs prédécesseurs — s’écoulaient sans qn’il passât en sa société l'iusieurs heures (').
(’) Lettres édifiantes, etc., t. XXIV, p. 238.
Pour la religion, cette bienveillance fut d’un médiocre profit. Au service de l’empereur, ses représentants étaient les jouets de la volonté du souverain, et la considération qui les environnait n’empêchait point les persécutions de londre sur les missionnaires et leurs néophytes.
« Depuis que les missionnaires sont établis ici », écrit en 1754 le pèreAmiot, « il n’y a eu aucun empereur qui ait plus profité de leurs services que l’empereur régnant, et il n’y en a eu aucun qui les ait plus maltraités et qui ait porté de plus foudroyants arrêts contre la sainte religion qu’ils professent. C’est pour lui complaire néanmoins que feu le père Chalier inventa la fameuse horloge des veilles, ouvrage qui, en Europe même, passerait pour une merveille ou tout au moins pour un chef-d’œuvre de l’art; que le père Benoît exécuta, il y a quelques années, la célèbre machine du Val de Saint- Pierre, pour fournir aux plus variés et aux plus agréables jets d’eau qui embellissent les environs de la maison européenne bâtie sur le dessin et sous la direction du frère Castiglione; que le frère Brassard a fait, en genre de verrerie, des ouvrages du meilleur goût et de la plus difficile exécution, ouvrages qui brillent aujourd’hui dans la salle du trône avec ce qui est venu de plus beau de France et d’Angleterre; c’est pour lui complaire encore et pour obéir à ses ordres que le frère Thibault vient de finir heureusement un lion automate, qui fait une centaine de pas comme les bêtes ordinaires et qui cache dans son sein tous les ressorts qui le font mouvoir. Il est étonnant qu’avec les seuls principes de l’horlogerie la plus commune, ce cher frère ait pu, de lui-même, inventer et combiner tout l’artifice d’une machine qui renferme tout ce qu’il y a de plus relevé dans la mécanique. .l’en parle pour l’avoir vue et pour l’avoir fait marcher d-aus le palais même, avant qu’elle eût reçu sa perfection. C’est également pour capter sa bienveillance que le R. P. Sigismond, missionnaire de la propagande, a entrepris un autre automate, qui doit être de figure humaine et qui doit marcher à la manière ordinaire des hommes.
» Si ce Révérend Père réussit, comme il y a lieu de l’espérer de son génie et de son talent pour ces sortes de choses, il est très probable que l’empereur lui ordonnera de douer son automate des autres facultés animales ; tu l’as fait marcher, lui dira-t-il, tu peux bien le faire parler. Dès qu’il a donné ses ordres, il faut que tout se fasse et rien ne doit être impossible. A force de s’entendre donner le titre pompeux de Fils du Ciel, il se persuade qu’il en est quelque chose, et donnant à ce beau nom une signification plus étendue que celle qu’on lui attribue ordinairement, il n’est pas éloigné de croire qu’il doit participer à la puissance céleste. Il n’est sorte de proposition à laquelle on ne doive s’attendre de sa part. Aucun talent n’est à négliger de la part de ceux qui sont à son service, parce que lorsqu’on s’y attend le moins on est appelé ou pour une chose ou pour une autre. Les goûts de ce prince varient pour ainsi dire comme les saisons. Il a été pour la musique et pour les jets d’eau, il est aujourd’hui pour les machines et pour les bâtiments. Il n’est guère que la peinture pour laquelle son inclination n’ait pas encore changé.
Les mêmes goûts peuvent lui revenir et nous devons toujours nous tenir sur nos gardes pour n’ètre pas pris au dépourvu L) ».
Dans une autre lettre, le même père écrit : « Il faut être en Chine et y être pour la gloire de Dieu, pour venir à bout d’exécuter tout ce qu’on y fait. Ceux parmi nos habiles artistes d’Europe qui ont des fantaisies et qui ne veulent travailler qu’à leur manière et dans le temps qu’il leur plaît, devraient venir passer ici quelque temps. Ils seraient à coup sûr guéris radicalement de tous leurs caprices, après quelques mois de noviciat à la Cour de Pékin ».
Ce qu’il en coûta aux peintres d’efforts pour satisfaire aux exigences impériales quand il s’agit de créer les vastes compositions qui nous sont révélées par nos estampes, on le devine en présence de ce que nous savons de la manière dont l’empereur entendait être obéi.
En 1754, Kien-Long, accompagné d’une puissante escorte, se met en route pour la Tartarie où il va recevoir la soumission des tribus nouvellement soumises à son autorité. Le frère Attiret respire; il commencera une retraite pieuse. C’est compter sans la volonté du maître. Dès 4 heures du matin, voilà qu’accourt à franc étrier le grand écbanson avec ordre de l’enlever; avant trois jours, l'empereur ordonne qu’il soit près de lui. L’émissaire oftre au religieux son propre cheval et jusqu’à ses propres vêtements, tout, mais il faut partir. A peine le frère a-t-il le temps de rassembler son attirail de peinture et le voilà courant bride abattue vers la Tartarie.
Passons sur les détails du voyage. Sitôt l’artiste arrivé, on le met à l’œuvre : il faudra retracer les scènes qui se dérouleront sous ses yeux; le jour même l’empereur entend voir les esquisses!
