‹ Œuvres de J. Bentham, jurisconsulte anglaisChapitre 243 sur 524 · DES ÉGARDS DUS AUX INSTITUTIORS EXISTANTES · texte numérisé non relu

DES ÉGARDS DUS AUX INSTITUTIORS EXISTANTES

On Toit par les exemples cités dans le chapitre précédent, que les circonstances qui doivent faire varier les lois sont de deux espèces ; les unes tiennent è des causes purement physiques, et par conséquent sont insurmontables; les autres dépendent des causes morales, et sont susceptibles de changement. Lecfimat, le toi, les circonstances ^éographitjues entraînent des différences nécessaires et permanentes. Le ^iu*ememenl, la reUÿion, les moeurs entraînent aussi des différences, mais qui n'ont pas le même caractère de nécessité et de durée.

« Mais, dira-C-on, les circonstances physi-

• ques influent sur les circonstances morales,

• et puisqu'on ne saurait changer les premières,

■ on ne peut pas maîtriser entièrement les se-

■ condes. Ainsi le climat peut opposer un ob-

• stade invincible à telle ou telle espèce de lé-

• gislation. •

L'influence de ces circonstances physiques est incontestable; mais est-elle nécessairement pernicieuse? N'est-elle pas soumise à Fart du législateur? L'histoire entière ne prouve-t-elle pas qu'il n'y a point de climat ni de sol qui opposent une résistance invincible au bonheur des hommes, et que partout où les hommes

peuvent vivre , on peut leur donner un gouvernement, une religion et des moeurs epi les rendent heureux ? monde n'a été jusqu a pré-

sent qu'un théâtre de vicissitudes. 8i FEgypte n'adore plus la déesse Isis , l'Indien peut cesser de croire â la divinité de Brama, ni Fitalie a nourri les peuples les plus belliqueux , la mollesse des Italiens modernes n'est pas une suite nécessaire du climat. Si la Grèce a été couverte de républiques, pourquoi ne serait-elle plus propre qu'à porter des troupeaux d'esclaves?

Voyez un Mahomet imprimant aux paisibles tribus de l’Arabie un enthousiasme guerrier, renversant avec une poignée de fanatiques les lois, la religion, les coutumes , les préjugés invétérés de tant de peuples ; supposez â cet homme extraordinairelaméme force de volonté avec plus de lumière et plus de génie , et osez dire qu'il n'eût pas pu donner à ces nations des luis plus assorties â leur bonheur et moins hostiles au genre humain.

Si cet exemple ne vous parait pas concluant, considérez cemi du fondateur de la Russie. Ce fju'il n'a pas fait en législation , il ne faut pas 1 attribuer au climat : ce n’est point le climat qui a donné des bornes à ses succès : U a été

AUX INSTITUTIONS EXISTANTES. aSç)

aussi loin que son génie a pu le porter : et s’il ayait eu dans l'espril un système parfait de législation, il aurait trouvé plus de facilité à l'établir qu'un système imparfait. Les plus grands obstacles sont peut-être sortis de ses propres fautes.

Mais il y a des questions plus délicates et plus importantes. Ce sont celles qui roulent sur la convenance des changements et sur la aaanière de les opérer.

Comparez le gouvernement que vous voulez régler à celui qui vous sert de modèle. Rclativeroentau point qui vous occtipe, vous le trouverez égal, supérieur ou inférieur à ce modèle. Qu'il soit supérieur, c'est cc qui ne s'accorde guère avec la supposition, puisqu'alors la lui du pays qu’on suppose la plus parfaite en tout point, ne serait pas la meilleure imaginable. Mais lorsque vous trouverez que le gouvernement, à cet égard, est inférieur, vous avez un nouvel examen à faire ? Quel est le plus (p-and mal? Le mal qui résulte de cette infériorité, on le mal qui résultera des mesures qu'il faudra adopter pour le changement? Le mal de la maladie ou le mal du remède ? Le mal de laisser les choses comme elles sont, ou le mal des efforts et des tentatives pour les rendre ce qu'elles doivent être ?

