EMPLOI DU MOBILE DE LA BELIGIOX
aiwlelâ; et tout ce qui est iudifFc'rent en croyance relqpeuse est sujet à devenir pernicieux.
Mais tout article de foi est n<^cessairement nuisible, dès que le Ic{pslateur, pour en favoriser l'adoption, met en œuvre des motifs coei^ citifs , des motifs pénaux. I<es personnes sur lesquelles il veut influer peuvent sc considérer comme formant trois classes : celles qui sont déjà de la même opinion que le législateur, — celles i rejettent cette opinion, — celles qui ne l’aptent ni ne la rejettent.
Pour les conformistes, la loi coercitive n’est pas nécessaire : pour les non-conformistes, elle est inutile par la supposition même, elle ne remplit pas son objet.
Quand un homme a formé son opinion, estil au pouvoir des peines de la lui faire chan(*er ? Cette question seule paraît une injure au bon sens. Les peines iraient plutôt à fins contraires ; elles serviraient plutôt à le confirmer dans son opinion qu'à le nire fléchir : en partie, parce qu’employer la contrainte c’est avouer tacitement qu’on manque de raisons ; en partie, parce que le recours à ces moyens violents produit une aversion contre les opinions qu’on veut soutenir de cette manière. Tout ce qn'on peut obtenir par les peines , c’est d’en^piger non à croire, mais à itéclarer qu'on croit.
Ceux qui, par conviction ou par honneur, refusent cette déclaration, subissent le mal de la peine, la persécution : car ce qu’on appelle jie^cution , c’est un mal (pii n’est compensé par aucun avanta{;e, un mal en pure perte; et celuéci , administré par la main du roapistrat , est précisément le même en nature, mais beaucoup plus fort en defp‘é que s’il l’était par celle d'un malfaiteur ordinaire.
Ceux qui, moins forts et moins {généreux, échappent par une déclaration fausse, cèdent aux menaces, au danqer immédiat qui les presse ; mais cette peine du moment , évitée, se convertit pour eux en peines de conscience, s’ils ont des scrupules, et en peines de mépris de la part de la société., qui accuse de bassesse ces rétractations hypocrites. Dans cet état de choses, qu’arrive-t-il? Une partie des citoyens doit s’accoutumer à mépriser le snffrafre de l’autre pour être en paix avec elle-même. On s’exerce à faire des distinctions subtiles entre les faussetés innocentes et les faussot<*s criminelles : il s'établit des mensonp,es nrivilép,iés, parce qu’ils servent de sauvc(»anie contre la tyrannie; il s’établit des paijurcs d’usaf;e, de fausses sq;natures, considérées comme de simples formules. Âu milieu de ces subtilités, le respect pour la vérité s'altère, les limites du bien et du mal sc confondent, une suite de faussetés, moins pardonnables, s’introduit à la faveur de la première : le triliunal de l’opinion sc parta{*e : les ju^^es qui le composent ne suivent plus la même toi ; ils ne savent plus nettement quel de(p’é de dissimulation iU doivent con-
damner, et quel autre ils doivent excuser. I^ies voix sc dispersent et se contrarient ; et la sanction morale, n’ayant plus un régulateur uniforme, s’affaiblit et se déprave. Ainsi le législateur qui exige des déclarations de foi , devient le corrupteur de la nation. 11 sacrifie la vertu à la religion, au lieu que la religion elle-même n’est bonne qu’autant qu'elle est l’auxiliaire de la vertu.