Hen-hau! très bien, répète-t-il, à chaque nouvel échantillon du talent de son peintre exténué, à peine en état de tenir le pinceau et qui huit par succomber à la tâche. Aussitôt les médecins de l’empereur d’accourir ; chaque jour des mandarins apportent au frère les mets de la table imjiériale; Kien-Long vient en personne s’assurer de l’état du malade et donne l’ordre qu’on l’installe dans la salle du trône, à la mortification des courtisans cérémonieux. A peine rétabli, il fera le portrait de l’empereur. La toile manque; n’importe, on en fera chercher. Enbn, le voici à l’œuvre.
Attiret n'a point jusqu'alors été admis à peindre le P'ils du Ciel. Tandis qu’il trace sa ])remière esquisse, un eunuque de la suite, placé derrière le ])rince, fait de grands gestes. Il porte les deux mains à la tête, puis les en cloigne et du doigt montre le souverain. Cela signilie que Kien-Long, plus grand <|ue les humains, entend que sa face soit plus forte que la leur. Le frère Attiret suit l’indication et son modèle est ravi C). Du même coup nous voici éclairés sur la raison ])Our laquelle, dans nos compositions d’ensemble, de ([uelque endroit qu’on l'aperçoive, l'empereur se signalera par une disproportion cluupiante au milieu de son entourage.
(') Leihfs éJiJiiuiles, etc., t. XXIII.
(b Ibid., p. 340.
Du reste, plein de prévenance pour son peintre, il l’invite à travailler assis, faveur insigne, nul n’étant admis en présence du Fils du Ciel sans se tenir debout ou agenouillé.
Mais kien-Long n’est pas seulement amateur d’art, il se pique, comme feu Nasr-ed-Dine, d’étre lui-même artiste. Il se met en tête de peindre un Tartare à cheval, chassant le tigre. Attiret est requis de lui donner le trait de la scène et, quand le maître l’abandonnera, de la pousser iusqu’à son entier achèvement.
« Bien qu’il ne iouit pas alors d’une fort bonne santé », dit le père Amiot, à qui sont empruntés ces détails, « le frère Attiret était obligé néanmoins de peindre du matin au soir sans se procurer d’autre repos que celui des repas — ils duraient un quart d’heure à peine! — et de la nuit; encore était-il obligé de prendre souvent sur son sommeil pour combiner à part soi les diflférents arrangements de ses peintures ».
En rentrant à la mission il n’était plus que l’ombre de lui-même ; pâle, amaigri, biisé, se traînant. Oui s’en étonnera?
« Tant que dura la guerre entre les Eleuths et les autres Tartares, leurs alliés, — il s’agit ici des scènes retracées par nos estampes, — dès que les troupes de l’empereur remportaient quelque victoire, prenaient quelque ville, soumettaient quelque horde, aussitôt ordre aux peintres d’en faire la représentation (') ».
Ceux d’entre les officiers qui avaient le plus de part à ce qui venait de se passer étaient choisis pour hgurer en peinture, comme ils l’avaient fait dans la réalité. Mais comment peindre des modèles qui n’étaient pas présents, qu’on n’a jamais vus, et dont par conséquent on ne peut se former une idée suffisante pour les représenter du moins à peu près? « Ce qu’on regarderait jiartout ailleurs comme moralement impossible, ne souffre ici aucune difficulté », dit le père Amiot. « Ceux qui devaient servir de modèles étaient absents; ils étaient quelquefois dans des endroits éloignés de la capitale de plus de huit cents lieux de chemin ; n’importe, on les mandait à la Cour et ils s’)^ rendaient avec cette célérité dont seuls les Tartares sont capables ». Le jour même de leur arrivée, ils étaient admis en présence; l’empereur les interrogeait sur ce qu’il voulait savoir, faisait faire leurs portraits et les renvo)nut aussitôt à l’armée.
Il en était procédé de même à l’égard des prisonniers de marque. Tous ces portraits étaient autant d’études que l’on faisait servir ensuite pour les compositions où devaient entrer les personnages. Chaque peintre, en l’espace de quelques heures, avait à faire trois et quatre portraits
Le goût prononcé de l’empereur pour la peinture s’étendit aux courtisans d’abord, ensuite à la ville. Le père Amiot affirme qu’il se forma deux écoles, l’une ayant pour chef le frère Castigiioni, l’autre le frère Attiret. L’œuvre de
(') JoHi nal des Savants. Paris. 1781 p. 416.
ce dernier, aussi bien en tableaux qu’en portraits, semble avoir atteint un chiftre fabuleux.
Il avait peint entre autres, pour l’empereur, une série de plafonds représentant le Temple de la Gloire, non celle des conquérants, mais celle qui résulte des services qu’on rend à l’humanité; également les Saisons, représentées surtout par des femmes, bien qu’il soit permis de se demander si durant tout son séjour en Chine le peintre eut l’occasion d’en apercevoir une seule, car elle ne sortent point.
Ces divers tableaux étaient déposés au palais où, semble-t-il, en dehors de ceux qu’une faveur spéciale appelait auprès de l’empereur, nul n’était admis à les considérer.
