II. lîéfutation de ce sophisme
Nous avons vu qu'il est des cas où l'autorité constitue une base raisonnable de décision.
Quel que suit le sujet en question, il h'y a point de sophisme à citer des opinions, à rassembler des documents et des faits, lorsqu'on se propose par-là de fournir une instruction plus complète. Ces citations, ces documents ne sont point donnés comme faisant autorité par cux-racmcs ; iU ne sont point censés avoir une valeur indépendante de celle des arguments qu'on en peuttirer ;ce ne sont que les matériaux Ue la |>ensée.
S'agit-il d'un sujet hors de la compétence de ceux qui sont appelés à décider, d’un sujet appartenant à une profession, il n’y a point de sophisme à se référer ài’opinion des experts , seuls juges capables. On ne saurait procéder autrement dans les cas qui concernent la science dicale, la chimie, l'astronomie, les artslibt^ raux ou mécaniques, les diverses branches de l’art militaire , etc.
Mais il y asophisme lorsque dans une assemblée politique, compétente pour former un jugement éclairé, on a recours à l’autorité pour exclure tout argument spécifique ou comme faisant par elle-même une base légitime de décision.
Le sophisme est àsonplushautpuintdansle cas où l'autorité qu’on veut donner comme probaute n'est autre que l'opinion d'une classe de
Personnes qui , par leur état même , sont sous influence d’un intérêt séducteur opposé à l’intérêt public. C’est renverser le principe de tous les tribunaux qui permettent de récuser un juge quand il a un intérêt personnel dans la cause.
Dans toute question concernant la convenance d'une loi ou d’une pratique établie , celui qui veut qu’on se décide sur autorité doit admettre l’une ou l’autre de ces deux propositions : I® que le principe de l’utilité, c'est-à-dire l'influence d’un acte sur le bonheur de la {p^nération présente, n’est pas la règle d’après laquelle on doit se gouverner; ou a® que la pratique de» anciens temps , ou l’opinion de certaines personnes iloiveiit être considérées comme des preuves concluantes qui dispensent de raisonner.
S’il admet la première de cesproposicions, en qualité d'homme public, il trahit les intérêts du public , il tourne la puissance qu'il a reçue coulre ceux qui la lui ont donnée , et prouve qu'un in-
rerbialc. — !Uonticur Joste , vomi éU» orfevrt.
SOPHISME JiE L AirroniTÉ. 4^3
U?rêt privé Tcmporte dam son esprit sor rintérét {général.
S'il admet la seconde, il sc déclare incapable de raisonner, de ju(*er par lui-roéine, et se met sous la tutelle de ceux qu'il considère comme ses {guides. Docilité louable de la part des individus qui, ne pouvant s’instruire, font saj^einent ue s’en rapporter au ju(*emcnt des plus habiles: mais soumission honteuse, et meme soumission coupable, de la part de ceux qui sont entrés volontairement dans la carrière publique, et qui n'ont qu'à vouloir, pour se procurer toutes les informations necessaires.
Celui qui, à l'occasion d*une lui proposée, veut tout référer à l'autorité, ne dissimule pas l'opinion (]u’il a de ses auditeurs. Il les croit incapables déformer un jupiCment sur des preuves directes ; — et s'ils sont disposés à se soumettre à cette insulte, ne peut-on pas présumer qu'ils en reconnaissent la justice?
il semble d'abord que celle infériorité avouée devraitavoirpuur coin papoue insépara Me la modestie etmémci'liumilitéjinaissi un y reçjardc de plus près, on verra que les plus zélés pour 1 autorité d'opinion ont toiijunrs été les plus intolérants. L arrogance et la servilité ne sont pas incompatibles; un contraire, il n'est point de dispositions qui s'accordent mieux ensemble. Celui qui s'humilie devant iin supérieur compte liien s'cii dédommager par la soumission qu'il impose ù d'autres. Ce qu'il veut, c’est d'infuser d.insl'espritdcs hommes une faiblesse analogue à la faiblesse physique de l'enfancc, pour les conduire par des lisières. Les penseurs les plus libres, ceux qu'on accuse le plus d’être entêtés de leurs opinions , sc montrent, quand ils sont contredits, moins irascibles, moins impatients que ces espèces de dévots politiques qui, ayant renoncé à la faculté de l'examen , ne veulent l'accorder à personne. Selon eux , l'appel à la raison est une téepérité odieuse; offrir et demander des arguments, c’est une présomption intolérable.