1.^ troisième classe à examiner est celle des personnes qui, à l'etablissement de la loi pénale, n’oDt encore aucune opinion formée pour ou contre. Par rapport à elles , il est probable que la loi peut influer sur la formation de leur opinion. Voyant les dangers d’un côté et la sûreté de l’autre , il est naturel qu’elles envisagent les aliments d’une opinion condamnée avec un degré de crainte et d'aversion qn’clles ne sentiront pas pour les arguments de l’opinion favorisée. Les aqpimcnts qu’on désire de trouver vrais, font une impression plus vive que ceux qu’on désire de trouver faux : et par ce moyen, un homme parvient à croire, oa plutôt à ne pas rejeter, à ne pas mécroire une proposition qu'il n’aurait point adoptée, si ses inclinations avaient été laissées libres. Dans ce dernier cas, le mal, moins grand que dans les deux premiers, ne laisse pas d'être un mal. Il
Î>cut arriver, mais il n'arhve pas toujours que e jugement cède entièrement aux afl^ections : et lors même que cela arrive, c’est-à-dire, lorsque la persuasion est aus.si forte qu’elle peut l’être, si la crainte entre pour quelque chose dans les motifs de cette per.suasion, l’esprit n’est jamais parfaitement tranrpiille. Ce que l'oti croit un jour, on a peur de ne pas le croire le lendemain. Une vcriii* claire de morale ne s’ébranle point, mais la croyance d’un dogme est plus ou moins chancelante. De là vient cette inquiétude contre ceux qui l’attaquent. (>n redoute l’examen et la discussion, parce qu’on ne .se sent pas plnec sur un terrain solide. 11 ne faut rien remuer dans un édifice qui n'est pat bien affenni. L’entendement s’affaiblit ; l'esprit ne cherche un complet repos que dans une sorte de crédublc aveuj'le; il recherche toutes les erreurs qui ont quelque affinité avec la sienne ; il craint de s’expliquer nettement sur le possible et l'impossible, et voudrait en confondre toutes les limites. Il aime tout ce qui entretient le sophisme, tout ce qui entrave riiitelligeiice humaine , tout ce qui lui persuade qu’on ne peut pa.s raisonner avec une entière sûreté. Il acquiert une disposition , une malheureuse dextérité à rejeter l’évidence, à donner de la force à des demi-preuves, à n’écouter qu’une des parties, à subtiliser contre la rai.son. Kn un mot, dansccsystèmc,ilfaiiCscmeUreun bandeau sur les yeux pour n’êlrc pas blessé de l’éclat du jour.
Ainsi tout moyen penal, employé pour augmenter la force religieuse, agit comme moyen indirect contre celle partie essentielle des
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moeurs, qui consiste dans le respect de la vérité et le respect de l'opinion publique. Tous les amis éclairés de la rciqpou pensent de même aujourd’hui ; cependant il y a bien peu d’états qui aient agi d’après ce principe. pcrsécu> tions violentes ont cessé : mais il existe des per^ sécutions sourdes, des peines civiles, des incapacités politiques, des lois menaçantes, une tolérance précaire : situation humiliante pour des classes d’hommes qui ne doivent leur tranquillité qu’à une indulgence tacite , à un pardon continuel.
Pour se faire des idées claires sur Tavantage que le légistateur peut trouver à augmenter la force de la sanction religieuse, il faut distinguer trois cas ; 1* celui où elle lui est entièrement subordonnée ; a** celui où d’autres partagent cette influence avec lui ; 3* celui où elle dépend d’une personne étrangère. Dans ce dernier cas, la souveraineté est réellement partagée entre deux magistrats, le spirituel ( comme on parle ordinairement ) et le temporel : le magistrat temporel sera dans un danger perpétuel de SC voir arracher ou contester son autorité par son ri%’al, et tout ce qu’il ferait pour augmenter la sanction religieuse, tournerait à Ta diminution de son propre pouvoir. Quant aux effets qui résultent d’un tel état de lutte , on en trouve le tableau dans Thistoire. Le magistrat temporel commande aux sujets telle ou telle action; le magistrat spirituel la leur défend : quelque parti qu’ils prennent, ils sont punis par 1 un ou par l’autre; proscrits ou damnés , ils sont placés entre la crainte du glaive civil et la crainte du feu étemel.