Le frère Attiret ne revit point l’Europe; il mourut à Pékin en 1768. On lui ht, aux frais de l’empereur, de splendides funérailles.
Depuis trois ans, par un décret du 13 juillet 1765, Kien-Long avait ordonné qu’il serait envoyé en France seize dessins représentant ses victoires dans les pays mahométans, pour être gravés par les plus habiles artistes.
Le décret était accompagné d’une lettre du frère Joseph Castiglioni, datée de Pékin et adressée au directeur des Arts avec les quatre premiers dessins. Le tout fut remis au marquis de Marigny, directeur de l’Académie royale, le 31 décembre 1766 Ç). Les autres dessins suivirent. L’ouvrage fut entièrement achevé en 1774.
L’empereur tenait grandement à ce qu’aucune épreuve ne fût tirée en Europe, et le père Benoît qu’il prétendait charger de l’impression était fort empêché, quand arriva par bonheur un mémoire de Cochin disant que de vouloir tirer les planches ailleurs qu’en France était aller à un échec certain. On eut quelque peine à persuader l’empereur, mais, enhn, il se rendit aux raisons, exposées dans le mémoire de Cochin qu’avait traduit le père Benoît. (3rdre fut alors donné de tirer de chaque planche deux cents exemplaires qui seraient envoyés en Chine avec les cuivres. En France, quelques épreuves, tirées sur un papier fabriqué exprès, irommé grand Louvois, furent remises à la famille royale et déposées à la bibliothèque du roi. On s’explique dès lors la grande rareté de ces planches, dont plus tard il fut donné par Helman des copies réduites C). * (*)
(’) Voir l’avertissement placé en tête de l’ouvrage de Helman, reproduisant en petit les campagnes de l’empereur de la Chine.
(*) La rareté de ces estampes est telle que la promesse du marquis de Marigny d’en donner un e.Kem]ilaire au peintre Attiret, le frère du jésuite, ne put être tenue par son successeur M. d’ Angiviller. « Lorsque M. de Marigny vous fit espérer le don des estampes gravées d’après les dessins du père Attiret, votre frère, il avait lieu de croire que s il restait en Europe quelques-unes de ces estampes, elles lui seraient remises pour en faire la distributi<;n. Mais les choses ayant changé sous le ministère de M. l’abbé lerray, il m est impossible de vous procurer la satisfaction à laquelle vous aspirez depuis tant d’années. 11 faudrait vous adresser ou à M. le contrôleur général ou à la Compagnie des Indes. Mais comme il intéresse fort pour cette Compagnie qu’aucune de ces estampes ne reste en Europe (car l’empereur de la Chine l’a recommandé fortement), et il y irait peut-être pour
Pour longue que soit déjà cette communication, elle réclame le complément de quelque information contemporaine sur le rôle du frère Attiret et sur les conséquences de sa disparition.
Dans une lettre écrite au père Brassard par le père Vantavon, eu 1769, je relève ce passage des plus intéressants pour notre sujet :
« Nous avons perdu en décembre 1768 le cher frère Attiret de notre province, après une longue maladie, accompagnée de circonstances bien capables d’exercer sa patience et qu’il a soufferte avec une grande résignation. Il a travaillé en qualité de peintre plus de vingt-cinq ans au palais. Cette dernière perte fait bien souhaiter l’arrivée de quelque nouveau peintre. L’empereur ne laisse pas ignorer qu’il en veut.
» J’observerai, puisque l’occasion se présente ici, qu'un peintre européen est, au commencement, bien embarrassé : il faut qu’il renonce à son goût et à ses idées sur bien des points, pour s’accommoder à celles du pays, et il n’y a ])as moyen de faire autrement. Il faut même, tout habile qu’il puisse être, qu’il devienne apprenti à certains égards. Ici dans les tableaux on ne veut point d’ombres, ou si peu que rien; c’est à l’eau que se font presque toutes les peintures; très peu se font à l’huile. Les premières eu ce genre qu’on présenta à l’empereur, furent faites, dit-on, sur des toiles et avec des couleurs mal préparées. Peu de temps après elles noircirent de façon à déplaire à l’empereur, qui^u’en veut presque plus. Enfin il faut que les couleurs soient unies et les traits délicats comme dans une miniature. Je n'ajoute pas mille autres circonstances qui ne laissent pas d’exercer la patience d’un nouveau venu; mais le zèle doit faire passer au-dessus de tout. L’arrivée d’un nouveau pemtre serait d’autant plus nécessaire, qu’il ?i’en reste plus que deux, dont l’un, celui que l’empereur goiite le plus, le père Sichelbart, jésuite allemand, a eu cette année une attaque d’apoplexie qui ne lui a pas ôté, il est vrai, la faculté de travailler, mais qui l’a laissé dans un état à faire craindre tous les jours pour sa vie ».
Cinq années s’écoulèrent sans qu’un nouveau peintre vint combler le vide laissé dans les rangs de la mission française par la disparition du frère Attiret. Ce fut à un Italien, le frère Pansi, qu’échut sa succession. A peine débarqué, au commencement de l’année 1773, il se vit appelé au palais.
Le nouveau venu ignorait la langue chinoise; le père Benoît dut lui servir d’interprète en même temps que d’introducteur.
