SOPHISMES POLITIQUES
DISCOURS PRÉLIMINAIRE
Après avoir Rardë cet ouvrage par devers moi près de deux ans, après l’avoir refait en grande partie , j’ai été tenté de l’abandonner, comme l’auteur avait abandonné l’original.
M. Bentham avait borné son travail à un objet particulier. Ayant observé quels sophismes s’élevaient habituellement dans le parlement britannique quand on proposait quelque réforme, il
rmsa à les ranger en front de bataille , les attaquer tous ensemble, et à triompher de ces ennemis de la raison dans un seul combat et par une seule victoire. Il résulta de ce plan, qu'ayant toujours en vue le parlement britannique et des questions britanniques, son ouvrage en avait contracté un caractère de parti qui devait meme nuire à son effet, car le reproche de sophisme devenant presque personnel, place les accusés sur la défensive; ils ne voient plus dans l’auteur un philosophe qui les instruit, mais un antagoniste qui cherche à les humilier.
Les questions parlementaires auxquelles l'ouvrage original se réfère continuellement auraient, pour la plupart des lecteurs étrangers, un autre défaut que le manque d’intérêt : elles sont peu connues, et il faudrait, pour les rendre intelligibles, accompagnerchaque article d’explications fort détaillées.
Je m’étais appliqué à faire disparaître ce caractère de controverse anglaise, et è tirer de mon auteur un ouvrage applicable à-peu-près à toutes les assemblées politiques. Je sentais bien que cette matière était de beaucoup la plus aride de celles que j’avais traitées d’après les manuscrits de M. Bentham; mais je me flattais de pouvoir, dans une seconde révision , la rendre moins sèche en y semant quelques exemples tirés des débats du pai^ lement ou de quelque autre assemblée.
Je ne me suis point trouvé capable de ce nouveau travail qui, d’ailleurs, avait
ses inconvénients ; et peu satisfait de mon succès, j’aurais renoncé à publier ces fragments , si une dernière réflexion ne m’eùt fait sentir quece Traité des Sophismes était comme nécessaire pour compléter celui de la tactique, tous deux allant au même but; l’un devant influer sur la forme des délibérations, l’autre sur leur substance; l’un tendantà perfectionner le mode d’agir, et l’autre le mode de raisonner. D’après cela, je me suis senti le courage de présenter ce cours de logique à ceux qui ne s’effraient pas trop d’une lecture abstraite et laborieuse.
Je dirai pourtant qu’il me parait avoir un çrand intérêt pour une classe particulière de lecteurs ; les membres des assemblées délibérantes. Ce livre sort pour eux de la sphère des études spéculatives ; il a un attrait de vie réelle et d’utilité pratique. Les uns reconnaîtront ces sophismes qu’ils ont vu si souvent paraître a la tribune et qu'ils ont souvent combattus avec plus ou moins de succès. Les autres auront leur conscience politique mise au confessionnal , lorsqu'ils verront signaler, parmi les instruments d’erreur, des arguments qu’ils ont souvent fait valoir, quand l’intérêt de leur cause les disposait à tromper ou à être trompés.
Tous, en voyant défiler ces sophismes en revue, pourront reconnaître un complice ou un ennemi. Ce livre, en un mot, sera pour eux ce que serait pour des officiers l’ouvrage u’un militaire sur les campagnes qu’ils ont faites, ou la' description des forteresses et des arsenaux d’un pays qu’ils doivent attaquer.
Pendant que M. Bentham était occupé de ce sujet, M. Malone fit paraître un ouvrage posthume de M. Gérard Hamilton, intitulé Logique pariementaire. Le nom de l’auteur et le titre de l’ouvrage amorcèrent la curiosité du public, 11 y avait quelque chose de mystérieux sur cet écrivain. L’opinion la plus commune
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lui attribuait les Lettresde Junius. il avait joue un {'rantl rôle dans le parlement d’Irlande. Transplanté dans la elianibre des euinniunes aAn(;lelerri’, il n’y av.iit parlé qu’une seule fois. Oux qui l’avaient entendu étaient frappés de la ressemblance de son style avec celui du fumeux anonyme. On crut que son silence avait été acheté. Quoi qu’il en soit, il en a conservé lesurnom d Uamilton sini/le-s/u‘etdt.
