CHAPITRE IV
DÉTOURNER LE COURS DES DÉSIRS DANGEREUX, ET DIRIGER LES INCLINATIONS VERS LES AMUSEMENTS PLUS CONFORMES A l'iNTÉRÉT PUBLIC.
L’objet de la législation directe est de rombattreles désirs pernicieux par des prohibitions et des peines dirigées contre les actes nuisibles aux(|ucU ces désirs peuvent donner naissance. — L objet de la législation indirecte est <le contreminer leur influence, en augmentant la force des désirs moins dangereux qui peuvent entrer en rivalité avec eux.
On a deux objets à considérer. — Quels sont les désirs qu'il serait convenable d’affaiblir?— Par quels moyens peut-un arriver à ce but?
Les désirs pernicieux sont de trois classes : I* les passions malveillantes; a** la passion des liqueurs enivrantes; l’oisiveté.
I.«s moyens de les diminuer sc réduisent à trois chefs: i” encourager les mouvements honnêtes; a" éviter de forcer les lionimes à un état de paresse; 3*^ favoriser la consommation des liqueurs non enivrantes, par préférence à celles qui ont cet effet.
Quelques personnes s’étonneront que le catalogue des penchants vicieux soit si borné : mais je leur ferai observer que le cœur humain n'a point de passion absolument mauvaise. Il n'cii est aucune qui n’ait besoin d'être dirigée, aucune qu’on doive détruire. Lorsque l'ange Gabriel préparait le prophète Mahomet pour sa divine mission, il lui arracha du cœur une
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tache noire qui contenait la semence du mal. Malheureusement cette opération n'est pas praticable danslecmur des hommes ordinaires. Les semences du bien et les semences du mal sont inséparablement mêlées. Les inclinations sont gouvernées par les motifs; mais les motifs sont toutes les peines et tous les plaisirs, toutes les peines à éviter, tous les plaisirs à poursuivre. Or, tous CCS motifs peuvent produire toutes aortes d'effets, depuis les meilleurs jusqu'aux plus mauvais. Ce sont des arbres qui portent des fruits excellents ou des poisons, selon l’exposition où ils se trouvent, selon la culture du jardinier, et même selon le vent qui rc{>ne et la température du jour. La plus pure bieiivciU lance, trop resserrée dans son objet, ou sc méprenant ilans ses moyens, produira îles crimes. Les affections personnelles, quoiqu'elles puissent devenir occasionnellement nuisibles, sont constamment plus nécessaires : et malgré leur difformité, les passions malveillantes sont tout au moins utiles, comme moyens de défense, comme sauvegardes contre les invasions de l'intérct personnel. Il ne s'agit donc de déraciner aucune des affections du cœur humain, puisqu’il n'en est aucune (pii ne joue son rùle dans le système de rmilité. Tout doit se réduire à travailler sur ces inclinations en détail, selon la direction qu'elles prennent et les effets rni’on en prévoit. On peut encore établir une balance convenable entre ces inclinations, en fortifiant celles qui sont sujettes à manquer de force et en affaiblissant celles qui en ont trop. C'est ainsi qu’un cultivateur dirige le cours des eaux, de manière à iic point appauvrir ses arrosements et à prévenir leurs inondations par des digues. L'art des digues consiste à flatter le courant qui entraînerait par sa violence tous les obstacles qu'on lui oppose de front.
La passion des liqueurs enivrantes est, à proprement parler, la seule qu’on pût extirper sans faire aucun mal; car les passions irascibles, comme je l'ai dit, sont un stimulant nécessaire dans le cas où les individus ont à $c garantir des injures, à repousser les attaques de leurs ennemis. L'amour du repos n’est pas nuisible en lui-même; l’indolence est surtout un mal, en ce qu’elle favorise l’ascendant des passions malfaisantes. Toutefois on peut considérer ces trois désirs comme devant être également combattus. Il n'est guère à craindre qu’on puisse avoir un succès trop grand contre le penchant à la paresse, ni qu’on puisse réduire les passions vindicatives au-dessous du point de leur utilité.
Le premier expédient, ai-je dit, c’est d’encourager det amusements innocents. C'est une branche de cette science très-compliquée et assez peu définie, qui consiste à avawer la civi-
• C«Ue dotinrcion dn anciens KcoU&iiqties est nuri complète : à U preniière cUuc appartiennent lea plauirs de
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lisation. L'état de bartiarie diffère de la civilisation par deux traits caractéristiques : i" par la force des appétits irascibles; a” par le petit nombre des objets de jouissance qui s’uffrenC d'cux-mêroes aux appétits concupiscibles*.
Les occupations d'un sauvage, quand il s'est procuré le nécessaire physique, le seul qu’il connaisse, sont bientôt décrites. La poursuite de quelque vengeance le plaisir de s'enivrer, s’il en a les moyens, — le sommeil ou l'indolence U plus complète, voilà toutes ses ressources. Chacun de ces penchants est favorable au développement et a l’arlion de chaejue autre. Le ressentiment trouve aisément accès dans un esprit vide : l’oisiveté le porte à s’enivrer; et l'ivresse produit des querelles qui nourrissent et miiUipiient les ressentimenLs. — Les plaisirs de l’amour, n'étant point compliqué.s
f»ar les raffinements sentimentaux qui les em- >el!isseiit et les fortifient, ne paraissent pat jouer un grand rôle dans la vie du sauvage , et ne vont pas loin pour remplir les intervalles de ses travaux.
Sous un gouvernement régulier, la nécessité de la vengeance est supprimée par la protection légale , et le plaisir de s’y livrer est réprimé par 1a crainte de la peine. Le pouvoir de l'indoleitco est affaibli , mais l’amour des licpieurs fortes n'esl point diminué. Une nation de sauvages et une nation de chasseurs sont des expressions convertibles. I.a vie du chasseur donne de longs intervalles de loisir, ainsi que celle du pêcheur, pourvu que l’on connaisse l(^ moyens de consers'cr les espères de nourriture qui en résultent. Mais dans uu état civilisé, la masse de la communauté est composée de laboureurs et d’artisans qui n’ont guère de loisir que ce rpi'il en faudrait pour le sommeil et le délassement. Le malheur est que la passion des licpieurs fortes peut se satisfaire dans une vie très-la)>oricusc, et qu'elle prend sur les heures attribuées au repos. La pauvreté la restreint dans les conditions inférieures, mais les artisans, dont le travail est mieux payé, peuvent faire de grands sacrifices à ce goût funeste, et les classes opulentes peuvent y dévouer tout leur temps. Aussi voyonsnous, dans les siècles de grossièreté, que les classes suptTieures ont partagé toute leur vie entre la guerre, la chasse, qui est une image de la guerre, les fonctions animales, et les longs repas don t l’ivresse est le plus grand aClrait.TeUe est toute riiistoire d’un grand propriétaire, d'ua grand seigneur féodal dans les âges goihj(|ues.
privilège de ce noble guerrier ou de ce noble chasseur semble être d’avoir prolongé , dans une société plus civilisée , les occupations et le caractère d'un sauvage.
Cela étant ainsi , tout amusement innocent que l’art humain peut inventer, est utile sous
la malveillance; à U seconde, tous les autres plaisirs.