Le récit des entrevues successives et des entretiens de ce dernier avec Kien-Long, offre un intérêt fort grand. Il importe d’en résumer quelques passages (').
elle de se voir fermer les portes de cet empire, elle vous répondra sûrement qu’il n’en est point resté, et cela est fort probable. Je n'en ai point moi-même, moi qui ai donné les premiers ordres pour l'entreprise, ce qui probablement diminuera votre sensibilité sur cette privation ». Lettre de M. d’Angiviller reproduite par MM. Roger Portalis et Henri Heraldi dans les Graveurs du XVIII^ siècle, t. 11, p. 392.
(') Lettres édifiantes, etc., t. XXIV.
« Le 20 janvier », dit le père Benoît, « nous étant rendus de grand matin au palais, ou nous mena dans une chambre à côté de l’appartement où était alors l’empereur. Peu après on vit venir un page de 27 à 28 ans, dont Sa Majesté voulait avoir le portrait. A peine le frère Pansi eut-il crayonné la première esquisse que l’empereur se l’étant fait apporter, lit dire en la renvoyant qu’il reconnaissait déjà les traits du jeune homme. Cette première ébauche étant hnie, à mesure que le frère Pansi y appliquait des couleurs, Sa Majesté l’envoyait chercher et en la renvoyant, témoignait toujours un nouveau contentement et, faisait savoir ses intentions, surtout par rapport aux ombres, qu’on veut avoir en Chine plus claires qu’on ne les fait en Europe, parce qu’on ne les admet qu’autant qu’il faut pour relever les objets.
» Cependant l’ouvrage avançait et de temps en temps il fallait par ordre de l’empereur le lui apporter; car ici au moindre signal d’une volonté du prince, on observe rigoureusement la règle qui prescrit en Europe à la plupart des religieux de quitter tout ouvrage au moindre signal que leur donne l’obéissance. Le frère Pansi qui n'était pas accoutumé à travailler d’une manière si interrompue était très inquiet; il craignait que l’empereur, en voyant de temps en temps des traits qui n’étaient pas encore hnis, ne regardât sa peinture comme un barbouillage. Je le rassurai, en lui disant que cela ne paraîtrait point tel à Sa Majesté, accoutumée qu’Elle est à voir les progrès des tableaux qu’Elle fait faire; qu’Elle en agissait ainsi à l’égard des frères Castiglione, Attiret et autres, dont plusieurs ouvrages ne seraient point désavoués par les plus habiles peintres de l’Europe.
» Nous revînmes au palais, selon nos ordres, le 26 janvier 1773; nous y trouvâmes les peintres chinois et les mandarins de peinture, avec lesquels on nous mena tous ensemble au Kisiaug-kong C). Il faut observer que dans tout ce qui est de l’intérieur du palais, qui que ce soit, fut-il prince du sang, ministre d’Etat, etc., irersonne, en un mot, ne peut y pénétrer, qu’il ne soit accompagné par des eunuques; et lorsqu’on est un certain nombre, comme nous étions alors, mandarins, peintres, domestiques, lùiropéens, on les compte tous sans distinction, et un à un, en entrant et en sortant.
» Nous nous rendîmes ensuite au même lieu où le frère Pansi avait commencé à peindre le jeune page. 11 en continuait le portrait, lorsque l’em- ]iereur, qui était rie plus en plus content de son habileté, nous envo}^! dire qu’il fallait surseoir le portrait commencé, ]iour le venir ]ieindre lui-même. Nous entrâmes aussitôt, le frère Pansi et moi,dansrap]-)artementdeSaMajesté, il qui nous fîmes d’abord notre cérémonie, qu’Elle ne nous permit pas d’achever; mais nous faisant aussitôt relever, Idle s’informa de l’âge et du l^avs du frère Pansi, de l’église où il demeurait, etc. Elle expliqua ensuite comment Elle voulait être peinte. En effet, le goût de la Chine veut les portiaits en face et non un |)eu de biais comme on les fait en Europe. Il laut que les parties semblables des deux côtés du visage paraissent également dans le
(') Lt; lieu où tiavaillaieni les peintres.
portrait et qu’il n’y ait entre elles d’autre ditférence que celle que forment les ombres selon l'endroit d’oü vient le iour, de sorte que le portrait doit touiours regarder le spectateur, d’oü il arrive qu’il est ici plus difficile qu’ailleurs de réussir dans ce genre de peintiu'e.
» Cependant l’empereur ayant fait la réllexion que par la multitude de ses occupations il lui serait difficile de nous retenir en sa présence tout le temps qui serait nécessaire pour l’exécution de son dessein, il dit que le frère Pansi n’aurait qu’à le peindre en particulier sur un de ses anciens portraits et qu’ensuite il ferait en sa présence les changements que le temps écoulé aurait apporté aux traits de son visage. J’en parlai au frère Pansi et de concert avec lui je dis au premier eunuque de la présence, que l’empereur en faisant l’honneur au frère Pansi de lui faire faire son portrait, il s’attendait qu’on le ireignît tel qu’il est actuellement; que quelque ressemblants qu’on supposât les autres portraits, ils représentaient les traits de Sa Majesté tels qu’ils étaient alors, mais que l’âge et les circonstances occasionnent toujours quelque changement dans les traits du visage; et que si, en consultant un portrait déjà fait, on faisait aujourd’hui le portrait de l’empereur, il ressemblerait à Sa Majesté telle qu’elle était dans ce temps-là, mais non pas telle qu’elle est actuellement. One quelques corrections qu’on fit dans la suite eu présence de l’empereur et en consultant les traits actuels de son visage, malgré ces corrections, le portrait n’aurait pas cette certaine perfection qui dépend de l’ébauche primitive, où l’on a eu soin de prévoir les différents traits d’où dépend cette perfection ».