Lorsque Swift , sous le titre aux
domestiqws , r.issenibla toutes les fautes, les sottises, les inUdélités qui appartiennent à cette condition, ceux mêmes auxquels il adressait ces conseils ne pouvaient pass’y méprendre. Son but n’était pas de les corrompre. Il voulait leur montrer, dans cette ingénieuse satire, que leurs vices étaient connus, et que leurs prétextes n’abusaient |M^rsonne.
L’objet d’ilamiltou est tout différent.
Son livre est une école où l’art de soutenir ce qui est vrai et ce qu’on sait être faux, l’art d’anpuyer une lionne mesure «m d’en défendre une mauvaise, est enseigné avcT la même franebise, le même zèle pour le succès. Ce n’est (loint une ironie, c’est le résultat sérieux de l’expérience et de la méditation.
Son carac'tère politique, tel qu’il a été es(|uissé par lui-mcnie et acnevé par M. Malone, son panégyriste, peut se renfermer dans un seul trait. Déterminé à s’attacher à un parti , et toujours au parti dominant, quel qu’il fût, il avait pris pour maxime que tiuitcs les mesures étaient indifférentes, qu’on ne jxiuvait point errer avec la majorité, et que toute la logique parlementaire devait se borner h éluder les arguments des antagonistes, et à contribuer h la victoire de son parti , sans aucun égard ni aux principes ni aux moyens.
Celui de ces moyens captieux qu'il explique avec prétfilection et auquel il donne la palme, consiste à faUifier les opinions de son adversaire. Démosthène, interrogé sur ce qui lui paraissait le point le plus important pour l’orateur, répéta trois foisdesuitequec’était Vaction. Dans ce recueil d’environ cinq cents aphorismes, Uamilton en a consacré tout au moins quarante à recommander la falsification.
Il n’était pas simplement dans un état
d’indilTérenee entre le faux et le vrai. 11 donnait une piéférence décidée à la défensed’une mauvaise cause, parce qu’elle exigeait plus de dextérité, et qu’une fois blasé sur l’amour du vrai, un se fait un mérite de savoir décorer le faux sous des couleurs tromjteuses.
Les Mémoires de Dodington ( laml Melcombe) sont regardés en .Angleterre comme l’ouvrage on la corruption pf)liti<|ue se montre avet: le uioins de déguisement : mais, quoique l’auteur n’annonce aucune |îréteution à la vertu, il garde une sorte de pudeur dans l’tiveu Je ses bassesses. Le vice y estcouvert d’une gaze. D’ailleurs il raconte, et n’enseigne pas. C’est l’histoire d’un courtisan; ce n’est pas une théorie politique, llainilton, au contraire, rédige les maximes de la mauvaise foi avec une précision recherchée; il en fait un code portatif; il les recommande à tous ceux qui veulent s’avancer dans la carrière publique.
Je ne suivrai pas M. llentliam dans toutes les observations qu’il avait faites sur cet écrit peu connu; mais je dois, d’après lui, parler de l’auteur qui a été son devancier et son modèle. Le nom d'Jristote vient se placer comme de luimême à la tête d’un ouvrage sur les sophismes. C’est sondoinaineet.sacréation.
Il a empreint cette partie de sa logique du sceau de son génie.
Quel que soit aujourd'hui notre dédain pour des formes captieuses de raisonnement, il parait qu’au mmps d’Aristote il y avait des hommes qui en tiraient gloire. La Grèce, ou du moins Athènes, abondait en beaux esprits qui ouvraient des écoles pour la jeunesse, et qui cbercliaient à l’envi .A se distinguer par des subtilités syllogistiques. Un sophiste qui inventait une nouvelle forme d’argumenten faisait sa propriété, et lui donnait un nam caractéristique, comme lechevelu, le tortu , le noueux, le lutteur, ou telle autre dénomination bizarrë. Aristote, trop supérieur il ces charlatans pour les imiter, examina toutes ces énigmes et en donna la solution.