Dans les pays protestants, le clergé est essentiellement subordonné au pouvoir politique : les dogmes ne dépendent pas du prince, mais ceux qui interprètent les dogmes dépendent de lui. Or , le droit d’interpréter les dogmes est àpeu-près la même chose que le droit ae les faire. Aussi dans les pays protestants, la religion se modèle plus aisément sur le plan de rauloritc politique. Les prêtres, mariés, sont plus citoyens; ils ne forment pas entre eux une phalange qui puisse devenir redoutable : ils n'ont ni le pouvoir du coufessionnal ni celui de l'absolution.
Mais à ne considérer que les faits, soit dans les pays catholiques, soit dans les pay^ protestants, la religion, il faut l'avouer, a joué un trop grand rùlc dans lus malheurs des peuples. Elle semble avoir été plus souvent l’ennemie que l’instrument du gouvernement civil. La sanction morale ii’a jamais plus de force que dans le cas où clic s'accorde avec l’utilité; mais malheureusement la sanction religieuse semble avoir eu plus de force dans les cas où sa direction était plus contraire à rmilité. L’inefficacité de la religion, en tant qu’appliquée à promouvoir le bien politique, e.st le sujet éternel des déclamations de ceux mêmes qui ont le
plus grand Intérêt à en exagéra- Le» bons effets. Trop peu puissante pour opérer le bien, elle l’a toujours été beaucoup pour faire le mal. C’est la sanction morale qui anime les Codru», les Ré^pjhis, les Ilussels , les Algemon Sidneys. C'est la sanction religieuse qui fait de Pliilippc II le fléau des Pays-Bas, de Marie celui de 1 Angleterre, et de Charles IX lu bourreau de la France.
La srdution vulgaire de cette difficulté, c’est d'attribuer tout le bien à la religion et tout le mal à la superstition. Mais cette distinction , dans ce sens, est purement verbale. La chose ellemême n'est pas changée, parce qu'un homme choisit le mot de religion pour la caractériser dans un cas, et celui de superstition dans l'autre. Le motif qui agit sur 1 esprit, est dan» les deux cas précisément le même. C'est toujours la peur d'un mal et l'espérance d'un bien , de la part d’un être tout-puissant, dont on se fait des idées diverses. Aussi, en parlant de la conduite du même homme, dans la même occasion, les uns attribuent à la religion ce que les autres attribuent à la superstition.
Une autre observation aussi triviale que la première, et aussi faible que triviale, c’est qu'il ii'estpas juste d'argumenter coutreFusaoe d'une chose d’après son abus , et que les meilleurs instrument» sont ceux qui font le plus de mal quand on en mesuse. La futilité de cet nrgumcutcstfacilc à découvrir. Lesbonseffets d’une chose sont ce qu'on appelle l’usage, les mauvais ce qu’on appelle l’aêus. Dire que vous ne devez
Sas argumenter de l’abus contre l'usage, c’est ire qu'en faisant une juste appréciation de la tendance d’une cause, vous ne devez faire attention qu'au bien, et ne point considérer lu mal. Les instruments du bien, mal employés, peuvent souvent devenir les instruments du mai : cela est vrai ; mais le principal caractère de ta perfection iFun instrument, c'est de u’être
f>as sujet à être mal employé. Les ingrédient» es plus efficaces en médecine sont convertibles en poisons, j’en conviens; mais ceux qui sont dangereux ne sont pas si bons sur le tout, que ceux qui rendraient le même service, s’il y en avait de tels, sans être sujets aux mêmes inconvénients. Le mercure et l’opium sont très-utiles, le pain et l’eau le sont encore davantage.
J’ai parlé sans détour et avec une lil>er(é entière. Je me suis expliqué ailleurs sur l’utilité de la religion, mais je n’omettrai pas d'observer ici qu’elle tend de plus en plus à se dégager dos dogmes futiles et pernicieux, à se rapprocher de la saine morale et de la saine politique. L’irréligion au contraire (je répugne à prononcer le mot d’rtt/iéùme) s'csl manifestée de nos jours sous les formes les plus hideuses de l’absurdité , de l’immoralité et de la persécution. Celte expérience suffit pour montrer à tous les bons esprits dans quel sens ils doivent diriger leurs efforts. Mais si le gouvernement voulait agir trop