L’empereur se rend à ces rétiexions. Il fait entrer le peintre et son interprète et s’adressant au père Benoit : « Je suis actuellement tout différent de ce que j’étais lorsque tu es arrivé ici, dit-il. Combien y a-t-il de temps? — Sire, il y a vingt-huit ans que je suis à I^ékin, et vingt-six que j’eus l’honneur de parler pour la première fois à Votre Majesté? — Eh bien, tu dois te rappeler combien j’étais alors maigre et Huet, et n’est il pas vrai que si depuis ce temps-là tu ne m’avais point vu, tu ne pourrais me reconnaître, vu l’embompoint où je suis? »
Le père Benoît, en parfait courtisan, ne manque pas de faire compliment à l’empereur sur l’état iJorissant de sa santé. « Ordinairement, à mesure qu’on approche de l’âge avancé, on sent ses forces et sa santé décroître. Au contraire les forces et la santé de Votre Majesté semblent grandir avec l’âge. C’est un bienfait de Dieu qui veut La conserver à ses peuples ».
L’empereur se met en pose et demande s’il pourra s’occuper de lecture, d’écriture, choses auxquelles le peintre consent, pourvu cependant que le visage reste toujours dans une telle position qu’on en puisse voir les traits. « Ne manque pas de m’avertir, dit l’empereur, quand il faudra que je change de situation ».
Le monarque était placé sur une estrade, assis à la tartare, les jambes croisées, sur un coussin de damas jaune, un autre coussin de même étoffe contre la muraille pour lui servir de dossier. Il était environné de petites tables sur lesquelles étaient déposés des pinceaux, de l’encre rouge et de la noire, des papiers, des volumes.
Sa robe, doublée de fourrure d’un prix inestimable, était de damas jaune semé de dragons à cinq ongles, lesquels, dit le père Benoît, sont pour les empereurs de la Chine ce que sont les fleurs de lis pour les rois de France. Nul autre que l’empereur n’a le droit de se servir du dragon à cinq griffes. L’habit de dessus de couleur violette descendait jusque sur l’estrade. Le bonnet de fourrure noire était surmonté d’une perle mesurant 14 lignes, soit environ 8 centimètres.
Pas une fois, au cours des longues séances qui furent consacrées à son portrait, Kien-Long ne s’appuya contre le coussin destiné à lui servir de dossier, ni ne s’accouda! Souvent lorsqu’il s’animait en parlant ou prenait à côté de lui quelque objet dont il avait besoin, il faisait des mouvements de la tête et des bras, mais jamais ne changea de situation.
Les pièces où se tient l’empereur sont complètement dépourvues de sièges. Si quelqu’un est autorisé à s’asseoir, c’est sur le parquet recouvert d’un tapis, à moins qu’il ne s’agisse d’un prince du sang ou d’un personnage de marque admis à prendre place sur l’estrade même de l’empereur.
Observons en passant que malgré le froid intense, la pièce était agréablement chauffée par un calorifère d’après la description qui nous en est fournie par le père Benoît, avec ce détail complémentaire, qu’on a envoyé en France une description complète de ce système de chauffage, généralement usité en Chine.
L’empereur fait approcher le peintre et l’invite à le considérer tout à son loisir. Tandis qu’il crayonne, la conversation s’engage ; elle est des plus intéressantes et révèle en Kien-Long un esprit judicieux et réfléchi, avide d’informations sur les choses d’Europe. Son affabilité et la hauteur de ses jugements contrastent avec les persécutions qu’il ordonne ou tolère contre les chrétiens.
Nous apprenons que le frère Pansi était peintre séculier à Venise avant de venir en Chine où les jésuites eux-mêmes ont sollicité sa venue.
« Faut-il donc être religieux pour entreprendre le vo}^age, dit l’empereur. Si c’est un honnête homme, pourquoi feriez-vous difliculté pour vous intéresser à lui?»
A quoi le père Benoît répond que la mission ne saurait avoir d’autorité sur un laïc. Un peintre séculier, M. Gherardini et un verrier, également étranger à l’ordre, ont travaillé à la Cour, sous l’empereur Kang-Hi. Ils ont voulu, l’un comme l’autre, retourner en Europe.
L’empereur tient grandement à ce que le peintre soit avec lui complètement à l’aise et n’entend point qu’il s’abstienne de le ra]ipeler à son rôle de luodèle. « En causant comme nous faisons, dit-il au père Benoît, je crains que Pan-ting-Chang (nom chinois du frère Pansi) ne se sente troublé; ne vaudrait-il pas mieux que je me tusse? Et le père Benoit de répondre (jue le visage de l’empereur, pendant la conversation, a un air de bonté et de sérénité qui convient merveilleusement à son portrait. « Soit, dit l’empereur, causons donc ».
