‹ Œuvres de J. Bentham, jurisconsulte anglaisChapitre 172 sur 524 · CHAPITRE IL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IL

AUTRE MOYEN INDIRECT. EMPÊCHER LES HOMMES D*ACQUÉRIR LES CONNAISSANCES DONT ILS POURRAIENT TIRER UN PARTI NUISIBLE

Je ne fais mention de cette politique que pour la proscrire : elle a produit la censure de.<t livres ; elle a produit l'inquisition. Elle produirait l'é* Cemel abrutissement de l’espèce humaine.

Je me propose ici de montrer, i* que la diffusion des connaissances n’est pas nuisible en totalité, les crimes de raffinement étant moins Rinestes que ceux d’ignorance. 3” Que la manière 1a plus avantageuse de combattre le mal qui peut résulter d'un certain degré de connaissances, c’est d’en augmenter la quantité.

Je dis d'abord que la aiffusion des lumières n’est pas nuisible en totalité. Quelques écrivains ont pensé ou paru penser que moins les hommes ont de connaissances, mieux ils valent, — que moins ils ont de lumières, moins ils connaissent d’objets qui ser>’cnt de motif au mal ou de moyens de le commettre. Que les fanatiques aient eu cette opinion, je ne m’en étonne pas, vu qu'il y a une rivaliu* naturelle et constante entre la connaissance des choses réelles, utiles et intelligibles, et la connaissance des choses imaginaires, inutiles et inintelligibles. — Mais cette manière de penser sur le danger des connaissances est assez commune dans la masse do genre humain. On parie avec regret de l’âged'or, de Tagc où l'on ne savait rien. — Pour mettre en évidence la méprise sur laquelle cette manière dépenser est fondée, il fallait une méthode plus precised’cstimerlemal d'un délit que celle uont on s'est servi jusqu’à présent.

Que les crimes de raffinement aient été plus odieux que les crimes d'ignorance, c’est-à-dire, de brutale violence, je ne m'en étonne pas. En juçeant de la grandeur des délits, on a plus suivi le principe de ranlipalhic que celui de l’utilité. L’antipathie regarde plus à la deprava-

• La «cimee (connaiuance), qaoiqu’orJituirrfnrat con- •idèrée comme ui>linrlr du pouvoir, en c»t r/rllemrnt une branche; c'eat une branche de ce pouvoir dont te aiéfp; eit dana l'ime. Avant qu‘un homme puiiac faire un acte, il doit connaître deux ebosea, motifs de le Caire, moyens de

tion apparente du caractère , indiquée par le délit, qu’à toute autre circonstance. Cest aux yeux de la passion le point saitlant de chaque acte, en comparaison auquel l'examen strict de Tutilité parait toujours froid. Or, plus uu délit annonce deconnaissancc et de raffinement, plus il annonce de réflexion dans son auteur, plus il indique la dépravation de ses dispositions morales : mais le mal du délit, seul objet du principe de ruülitc, n'est pas uniquement déterminé par la dépravation du caractère : il dépend immédiatement des soufCrunces des personnes qui sont afferiées par le délit, et de l'alamie qui résulte de ce délit pour la société en générai; et dans la somme du mal, la dépravation quemanifeste l’individu coupable est une circonstance aggravante, mais non pas essentielle.

Les pins grands crimes sont ceux pour lesquels le plus petit degré de connaissance est suffisant; l’individu le plus ignorant en sait toujours assezpour les commettre. L’inondation est plus grave que riiicendie, l'incendie plus que le meurtre, le meurtre plus que le vol, le vol plus que le filoutage. On peut démontrer cette proposition par un procédé arithmétique, par un inventaire des rfems de mal des deux côtés, par une comparaison de la grandeur du mai de chaque individu lésé, et parle nombre des personnes qui s'y trouvent enveloppées. Mais que faut-il posséder en fait de connaissances pour être en état de commettre ces délils? Le plus atroce de tous n'exige qu'un degré de lumière qui est familier au plus barbare, au plus sauvage des hommes.

Le viol est pire que la séduction ou l’adultère ; mais le viol est plus frequentdans les temps

l'exécuter. Oo peut di»tioguer deux aortes de connais' sences, ecile des motifs et celle des moyens ; La première consiiiue J'iocliiuiioD, U aoeoude constitue une partie du pouvoir.

PBETE5IR LES CONRAISSAKCE8 NUISIBLES.

ffrotsiert, U séduction et l'adultère le sont plus dans les ^es civilisés.

