‹ Œuvres de J. Bentham, jurisconsulte anglaisChapitre 429 sur 524 · CULTE DES ANCÊTRES, OU ARGUMENT DANS LE MODE CHINOIS · texte numérisé non relu

CULTE DES ANCÊTRES, OU ARGUMENT DANS LE MODE CHINOIS

Cet ar{piment consiste k rejeter la mesure proposée, comme étant contraire à l'opinion des hommes qui ont bahitôle meme pays dans les temps passés : opinion que l’un recueille soit des ternies formels de quelque écrivain distiii(pié de CCS (einps-là , suit des lois et des institutions qui existaient alors.

JVos sages ancêtres , — la sagesse de nos pères, — le bon sens du vieux temps, — la vénérable an~ tiguité : vuilà les termes dominants des propositions tendant à rejeter une mesure proposée, par la seule raison qu'elle s’écarte des anciens usa(*cs. « Nous ne sommes pas venus m au monde, disait Halzac, pour faire des lois,

• mais pour ol>éir à celles que nous avons trou-

• vées, et nous contenter de la sagesse «le nos » pères, comme de leur terre et de leur soleil. •

Ce sophisme présente un exemple frappant de deux principes conlradictuires, réunis dans les mêmes têtes, sous l’influence conciliante de la coutume, c’est-à-dire du préjugé.

En effet, ce sophi.smesi puissant en matière de loi, est en opposition formelle avec un principe universellement admis dans tous les autres départements des connaissances humaines; principe auquel nous devons tous nos progrès, tout ce qu'il y a de raisonnable dans la conduite des hommes.

L'expérience est la mère de la sagesse; c’est là une de ces maximes que les siècles se sont transmises l'un à l’autre, et qui passeront de l’àge présent aux âges futurs.

Non, dit le sophisme, la véritable mère de la sagesse n’est pas X expérience , mais Vinexpérience.

Une absurdité si manifeste se réfute d’ellczncmc. Examinons à rouelle cause un peut attribuer l’ascendant qu elle conserve en l«‘gislation.

• On ne rem pu nier qu'il nj ait ca parmi les andena ées homme» êminenls par leur g^nie. C'est à cas qu'on a i\ù surcesMvrmeiit tous le* progrès de l'espèce humaine. Mai» leur génie u'a pu s'appliquer qu'aux idées abri re-

I* Erreur de langage. Une idée fausse a produit une expression incorrecte , et l’expression devenue familière a perpétué l'erreur.

On a tout dit en faveur du sophisme, quand on a dit le tiieiu: temps i et ce qu'on appelle le vieux temps, est en effet ce qu’on devrait appeler le Jeune temps.

Entre individus contemporains placés dans la même situation, le plus âgé possèile naturellement un plus grand fonds d'expérienœ. Mais entre deux générations, il en est autrement; celle qui précède ne peut pas avoir autant d'expérience que celle qui la suit.

Donner aux âges antérieurs le nom de vieux temps , c'est donner le nom de vieux homme à un enfant dans le berceau.

La sagesse de ce prétendu vieux temps n’est donc pas la sagesse des cheveux (pris : c'est la sagesse de l'enfance '.

2* Seconde cause de TillusioD. Préjugé en faveur des morts.

On sait que dans les temps de l’ignorance primitive , ce préjugé a contribué plus que toute autre chose à ce qu'on appelle Vidolâtrie. Les morts sont devenus facilement des dieux. La superstition les invoque, elle entre en correspondance avec eux, elle attache des vertus surnaturelles à leurs reliques, elle va chercher dans les tombeaux des ossements pour les offrir au culte du peuple.

Si CCS erreurs grossières ont cessé, le préjugé meme qui leur donna naissance n’est pas détruit. De mortuis ntl nisi bonum. La raison dit qu’attaquer un cire vivant, c’est blesser un être sensible ; qu’attaquer un mort , c'est ne lui faire aucun mal. L’adage , tout absurde qu’il est , n’en est pas moins répété comme une maxime de sentiment et de morale.

Ce préjugé en faveur des morts cstprincipa-

çtics, <-t se développer qu'è proportion des raoyem csis- Uau. Il ue peut pas fsire autorité pour no état d« choses qui oc rcstcxublc en rieo à cclui-U.

CULTE DES ANCETnES.

iement fondé sur ce qu'un honme qui n'est plus, n'a plus de rivaux. A-t>il clé distin(^é par ton (;énie, ceux qui n'ont jamais ëlevé la voix en sa faveur, et même ses adversaires, chan{*eant tout-à-coup de 1aii{;age, se donnent, en le louant, un air de Justice et d'équité qui ne leur coûte rien : au contraire, ils satisfont par-là cette pa&sion maligne dont on a si bien dit :

Triste amanie des morts, elle bail les vivants.

L'envie , en effet , n'exalte les uns qtie pour déprimer les antres. Elle ne veut que découra^rer les efforts (généreux, eu représentant une dé(;énéralinn (p'aduelle dans l’espèce humaine; en substituant, autant qu’elle le peut, des regrets qui humilient, à des espérances qui animent.