D’on vient toute celte violence ? Uniquement de ce que des corps intéressés à des abus, ne pouvant les JustiHcr parle principe de l'utilité, ont recours à ce sophisme de l’autorité, qui ne fournit aucun mtèrer jiuiirdislingiicr clairement le bien du mal , qui prêle son a]»piii à tout, aux institutions les plus salutaires c<imine aux plus pernicieuses, aux meilleures lois comme aux ])lus nuisibles. Luisscz-les par\enirà persuader <(ue l'autorité est le seul guide à suivre en morale, en législation, en religion, ils ne craignent plus d'être troublés dans la possession îles abus; tout restera comme il est : il n'y aura plus d'appel à l'utilité générale.
C'est par l’autorité que sc soutiennent depuis tant de siècles les systèmes les plus discordants,
• Oij iwut leur appliquer cc nue Voltaire, daa» le Temple du Goût, met duis U bouene des érudit» de prore&>ioa :
les opinions les plus monstrueuses. I^s religions des ilratncfl, de Foë, de Mahomet, n'ont pas d’autre appui. Si l’autorité a une force imprescriptible, le genre humain, dans ces vastes contrées , n’a pas l'espoir de sortir jamais de scs ténèbres.
Le chef-d’œuvre à cet t^gard fut de créer l’opinion d'une autorité infaillible. Avec un pareil inslrtimciu, c'en était fait de la liberté du genre humain. Un homme jusqu'alors obscur cul lu courage presque inconcevable d’en appeler à la raison contre tout son siècle. 11 réclame la liberté de la pensée , et Ü opère une révolution dans l'Europe. On peut voir dans les écrits de Bossuet et d’Aruauld avec quelle éloquence, avec quel art ils ont défendu ec sophisme de l'autorité contre les protestants ; et dans les réponses de Claude, ue Bayle, de Basiiage, comment ils ont établi d'iiiic tiianière victorieuse la plus belle prérogative de l'homme , le droit de consulter sa raison.
Cc fut par une suite du mouvement imprimé à la pensée rpi’on brisa lescliaincs de raiitoritc d'Aristote et de Platon. Bacon, dans les matières de philosophie naturelle, délmisitla suprématie des anciens. Il mit l'homme hors du berceau. 11 lui apprit à marcher seul. Locke osa se scr%*ir de la même logique, et fit une nouvelle histoire de l’esprit humain. M.ats quoique ces grands hoinines eussent h combattre des préjugés dominants, ils n'avaient pas à lutter contre des intérêts adverses de la part des gouvernements : la puissance politique resta neutre dans cette controverse.
Le grand Hervey (]ni s'est illustré par la decouverte de la circulation du sang , a consigné dans scs écrits que pour avoir méprisé l’autorité des anciens, il fnt regardé comme nn novateur téméraire , et beaucoup moins consulté qu’auparavant.
Tout a bien changé. Dans la physique, dans l’astronomie, dans la chimie, l’autoritéa perdu son empire. Les grands noms ne tiennent point lieu de raison. La médecine a été la dernière S('ience soumise à ce joug ; mais elle en a senti l'ineptie, et les médecins de Molière ont à-peupres disparu.
Ouvrez les vieux auteurs de jurisprudence , les commentateurs de Justinien. Que trouvezvous dans ces énormes recueils ?Tïès-peu d’arguments et force citations. Ils suivent tous le même plan. A propose quelques vagues conjectures ; B ne manque pas de les transcrire avant d’y ajouter les siennes propres. Uiievons donne son opinion qu'après avoir rapporte tout ce qui a été dit par  et par D. Ceux qui suivent sc chargent toujours de tout cc qui précède, et la masse de l'éruditiun va grossissant comme celle d'une avalanche *.
Pour nnu», mmicors, nnii» «ton» l'ImbiliMlc
De réf!i(;rr <iu lonjf de point oo («oint
Cc qu on pen»a , mais nous ne pcii»nii!i |>oiiit.