La dissémination des lumières n'a pas au^jmente le nombre des délits, ni même la facilité de les commettre , elle a seulement diversiKé les moyens de les produire : et comment les a>t-eüe diversifiés? En substituant (graduellement les moins nuisibles à ceux qui l'étaient davanta{;e.

Un nouveau mode de filouter est-Ü inventé? l'inveuCeur profite pour un temps de sa dérou> verte : mais bientôt son secret est dévoilé, et l’on est sur ses gardes. Il faut donc recourir à uu nouveau moyen qui n’a qu’un temps comme le premier et passe de même. Tout cela n’est encore que filouta(re , moins mauvais que le vol , qui lui-méme l’est bien moins que le brinan> dage *. Pourquoi? la confiance de chacun dans sa propre prudence, dans sa sagacité, l’empéene de prendre l’alarme dans le cas du filoutage, autant que dans le vol.

Accordons cependant que les méchants abn« sent de tout, que plus ils savent, plus ils ont de moyens défaire le mal : que s'ensuit-il?

Si les bons et les méchants composaient deux races distinctes comme ccdJes des blancs et des noirs, on pourrait éclairer les uns et tenir les autres dans l’qpiorance. Mais dans l’impossibilité de les discerner, et vu l’alternative si fréquente du bien au mal dans les mêmes individus, il faut une même loi pour tous. Lumière

Sénérale ou aveuglement général ; il n'y a point e parti mitoyen.

Lependant le remède sort du mal même. Ijcs connaissances ne donneraient de l’avantage aux méchants nu’autanC qu’ils en auraient la possession exclusive. Un piège reconnu cesse d être un piège. Les peuples les plus ignorants ont su empoisonner la pointe de leurs flèches, mais il n’a appartenu qu aux peuples policés de connaître tous les poisons, et de les combattre par des antidotes.

11 appartient à tous les hommes de commettre des crimes ; il n’appartient qu’aux hommes éclairés de trouver les lois qui peuvent les prévenir. Plus un homme est borné, plus il est porté à isoler son intérêt de celui de scs semblables. Plus il est éclairé, plus il saura voir l’union de son intérêt personnel avec l'intérêt général.

Parcourez l’histoire : les siècles les plus barbares vous présentent l'assemblage de tous les crimes, et même les crimes de fourberie autant que ceux de violence. La (possièreté donne des vices et n’en exclut aucun. A quelle époque se sont multipliés plus que jamais les faux titres

et les fausses donations? Lorsque le clergé seul savait lire, lorsque, par la supériorité de ses connaissances, il regardait les nommes à-peuprès comme nous regardons les chevaux que nous ne pourrions plus soumettre à la briae , si leurs facultés intellectuelles étaient augmentées. Pourquoi, dans le même temps, avait^n recours aux duels juridiques, aux épreuves du feu et de l’eau, à tout ce qu'on appelait ments du Ciel? C’est que, dans cette enfance de la raison , un n’avait pas de principe pour discerner le vrai et le faux dans les témoignages.

Coraparex les effets dans les gouvernements qui ont géne la publication des pensées, et ceux qui leur ont laissé un libre cours. Vous avez, d'un côté, l'Espagne, le Portugal, l'Italie; vous a%’ez, de l'autre, l'Angleterre, la Hollande, l'Amérique septentrionale. Où y a-t-il plus de mœurs et plus de bonheur? où se commet-il plus de crimes? où la société est-elle plus douce et plus sûre?

On n'a que trop célélirc des institutions où les chefs avaient fait un monopole de leurs connaissances. Tels ont été les prêtres dans l'ancienne Êgvpte, les brames dans rindostan, les jésuites dans le Paraguai. 8ur quoi il faut faire deux ol>servations ; la première que, si leur conduite mérite des élu(;eâ, c'est par rapport à l'intérêt de ceux mêmes cpii ont inventé cette forme de gouvernement, non par rapport à l'intérêt de ceux qui lui ont été soumis. Je veux admettre que les peuples ont été tranquilles et dociles sous ces méocraties : ont-ils été heureux? Je ne le croirais pas, si du moins une servitude abjecte, de vaines terreurs, des obligations inutiles, des macérations, des privations pénibles, des opinions tristes, sont des obstacles au bonheur.

I.a seconde observation , c'est qu'ils ont bien moins atteint leur but en maintenant l'i(p)orance naturelle , qu’en répandant des préjugés cl en propageant des erreurs. I.es chefs euxmêmes ont toujours fini par être les victimes de cette politique étroite et pusillanime. Des peuples retenus dans une infériorité constante, par des institutions qui s’opposent à toute espèce de progrès, sont devenus la proie des peuples qui avaient acquis une supériorité comparative. Ces nations, vieillies <lans l'cnfancc, sous des tuteurs qui prolongent leur imbécillité, pour les gouverner plus aisément , ont toujours offert une conquête facile , et, une fols subjuguées , n'ont plus fait que changer la couleur de leurs rhaincs.