11 faut avouer toutefois que de ces dixneuf sophismes, si l’on en excei>te deux, Pelitio princ.ipii et A'on causa pro causa , les autres ne paraissent pas îles instruments d’erreur bien dangereux. Us sem-
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DISCOURS PRELIMINAIRE
blent plus faits pour embarrasser des enfants que pour tromper des hommes.
Ils n’ont d'autre résultatque de produire un cei-tain degré de confusion dans l'esprit. Ils ne roulent guère que sur l’emploiambi(fudesterme“s.On vous présente une proposition qui, bien loin de vous paraître convaincante, vous parait fausse au premier aspect; mais vous ne savez as démêler d'abord en quoi glt la failesse de l’argument ; vous sentez le piéçe avant de pouvoir en débrouiller le fal. Pungunt tanquam acuLùs, interrogatixmcidis angustis ; guihus eliam gui assenlîtml, niliil œmmutantur anima, et iidem abeunt gui venerunt. Senec.
Ce que fit Aristote pour détruire les moyens de tromjier est jx'u de chose en comparaison de ce qu’on a fait pour les enseigner. De nombreux traités de l’art oratoire, composés par des écrivains du premier ordre, renferment les instructions les plus méthodiques , les plus raffinées sur l’art de ménager, les passions , de gagner les cœurs, de présenter une cause sous l’aspect le plus favorable, de protluire enfin sur l’esprit des juges une linjiression conforme au but de l’orateur.
Il est vrai que ces grands maîtres d’éloquence ne sont jioint, comme M. Gérard llaiiiilton, des professeurs d’immoralité. Ils ne veulent qu’expliquer les meilleurs moyens de prouver et de réfuter, d’attaquer et de défendre, de plaire et de persuader. L’usage qu’on fait de leurs instructions ne dépend pas d’eux, et ils n’en sont point responsables. Ils ressemblent parfaitement, à cet égard, à ces auteurs de tactique militaire qui ne prennent parti pourpersonne,et qui n’entrent pas dans la question de la légitimité d’une guerre.
Après tant de beaux esprits qui ont enseigné indifféremment l’art d’instruire et l’art de séduire, le temps est venu de soumettre tous ces moyens oratoires à l’examen de la saine morale, de signaler tous les artifices qui ne tendent qu’à égarer la raison, et d’assurer aux délibérations (lolitiques la dignité et l’utilité qu’elles ne peuvent recevoir que de la vérité et de la vertu.
Il ne s’agit donc plus ici de ces sophismes de mots qui ne sont des pièges que pour des novices; mais de ces so-
phismes de principes qui ne conservent que trop un empire de préjugé ou d’iiabitudesurdes hommes faits. Ix^s premiers ne peuvent servir qu’à la dispute dans les écoles , et n’entrainent point d’erreurs de pratique. Les autres sont des instruments de parti dans les assemblées délibérantes, et ils influent sur le bonheur des nations.
J’entends les railleries des prétendus sages. Former une assemblée d’orateurs sans sophismes , de bons logicû^ns ; élever un corps nombreux à un degré de raison et de perfection qu’on n’attend pas même d’un individu ; supposer que tamourde la justice peut l’emiiortcr sur tous les intérêts ; n’est-ce pas là évidemment vouloirl’impossiblcetse laisser éblouir d’un Iwau idéal? Je pourrais répondre avec Horace ;
Non pofàu oculo qutintmii rontcnilerr Lynccus,
Non iiiiicn idcirco troiiicnuiüx lippu» inuiiçi.