Tout cela est empreint d’une cordialité charmante, comme l’on voit.
Le sourcil gauche de l’empereur était interrompu par un espace vide.
• Comme le poil même du sourcil cachait la difformité, on n’y eut point pris garde et, en Europe, sans doute, se fut-on attaché à la dissimuler.
L’empereur ne l’entend point ainsi, encore que le père Benoît ait hâte de lui dire que sans avertissement, ni lui-même ni le peintre n’eussent constaté le défaut. « Eh bien, dit spirituellement l’empereur, qu’on peigne alors le défaut de telle manière qu’on ne le constate que si l’on est prévenu! »
« C’est mon portrait que l’on peint, reprend-il; je ne désire point qu’il soit flatté; si j’ai des défauts qu’on les rende; autrement ce ne serait plus mon portrait ».
Avouons que pareille manière de juger n’est déjà pas si courante en Europe, où il est presque sous-entendu qu’un portrait n’est ressemblant qu’à ' la condition d’être flatté.
Très certainement l’empereur était de ceux dont on peut dire avec le poète :
Tel, qui hait à se voir peint en de faux portraits.
Sans chagrin voit tracer ses véritables traits.
Ayant constaté que le peintre atténue ses rides, il en fait aussitôt la remarque.
« Elles paraissent si peu, objecte le père Benoît; le peintre à peine à s’en apercevoir.
» — Elles marquent peut-être moins que les tiennes, bien que je sois ton ainé »; puis, s’étant fait donner un miroir, « qu’est cela, dit-il, si ce ne sont des rides? Je ne veux pas qu’on me rajeunisse; à 6o ans passés, comment n’aurai-je pas de rides? »
Certes, le goût chinois a sa part dans cet amour de la précision; n’empêche que les vues de l’empereur fussent marquées au coin du bon sens et d’une véritable élévation de caractère.
Qu’au surplus le rôle des peintres européens n’était point commode en Chine, le père Benoît nous le prouve à toute évidence par cet exemple.
Le frère Attiret venant de peindre une fleur, le frère Castiglioni y ayant jeté les yeux, l’avertit aussitôt qu’il v avait une feuille de trop. « Va-t-on s'aviser par hasard de compter les feuilles? di.t le frère Attiret. — En Europe votre travail serait parfait, ici le moindre apprenti vous dira au premier coup d’œil le nombre de feuilles que doit avoir une fleur. Il ira jusqu’à vous préciser le nombre d’écailles que doivent se trouver dans chaque rang sur le corps d’un poisson ».
Revenons au portrait de l’empereur. Les peintres chinois se montrèrent satisfaits de l’œuvre du frère Pansi, tout en avouant que le détail de la robe était insulflsamment précisé. Sur l’ordre de l’empereur, il fut alors convenu que l’on aurait recours, pour le vêtement, aux peintres indigènes, qu’ensniti leur confrère européen reviendrait sur le tout s’il y avait lieu.
Il pouvait donc y avoir fusion des deux courants, comme nous l’avon^ constaté au début de cette étude.
Le frère Attiret était d’ailleurs d’avis que les Chinois l’emportent sur les
Occidentaux pour toutes les parties exigeant la précision. La précision étant chose essentielle en Chine, ou s’explique assez que les peintres européens pussent recourir utilement au pinceau de leurs camarades régnicoles.
Au cours de ses entretiens avec le père Benoit, l'empereur se plaignit de la lenteur qu’on mettait à lui livrer les planches de la suite des batailles. Il semble résulter de la réponse que lui fit son interlocuteur qu’après de premiers essais, M. de Marigii}" eut peur que les planches ne satisfissent point à son o'oùt. Le travail dut être recommencé.
« Comme le sipet de ces estampes touche peu en Europe, on ne doit pas s’intéresser beaucoup à ce qui se passe dans des pays si éloignés ». Le père Benoît proteste du contraire :
« On s’intéresse en Europe à toutes les belles actions et avant même que les dessins y parvinssent on admirait déjà les glorieux exploits de Votre Majesté? »
Suit alors une longue série de questions sur les particularités de la politique et de l’organisation militaire des divers Etats de l’Europe, et spécialement de la Moscovie. Tout cela est d’un intérêt puissant, mais étranger à notre sujet.
Nous manquons des éléments d'information voulus pour rechercher dans quelle mesure se sont traduites en Chine les inlluences européennes.
Supposer que les peintres occidentaux se soient bornés à sacrifier au goût local sans rien donner en échange, alors surtout qu’on les voit en contact permanent avec des confrères chinois, serait excessif. En revanche, si l’on songe aux conditions où se produisaient leurs oeuvres, à la suspicion dont ils se voyaient environnés comme chrétiens et comme religieux, force est d'aboutir à cette conclusion que la conception générale du pittoresque est peu ressentie de cette manière nouvelle de voir et de traduire la nature.
Nous avons du hère Attiret lui-même une description enthousiaste du .Balais d’Eté. Elle l’est à peine davantage que celle donnée par des membres du corps expéditionnaire anglo-français en 1860, notamment du révérend Mac Ghee, aux veux du(|uel le palais et son jardin étaient plus semblables à un rêve qu'a la réalité.