Mais, dira-t-on, il n'est pas question parmi

* J* sappMic toujours que le éomma{;r du d<1it soit le thiques, Toyn roitnire , Histoire |[^aênle; Bume, Hisméme ; ear sous un |>oint de rue le filoutaffc pourrait être tnire d'AiifjlcIrrrc; Rnbrrisan , liilrnduction à Cluries V; pire, TU qu’on peut t’emperrr d'uoc plus nreude soiiMlie Barington, Observation sur 1« statuts anglais, et k cliepar une fraude que par un vol de ]uand cliemin. valîer de ClMSteilux, dans aoo Traité de la Fdicité pu-

Pour les preuves de hi supériorité des nieeurs modernes blique (ouvrage bien pensé, ma» d'une exécution mésar les temps anciens, vnyet Hume, Euai sur la popula- diocre). tioo. Pour les preuves de leur supérionté sur ks âges giH

193 DES MOYENS INDIBECTS DE PREVENIR LA VOLONTE DE COMMETTRE LES DELITS.

nous de ramener les hommes à ri^orance : tous les {^ouTcmements sentent la nécessité des lumières. Ce qui leur inspire des craintes, c*est la liberté de la prei^e. Ils ne s'opposeront jamais à la publication des lirres de sciences ; mais u'ont-ils pas raison de s'opposer à celle des écrits immoraux ou séditieux, dont il n*est plus temps de prévenir le mal quand une fuis ils ont pris leur essor? Punir un auteur coupable , c'est prévenir peut^-étre ceux qui seraient tentés de riroiter; mais empêcher, par l'institution de la censure, la publication des mauvais livres, c’est arrêter le poison dans sa source.

La liberté de la presse a ses inconvénients. Néanmoins le mal qui peut eu résulter n'est pas comparable à celui de la censure.

Où trouverez-vous ce (jéuie rare, cette intelligence supérieure, ce mortel accessible à toutes les vérités , et inaccessible à toutes les passions, pour lui cunlier celte dictature suprême sur toutes les productions de l’esprit humain ? PcDscz-rous qu’un Locke, un Leibnitz, un Newton , eussent eu la présomption de s’en charger? Et quel est ce pouvoir que vous êtes forcé de donner à des hommes médiocres ? C’est un pouvoir qui , par une singularité nécessaire, rassemble dans son exercice toutes les causes de prévarication et tous les caractères de l’iniquité. Qu'est-ce qu'un censeur? c’est un juge iutéressé, un juge unique, un juge arbitraire, — qui fait une procédure clandestine,— condamne sans ouïr, — et décide sans appel. Le secret, le plus grand des abus, est essentiel à la chose même. Faire plaider pu-

bliquement la cause d’un livre, ce serait le pubbcT pour savoir s’il doit l’être.

Quant au mal qui peut en résulter, il est impossible de l’évalucT, car il est impossible de dire où il s'arrête. Ce n’est rien moins que le danger d’arrêter tous le.s progrès de l’esprit humain dans toutes les carrières. Toute vérité intéressante et nouvelle doit avoir beaucoup d’ennemis, par cela seul qu'elle est intéressante et nouvelle. EUt-il à présumer que le censeur apartienne à cette classe infiniment peu nomreuse, qui s’élève au-<}essu8 des préitigés établis? Et quand il aurait celte force d’esprit si rare, aura-t-il le courage de se compromettre pour des découvertes dont il n’aura pas la gloire? il nj a pour lui qu'un parti sïir : c’est de proscrire tout ce qui sort des idées communes, de passer sa faux brûlante sur tout ce qui s’élè^'c. il ne risqtie rien à prohiber, il risque tout à permettre. Dans le doute, ce n’est pas lui qui souffrira : c’est la vérité qui sera étouffée.

S'il n’avait tenu qu'aux hommes constitués en autorité d’arrêter la marche de l’esprit humain, où en serions-nous aujourd’hui? Religion, législation, physique, morale, tout serait encore dans les ténèbres. Je ne veux .pas répéter ici des preuves trop connues.

La véritable censure est celle d'un pu))Hc éclairé qui flétrit les opinions dangereuses et fausses, et qui encourage les découvertes utiles. L’audace d’un libelle , dans nn pays libre , ne le sauve pas du mépris général ; mais, par une contradiction facile à expliquer, l’indulgence du

fiubllc à cet égard se proportionne toujours à a rigueur du gouvernement.

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