Cette question est bien compliquée ; elle en renferme Maucoup d’autres. Le mal du remède n'est-il que temporaire , tandis que le mal de la malame serait permanent ? Quelle est la portion de bien-être actuel qu'on peut sacri6er à la probabilité d'un bien futur? Quand on a fait deux mesures. Fane de ce qu'on sacriHc, l'autre de ce qo'on croit acquérir, il faut examiner pour combien de temps il vaut la peine de sacrifier telle portion de bien-être actuel à telle portion de bien-être à venir.

Il y a des points sur lesquels un pareil examen n*est pas difficile. Le mal est si sensible, le changement est si avantageux , qü'il suffit de les rapprocher l’un de l'autre pour décider tout esprit raisonnable. Mais U y a beaucoup de points très-importants , dont le pour elle contre^ d’après ces principes, sont tellement compliqués, que l’esprit demeure en suspens et ne saurait parvenir à un résultat certain. Cependant, même dans ces cas, il est utile de savoir où gît la difficulté, fût-elle insurmontable, et de marquer toutes les conditions qu'il faut remplir pour la solution du problème, quoiqu'on ne pût jamais atteindre à uue solution complète. IjC problème restera dans un état d’incertitude, mais on en sera moins tranchant et moins fier : on ne donnera pas une confiance aveugle à des arguments inconcluants : on aura des principes pour démasquer les sophismes, et pour humilier l’orgueil des déclaniatcurs. Combien une marche prudente , combien la circonspection qni accompagne ce doute salutaire, ne sontelles pas préférables à la témérité' qui entreprend

tout sans vouloir condescendre k calculer les suites? Il est vrai c}ue lepliilosophe qui enseigne aux hommes à douter, ne doit pas s’aUendre à beaucoup de reconnaissance de leur part. Le doute n’a rien de llatCcur pour l'aniour-propre, et il est mortel aux passions actives et turbulentes. La multitude ne sait pas douter ; le peu-

rilc agit toujours en sens contraire avec toute a certitude imaginable. De l.k vient l’ascendant desdéclamaleurs qui savent bien que, pour per* suader, il faut plus s'attacher k l’cnergic des expressions qu’à la justesse des idées. De là le crédit des charlatans qui ne débitent que des remèdes infaillibles, elqui gagnent la confiance du peuple par le ton présomptueux et décidé qui leur attire le mépris des sages.

Que par rapport k la forme du gouvernement, il y aitbêauruup de choses indifférentes, c’est ce qu'il est aisé de concevoir. Il en est de même en fait de religion, et surtout en fait de mœurs. Dès-lors ce qui existe vaut mieux que cc qu'on voudrait y substituer.

11 se peut qu’une lui, très-bonne dans un pays, ne doive pas être transplantée dans un autre, où , en vertu des circonstances , elle ne

{>roduirait pas les mêmes effets. Reprenons 'exemple du Bengale et de l’Angleterre. Kn Angleterre, l'institution du jugement par jury est regardée généralement comme très- avantageuse : pourquoi? parce que dans certaines causes on attend d’un jury plus d’impartialité que d’un juge. Mais dans le Bengale, pays conquis, il peut bien être que cette qualité essentielle se trouve plutôt dans un juge que dans unjury, au moins s’il était constitué de la même manière qu’on Angleterre. On accuse en effet les Anglais, dans le Bengale, d’une cupidité insatiable, qui nourrit en eux deux penchants pour ainsi dire épidémiques : penchant k se livrer k toute espece d’extorsion au préjudice des malheureux Indiens; et penchant à exercer toute espèce de péculat ai\ préjudice du trésor public. De là naît une convention tacite de s'aider et se protéger réciproquement dans la ratique de tous ces excès. Unjury, pris au asard dans la classe des Anglais, ne trouverait jamais un coupable, quclqucmanifeste que fut le crime. Une secrète connivence anéantirait la justice; les Asiatiques seraient livres k l'oppression, et les revenus de l'état au pillage, sans qu'on pût trouver de remèilc. Mais un juge qui naura pas avec les naturels du pays des rapports d’intérêt qui puissent le porter à «les actes d’extorsion, et qui ne sera investi d'aucune place qui donne lieu au péculat, un juge qui par son rang fixe sur sa eouduitc les regards des hommes, qui par sa fortune est audessus de la classe commune , et par sa responsabilité, obligé de marcher avec une précaution continuelle, sera probablement plus impartial et plus pur qu’un jury ne pourrait l'être dans les circonstances que nous avons décrites. Il

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