La part prise par les artistes euro]iéens à la décoration de ce lieu de délices est passée conqilètement sous silence, et si la dévastation du Palais (l'Eté enrichit de quehpies-unes de ses dépouillés de« collections euroiréennes, il est douteux que les flammes aient rien épargné des œuvres du pinceau des ireintres associés à son embellissement.
Sans l'heureuse circonstance (pi'il s’est trouve un monarque, ami des arts, ])Our confier au burin des graveurs d’Europe la reproduction de la suite des fastes de sim règne, la postérité eut été à jamais privée du moyen de se former un jugement sur le caractère génered et la \aleur d’un ensemble, remarciuable encore à tiavers les coiu'essions de tout genre imirosées par le goût chinois à ceux qui en furent les auteurs et dont il a jrermis au nom de survdvre ;i l’oubli.
BAES (Lionel), artiste peintre, mort dans sa maison à Ixelles, avenue de la Couronne, le 9 décembre 1913.
BAETES (François-Ignace), veuf de dames Marie-Joseph Stevens et de Lambertine Van Lock, est mort à Anvers le 15 octobre, à l’âge de 64 ans. Funérailles à l’église Xotre-Dame à Anvers.
Notes personnelles.
BARON (Théodore), artiste peintre, très bon paysagiste, directeur de l’Académie de peinture à Namur. Meurt à l’âge de 58 ans, miné pendant de longs mois par une maladie du cœur.
BAUDIN (Narcisse-Alexis-Joseph-Léopolcl), artiste peintre, décédé à Anvers le 13 octobre 1890, à l’âge de 79 ans, rue du Vanneau.
Noies personnelles.
BERLAYN (Hennequin- Jean DE), peintre de Tournai, entre le 4 mai 1450 comme élève chez. Cousin, devient maître en 1466. S’occupe avec d’autres peintres des itréparatifs des fêtes données en 1468 à Bruges pour le mariage de Charles le Téméraire.
De Laborde, Les Ducs de lùmrj^og7ic. — Pinchait, Arcliii'cs des arts, des lettres et des sciences.
BERSEMERS (Marie), nommée aussi VERHULST, née à IMalines, est citée par Guicciardini, en 1567, comme une des quatre femmes ]teintres les plus habiles. On ne sait pas d’où lui vient son second nom de fam'lle. E. Xeefs, dans ses recherches sur les artistes malinois, dit que les deux familles Bersemers etVerhulst n’avaient aucune relation entre elles. I.a sœur de Marie, Catherine, première femme de Hubert Goltzius, portait également le double nom. Marie Bersemers fut épousée en secondes noces par 'Bieter Coeck après son retour d’Orient, d’où l’on peut conclure qu’elle dut naître à peu près vers 1520. De ce mariage naquirent un lils, connu comme peintre sous le nom de Paul Van Aelst, et deux tilles, dont l’une, Marie, épousa Pierre Breughel et fut la mère de Breughel de Velours. Ce dernier, d’après Van Mander, reçut de sa grand’mère des leçons dans la |)einture en détrempe, et l’on sait à quel degré de perfection technique il est arrivé. Marie Bersemers publia, après la mort de son époux, plusieurs œuvres de son mari, notamment la célèbre suite IShvurs et fâchons de faire des Ttircs, parue en 1358. D’après les registres des archives de la paroisse de Saint-Jean à Malines, elle mourut dans les premiers iours d’aoùt rôoo. C’est â tort que E. Neefs n’a pas voulu rapporter à elle les mots de l’inscription : Maeijken Verhulst is begraeven den elfsten april 1600. Jean Breughel, né en 1368, n’a guère pu prendre des leçons de sa grand’mère qu’après 1580, et tout permet de croire que ce ne fut qu’en 1581, après la mort de son maître Goetkint. Il ne fut
inscrit comme maitre qu’après son retour d’Italie. Marie Bersemers mourut donc à 8o ans; aucune de ses œnvres ne nous est connue.
î'au Mande?-, d’Henri Hyinans. — Guicciardini, Anvers, 1567. — Van den Branden.
— E. Neefs.
BERTHELOMI, peut -être seulement un prénom, fut l’élève ou l’aide du peintre Jean de Bormès, qui, en 1468, travaillait à Bruges, à raison de 5 sols par jour, aux préparatifs des fêtes pour le mariage de Charles le Téméraire.
De Laborde, Les Ducs de Bourgogjie,
BERTELS (Jean-Baptiste), sculpteur flamand, né à Anvers en 1760. De 1775 à 1784, nous le trouvons parmi les élèves de l’Académie des beauxarts de cette ville, plus tard à Bruxelles, où il participe à des expositions et d’où il envoie dans sa ville natale des travaux d’un caractère demi-industriel. Il travaille l’os, le bois, la dre, et les travaux ci-dessous donnent une idée de la multiplicité de son talent : Exposition de Bruxelles ( 1811), Léda, en gypse ; Nymphe, en terre cuite; Enfa?it avec nid d’oiseaîi, relief en terre cuite; Portrait, eu cire; Cupidon, en bois. Anvers (1813), buste de jeune fille, en terre cuite. Bruxelles (1813), des figures en terre cuite pour candélabres; griffons en bois pour console; tête de lion en cire. Bruxelles (1815), Prométhée, en gypse. Bruxelles (1830), tête de lion, en gypse, relief. Il mourut à Bruxelles en 1834.