I,es mêmes individus qui, sous le nom de safvesse des ancêtres, exaltent des (générations i(vnorantcs et inexpérimentées, ne parlent jamais de la (génération présente, c'est-à-dire de la masse du peuple , qu'avec le plus profond mépris.

Aussi lon(;-temps qu'ils se renferment dans ces déclamations («éneralcs, qu'ils placent dans deux (groupes distincts, d'un côté nos sa^^cs ancêtres, de l'autre le peuple de nos jours qpiorantet stupide, il est possible d'en imposer jusqu'à un certain point.

Mais qu'un assi{p)e iin temps positif pour cette époqire de saj*esse supérieure, qii’on la prenne où l'on voudra dans les rè{>nes passés , et que l'on compare classe à classe les liommes de ce temps et ceux du nôtre, la supériorité doit nécesHairement appartenir à ceux qui ont eu le plus de moyens u instniction. Si vous remontez à une époque qui aitpix'cédé l'imprimerie, vous trouverez même que les classes inférieures de notre temps l'emportent sur les classes supérieures du temps passé.

Prenez, par exemple, les dix premières années du rèfpic de Henri Vfll. La chambre des pairs était alors, sans contredit, la partie la plus éclairée de la nation. Il est de fait que plusieurs deslords laïques ne savaient pas lire ; mais accordons-leur à tous la connaissance de cet art, qxi’en auraient-ils fait, relativement à la science politique? quels étaient les livres où ils auraient pu en puiser les cléments? L’économie politique, la lui pénale , le droit ecclésiastique, le droit international, loin d'exister comme sciences, avaient à peine un nom qui les dési(piàt. Ce qu'on pouvait prendre dans les ouvrages d'Aristote ou de Cicéron, n'était

Iioint applicable aux temps modernes ; et d'aileurs ces sources de science ou de prétendue science , n'étaient accessibles qu’aux érudits. L'histoire d’An(;lelerre n’était composée que de iiiai(px;s chroniqties, d’une sèche nomenclature de traités , de sié{*es, de combats, de fun-

dations de couvents et d’abbayes, de cérémonies , de fêtes et d’exécutions , sans anciin détail sur les causes , sur les caractères , sur lo véritable état du peuple.

Passez au rè^ne de Jacques 1« , célèbre par son savoir et son éloquence. Ses livres sur les apparitions, sur les sorciers, sur les diables, sur leurs opérations et leurs différents pouvoirs , prouvent que ces notions cxtrava(;antes n'étaient pas moins le parta(^e des hommes les plus élevt's , que celui du peuple. Ia: seul privilé(>e de ce monarque, le Salomon de son temps, était de pouvoir tojirmenter et brûler ceux qui avaient le malheur de ne pas connaître aussi bien que lui l'essence de la nature divine.

Sons Charles II , même après que Bacon eut tracéleplaii de la saine philosophie, ne vit-on pas sur le premier sié(p? delà justice un jurisconsulte, encore estimé de nos jours le coryphée de la loi aiq’laisc, IcjtmeHale, qui ne savait pas déKnir, comme il le dit lui-même , ce qu'iv tait le iurcin , mais qui savait trop bien ce qu'était le sorltVé^e , et qui, poiirees deux délits, condamnait des hommes à mort sans aucun scnipule, au milieu des applaudissements universels des savants et des >(;noraiits de ce beau siècle ?

La litur(pc des catholiques contient, sous le nom d'exorcisme, une forme de procédure pour expulser les diables qui sc tont emparés du coiqis humain : bien entendu que cette upératinn ne pouvait réussir qu'entre les tnaiths d'un opérateur dûment privilé(»ié.

De nos jours, on est parv'enu à se procurer une entière sûreté contre toutes les puissances infernales, par un moyen plus simple et moins coûlcux. Depuis que le peuple a su lire et qu'un a imprimé des journaux, les revenants, les spectres, les vampires, les sorciers ont pris la hiite pour ne plus revemir. Mille espèces de superstitions qui naissaient de celle-là, toutes faites pour dé(rrader la raison, pour remplir la vie de terreurs , ont cédé au même talisman ; et on conçoit à peine aujourd'hui que ces absurdes opinions aient pu trouver créance autrefois, non-seulement dans le peuple, mais parmi scs conducteurs temporels et spirituels.

S'il est ridicule de vanter la so(Tessc des anciens temps, il ne l'est pas moins de célébrer leurs vertus. Nos ancêtres nous ont été inférieurs en probité comme en tout le reste. Plus on renarde en arrière, plus on trouve d’abus dans la reli(*ion et dans le (;navernement : c'est la violence de ces abus qui a produit les de(p'és comparatifs de réforme dont nous sommes si fiers. Il a fallu commencer par sortir de la servitude, qui était le lot des neuf dixièmes du (;enre humain. Qu'on choisisse dans les époques antérieures celle qu'on voudra ; il n'en est aucune qui présente un état de choses dont an homme sensé pût désirer le rétablissement total.

C)n se I.*iissc enthousiasmer par quelques

Page 1