Mais n’y a-t-il pas en morale comme en physique des erreurs que la philosophie a fait disparaître? Ceux qui nient tout progrès (le la raison contredisent les faits les plus évidents. Ils ne s’accordent pas mieux avec eux-mêmes; car |xmrquoi se donneraient-ils la jieine d’écrire et de raisonner, s’ils pensaient que les opinions fussent inaltérables? La bonne logicjue (^t au sophisme ce que la chimie est à l’or faux. Il est possible de décrier de faux arguments, au point qu’ils n’osent plus se montrer. Je nen veux ici pour exemple que la doctrine si long-temps fàmcuse, même en Angleterre, sur le droit divin des rois, et sur VoMhsance passive des peuples ; celui qui la soutiendrait de nos jours serait plutijt un objet de pitié que d’indignation. Il en est de miiine dcplusieurs faux systèmesqui ont eu leurs jours de splendeur et qui sont maintenant tombés dans l’oubli. Mais si je prolongeais ces réflexions contre un des sophismes les plus dangereux, je m’écarterais de l’objet d’une préface et j’aiiticijierais sur l’ouvrage même.
Une des plus grandes difficultés que j’éprouve dans les publications successives des écrits de M. Dentham, c’est de les rendre indéjNMidants les uns des autres, sans nuire à leur clarté. Mais on ne peut réussir à cet égard qu’imparfai-
;ii.
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tement. Un écrivain méthodique avance raison , le libérer de toute responsabilité régulièrement dans ses recherches. Ses sur ces deux volumes, que j’ai travaillés
premiers principes une fois posés, il ne fait que les développer dans ses productions subséquentes; il suppose que ses lecteurs sont déjà en connaissance avec lui; il ne revient pas sur des preuves établies; il admet beaucoup de choses sousentendues. C’est ainsi que dans les Traités de législation , le premier livre expose le principeder»(i7<te'ÿé/ic'rn/e comme le seul
sur des essais plus incomplets encore : j’ai chan;;é la forme du premier et la distribution du second. J’ai traité chaque partie avec la même liberté dans le détail que si le fond m’eûtappartenu. Ce n'est pas par un sentiment d’amour-propre, mais |)ar nécessité que je me suis attache à ce mode de rédaction. Je n’aurais pas besoin d’apolofrie à cet é{jard auprès de
principe de raisonnement en morale et ceux qui auraient vu les originaux qui en jurisprudence; il contient la véritable ont servi à mon travail; je n'en aurai logique au législateur, et il est terminé par pas même besoin auprès de ceux qui ont un chapitre sur les /nu,ws manières de lu les ouvrages que l’auteur a publiés, raisonmr en matière de législation, l.’ou- Ils ont la preuve toute acquise que , pour
me passer de renvois, je sens qu’un lec teur qui n’aurait aucune connaissance de ce 'Traité préliminaire, pourrait souvent trouver ([uelque chose d’obscur ou d’incomplet dans celui-ci. Telle est la
ques, et les traduire dans un langage plus familier que le sien. Admirabledans l’analyse, admirable dans la justesse et la précision des idées, tout ce qui sort de ses mains porte le caractère d’un génie
liaison qui existe dans les œuvres d’un créateur. S’il attribue aux lecteurs plus
?;énie philosophique. Ce ne sont pas des de force, plus de persévérance qu’ils n’en ragments isolés, ce sont des parties d’un ont dans (a poursuite des vérités abstraiméme tout. Plus on considère leur en- tes,s’illeurfournitplusdepenséesqu’une semble, plus on y découvre de corres- attention eommune n’en peut digérer, pondance et d’union. et dans une forme peu attrayante, parce
liOrstjueje publiaià la>ndres,en i8i I, qu’elle est toujours démonstrative, c’est la Théorie, des jieines et des récompenses, un objet de regret sans doute; mais il M. Bentham exigea de moi de déclarer n’appartient qu’à un esprit supérieur de danslapréface qu’il ne voulaitenaucune tomber dans ce défaut, et on l’explique manière être responsable de ces ouvra- facilement de la part d’un penseur qui ges, extraits de manuscrits qu’il n’avait s’est voué depuis long-temps à une solini achevés ni revus. Je dois, à plus forte tude laborieuse.
INTRODUCTION