RAISONS POUR ÉRIGER CERTAINS ACTES EN DÉLITS
Nous avons fait l’analyse du mal : cette analyse nous montre qu’il y a des actes dont il résulte plus de mal que de bien : ce sont les actes de celte nature, ou du moins ceux qui ont été réputés tels, que les législateurs ont prohibés. Un acte probioc est ce qu’on appelle un délit. Pour faire respecter ces prohibitions , il a fallu instituer des peines.
Mais convient-il d'ériger certaines actions en délits? ou eu d'autres termes, couvient-Ü de les soumettre à des peines légales ?
Quelle question! Tout le monde n'est-il pas d’accord? doit-on chercher à prouver une vérité reconnue, une verite ai bien établie dans l’esprit des hommes?
Tout le monde est d’accord; soit. Mais sur
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quoi c»t fondé cet Accord? Demandex à chacun aes raisons. Vous ▼erres une étran{*e diversité de sentiments et de principes : vous ne la verres pas seulement parmi le peuple, mais parmi les philosophes. Est» ce du temps perdu que de chercher une base uniforme de consentement sur un objet si essentiel ?
L'accord qui existe n'est fondé que sur des préjuçés, et ces préjugés varient selon les temps et les lieux, selon les opinions et les coutumes. On m'a toujours dit que telle action était un délit, et je pense qu’elle est un délit : voilà le (piide du peuple et même du législateur. Mais si rnsa{Te a éri{;é en délits des actions inno» cenles, s'il a fait considérer comme (p*aves des délits lcf;ers, comme lé(*ers des délits (p*aves, s'il a varié partout, il est clair qu'il faut l’assii» jettir à une rè(;le, et non pas le prendre pour rè(*le lui»méme. Appelons donc ici le principe de Tutilité. Il conKrmera les arrêts du préjugé partout on ils sont justes; il les annulera par> tout où ils sont pernicieux.
Je me suppose étranger à toutes nos dénominations de vice ou de vertu. Je suis appelé à considérer les actions humaines uniquement par leurs effets en bien ou en mal. Je vais ouvrir deux comptes. Je passe au proht pur tous les plaisirs : je passe en perte toutes les peines. Je pèserai Hdèlcmenl les intérêts de toutes les parties ; l'homme nue le préjugé flétrit comme vicieux, relui qu'il préconise comme vertueux sont pour le moment égaux devant moi. Je veux juger le préjuge même, et peser dans cette nouvelle balance toutes les actions, afin de former le catalogue de celles qui doivent être permises et de celles qui doivent être dé» fendues.
Cette opération, qui paraît d'abord si compliquée, deviendra tacilc au moyen de la distinction que nous avons faite entre le mal du premier ordre, du second et du troisième.
Ai-je à examiner un acte attentatoire à la sûreté d'un individu? Je compare tout le plaisir, ou en d^autres termes, tout le profit qui revient de cet acte à son auteur, avec tout le mal ou toute la perte qui en résulte pour la partie lésée. Je voisd’abord que Icmal du premier ordre surpasse le bien du premier ordre; mais je ne m’arrête pas là. Cette action entraîne pour la société du danger et de l'alarme. Ce mal qui n'était d’abonl que pour un seul, se répand sur tous en forme de crainte. I>e plaisir résnltantde l’action n’est toujours que pour un, la peine est pour mille, pour dix mille, pour tous. I.a disproportion, déjà prodigieuse, me parait infi^ nie, si je passe au mal du troisième ordre, en considérant que si l'acte en question n’était pas réprimé, il en résulterait encore un découragement universel et durable, une cessation de travail , et enfin la dissolution de la société.
Je vais parcourir les désirs les plus forts, ceux dont la satisfaction est accompagnée des
plus grands plaisirs, et l’on verra que leur accomplissement, lorsqu’il s’opère aux dépens de la sûreté, est beaucoup plus fécond en ma! qu'en bien.
I. Prenons d'abord rim'mitiV. C'est la cause la plus féconde des attentats contre l’honnenr et Ta personne. J'ai conçu, n'importe comment, de l’ifiimitié contre vous. La passion m’égare : je vous insulte, je vous humilie, je vous blesse. Le spectacle de votre peine me fait éprouver au moins pour un temps un sentiment de plaisir. Mais pource temps même, peut-on croire que le plaisir quejegoùte soit l'équivalentdela peine que vous soiifï^z? Si même chaque atome de votre peine pouvait se peindre dans mon esprit, est-il probanle qne chaque atome de plaisir qui y correspond me parut avoir la même intensité? et cependant ce ne sont que quelques atomes épars de votre douleur qui viennent se présenter à mon imagination distrait^^t troublée : pour vous aucun ne peut être perdu; pour moi, la plus grande partie se dissipe toujours en pure perte. Mais ce plaisir, tel qu'il est, ne tarde pas à laisser percer son impureté naturelle. L'humanité, principe que rien peut-être ne peut étouffer dans les âmes les plus atroces, éveille un remords secret dans la mienne. Des craintes de toute espèce, crainte de vengeance, soit de votre part, soit de tout ce qui est en liaison avec vous, crainte de la voix publique, craintes religieuses, s'il me reste quelque étincelle de reli^on, toutes ces craintes viennent troubler ma sécurité, et corrompent bientôt mon triomphe ; la passion est fanée , le plaisir est détruit, le reproche intérieur lui succède. Mais de votre cùté, la peine dure encore et
fient avoir une longue Jurée. Voilà pour des dessures légères que le temps peut cicatriser. Que sera -ce dans les cas où, par la nature même de l’injure, la plaie est incurable; lors-
3ue des membres ont été tronqués, des traits éfigtirés ou des facultés détruites? Peses les maux, leur intensité, leur durée, leurs suites, mesures-les sous toutes leurs dimensions, et voyez comme en tout sens le plaisir est inférieur à la peine.
Passons aux effets du second ordre. I.A nou-, velle de voUre malheur répandra dans tous les esprits le poison de la urainte. Tout homme qui a un ennemi , ou qui peut avoir un ennemi, pense avec effroi à tout ce que peut inspirer la passion de la haine. Parmi des êtres faibles qui ont tant de choses à s’envicr, à se disputer, que mille petites rivalités mettent sans cesse aux prises les uns avec les autres, l’esprit de vengeance annonce une suite de maux éternels.
Ainsi tout acte de cruauté produit par une passion dont le principe est dans tous les cœurs, et dont tout le monde peut souffrir, fera éprouver une alarme qui continuera jusqu’à ce que la punition du coupable ait trans-