BÉTHUNE (baron Jean-Baptiste DE), peintre et architecte, né à Courtrai le 25 avril 1821. Il prit une part très distinguée à tous les travaux d’art religieux dans ces trente dernières années. Elève de Hardman et de A. Welby Pugin, il s’inspira de leurs leçons pour donner à ses plans de bâtiments religieux une conception artistique unitaire. Dans les nombreuses constructions qu’il fit à Bruges et aux environs, il montra de bonne heure sa prédilection pour l’art du moyen âge. Il bâtit en style ogival l’église de Sainte-Croix lez-Bruges ( 1852-1857). A Bruges même, il restaura la chapelle du Saint-Sang pour laquelle il fit les plans de l’autel et des projets de vitraux d’après la Passion ( 1858); l’année suivante, il fit également les dessins des vitraux de la chapelle N. do l’église de Saint-Gilles (1859). Il construisit la chapelle du couvent des Sœurs de Charité qu’il orna de vitraux, ainsi que la chaiiellc du Saint-Sacrement de l’église Notre-Dame (1861). En 1867, il entreprit la construction de l’église Notre-Dame â Vive et la restauration du Séminaire anglais de Bruges qui avait été fondé par sir John Sutton. Comme peintre, il lit, outre les vitraux déjà cités, ceux de l’abside de la cathédrale Saint-Sauveur de Bruges, des cathédrales de Garni et d’Anvers, de l’église Saint-Jacques â Tournai, Notre-Dame â Courtrai et pour la chapelle de la chanterie â Notre- Game, reju'ésentant des scènes de la vie de saint Antoine de Padouc. C’est lui (pu lit également les peintures décoratives de la cathédrale Saint-Sauveur (1874g En Allemagne, Béthune est connu par sa
décoration de la cathédrale d’Aix-la-Chapelle, où des mosaïques, dans le style de Ravenne, furent exécutées d’après ses cartons (1875). Il attribuait la plus grande importance au style uniforme du mobilier d’église et il réussit à gagner à cette idée une foule de ieunes artistes. Ses peintures sont quelque peu sèches et rudes, mais cela est la conséquence de la renaissance d’un style dont les siècles passés ne nous ont laissé que des restes assez pauvres. Par contre, ses compositions architectoniques témoignent de beaucoup de goût et de sentiment.
James Weales, Brug^es et ses ejivirovs, 1877. — Notes personnelles.
BEVERNAEGE (Dominique), peintre de genre, né à Audenarde le 18 mars 1818, elève de Geirnaert, participa de 1839 à 1862 à différentes expositions belges. Rentré dans sa ville natale, il s’y adonna surtout à l’industrie.
BEVERNAEGE (A.), fils du précédent, a publié à Audenarde une suite de monuments de sa ville natale.
BLANCHAERT (Léopold), à l’état civil son nom est BLANCHART.
Ils sont deux frères associés résidant à Maltebrugge lez-Gand. Ils 5' ont fondé un atelier de gothique, création où sont surtout utilisés les élèves de l’école des « Petits Parères », dont M. Joseph de Hemptinne est le fondateur et dont il a été beaucoup parlé. L’aîiié des frères est, paraît-il, le plus fort des deux. C’est un fort brave homme, praticien d’un certain savoir-faire, et qui jouit dans le camp des gothiques primitifs, d’une autorité jusqu’à un certain point justifiée
Lettre de Herman Den Duyse à M. Hymans. Gand, 5 mars 1886.
BLANCHAERT (Léopold), né à Melle près Gand en 1832. A beaucoup travaillé d'après les dessins du baron Béthune et autres renovateurs ou iuovateurs de 1’ « Ecole dite d’art chrétien »; il a des sttdues dans la plupart des couvents et églises du pa}'S, de l’Allemagne et de l’Angleterre. C’est au demeurant un praticien doué d’assez d’habileté. Il est établi à Maltebrugge, où il a érigé un atelier formant une annexe du couvent des Frères dits des « Bonnes oeuvres », dont le patron est Joseph de Hemptinne. Si c’est une gloire nationale. Dieu soit en aide à l’art belge. Amen, etc.
Leilrede Herman Den Duyse à M. Hymans. (Jand, 18 mars 1S86.
BRAEDEM AECKER (Félix DE), a servi pendant six ans sous les drapeaux. Se met ensuite à peindre sans maître. Il avait alors 20 ans! Fait des eaux-fortes. Né en [836, meurt en 1878, à l'âge de 42 ans. A exposé la dernière lois à Bruxelles, en 1878, le Cheviin du barrage à Auseremine .
BRAEKEVELT (Auguste), statuaire et peintre, est mort dan■^ sa maison, rue Capouillet, à Saint-Gilles { Bruxelles), le 26 avril 190S II était professeur à l’Académie de Molenbeek-Saint-Jean (Bruxelles). Il a sculpté le buste de l’architecte Cluysenaar. Il était célibataire.