PROPOSITIONS DE PATHOLOGIE SUR LESQUELLES SE FONDE LE RIEN DE
l'égalité.
Pathologie est un terme usité en médecine ; il ne l’est pas dans la morale, où il est également nécessaire. J’appelle />ot/iofoÿie 1 etude, la connaissance des sensations, des affections, des passions et de leurs effets sur le bonheur. La législation qui jusqu'ici n’a été fondée en grande partie <pie sur le terrain mouvant des
f»r^ugés et de Tinstinct, doit enfin s'élever sur a base inébranlable des sensations et de l’expérience. 11 faudrait avoir un tbermomètre moral, qui rendît sensibles tous les degrés de bonheur ou de malheur. Cestun terme de perfection qu’il est impossible d'atteindre , mais qu'il est Don d'avoir devant les yeux. Je sais qu’un examen scrupuleux du plus ou du moins, en fait de peine et de plaisir, paraîtra d'aliord une entreprise minutieuse. On dira qu'il faut agir en gros dans les affaires humaines, et se contenter d'une vague approximation. C'est le langage de TindifFérence ou de Tincapacitc. Les sensations des hommes sont assez régulières pour devenir l’objet d’une science et d’un art. Etjusquedà, on ne verra que des essais, des titonnements,des efforts irréguliers et peu suivis. La médecine a pour hase des axiomes de pathologie physique. La morale est la médecine de l'ame ; la législation en est la partie pratique : elle doit avoir pour base des axiomes de pathologie mentale.
Pour juger de l’effet d'une portion de richesse sur le bonheur, il faut la considérer dans trois états différents.
I* Lorsqu'elle a toujours été dans les mains des intéressés.
a** Lorsqu’elle vient d'en sortir.
3* Lorsqu’elle vient d\ entrer.
Observation générale^ Quand on parle de Teffet d'une portion de richesse sur le bonheur, c'est toujours abstraction faite de la sensibilité particulière des individus et des circonstances extérieures où Us peuvent se trouver. Les différences de caractère sont inscrulables , et la diversité des circonstances est telle m’elles ne sont jamais les mêmes pour deux inaividua. Si l’on ne commençait par écarter ces deux considérations , il serait impossible de faire aucune proposition générale. Mais quoique chacune de ces propositions puisse se trouver fausse ou inexacte dans tel cas particulier, on n'en peut rien conclure contre leur justesse spéculative ou contre leur utilité pratique. C’est assez pour leur justification, i* si elles approchent plus de la vérité que toutes autres qu'on pourrait leur substituer ; a* si elles peuvent avec moins d’inconvénient que tontes autres servir de base au lé(pslateur.
I. Passons maintenant au premier cas. Il s'amt d’examiner l’effet d’une portion de richesse lorsqu'elle a toujours été dans les mains dea intéressés.
I* Cfiatjue portion de richesse a une portion correspondante de bonheur.
a" De deux individus à fortunes indgaleSy celui qui a le plus de richesses a le plus de 6onheur.
y L'excédant en bonheur du plus riche ne sera pas aussi grand que son excédant en richessc.
|>R0P06m0N8 DE PATHOUX>IE. 6l
4* Par les mêmes raisons, pius est grande la di$fnx>portion entre les deux masses de richesses , tnomi U est probable qu'il existe une disproportion également grande entre les masses correspond dantes de bonheur.
Plus la proportion actuelle approche de té» galité, plus sera grande la masse totale de bonheur.
11 ne faut pas borner ce qu’on dit ici de la richesse & la condition de ceux qu’on appelle riches. Ce mot a une sqpiiHcacion plus étendue. Il embrasse tout ce qui sert à la subsistance , comme à l’abondance. C’est pour abréf;er qu’on a dit portion de richesse y au lieu de dire pot^ tion Je la madère de la rtcAesie*
J’ai dit que pour chaque portion de richesse on auait une certaine portion de AonAeur* Pour parler exactement, il faudrait dire une certaine chance de bonheur. Car l’efficacité d’une cause de bonheur est toujours précaire, ou, en d’au* très termes , une cause de bonheur n’a pas son effet ordinaire ni le même effet sur tous les in> dividus. Cest ici qu’il faut appliquer ce que nous avons dit de leur sensibilité particulière, de leur caractère, et de la variété des circonstances où ils se trouvent.
La seconde proposition découle de la première. Entre deux individus, celui qui a le plus de richesse a le plus de bonheur ou de chance de bonheur. C'est une vérité de fait dont la preuve est dans l’expérience de tout le monde. J en atteste le premier qui voudrait en douter. Qu’il donne ce qu’il a Je superflu au premier venu qui le loi demande : car ce superflu dans son système n’est que du sable dans ses mains, c’est un fardeau et rien de plus. La manne du désert te corrompait lorsqu’on en amassait plus 4^’on n’en pouvait consommer. Si de même la richesse, passé un certain point, était nulle pour le bonheur, personne n’en voudrait, et le désir d’accumuler aurait un terme connu.
La troisièine proposition sera moins contestée. Mettez d’une part mille paysans, ayant de quoi vivre et même un peu d’abondance. Mettez de l’autre part un roi, ou, pour fure abstraction des soins du gouvernement, un prince bien apanagé , ' aussi riche à lui seul que tous ces paysans pris ensemble. Je dis qu’il est probable que son bonheur est jplus grand que le bonheur moyen de chacun d eux , mais non pas égal è la somme totale de toutes ces petites masses de bonheur, ou, ce qui revient au même, je dis que son bonheur ne sera pas mille fois plus grand que le bonheur moyen d’un seul d’entre eux. Si la masse de son bonheur se trouvait dix fois et même cinq fois plus grande, ce serait encore beaucoup. L’nomme qui est né dans le sein de l’opulence, n'y est pas sensible
• Cett i e€ chef <]a'il faot ra|»porter le niai da gro» jeu. Que Ica chances en fait d'argent SMcat ëgntes . lea chaacea a fait àe bniiheur sont toujours dëfarorablea. je possède mille Un'es» L' enjeu eal de cinq cents. Si je perds, ma fnrlune est dimionoB de moitié : si je clk u'csi aug-
comme celui qui est l’artisan de sa furtune. Cest le plaisir d’acquérir, et non la satisfaction de posséder, qui donne les plus grandes jouissances. Le premier est un sentiment vif , aiguisé par les désirs, par les privations antérieures, qui s’élance vers des biens inconnus : l’autre est un sentiment faible, usé par l’habitude, qui n’estpointanimé parles contrastes, etquin’emprunte rien de l'imagination.
II. Passons au deuxième cas : examinons l’effet d'une portion de richesse, lorsqu’elle va entrer pour la première fois dans les mains d’un nouveau possesseur. Observez qu’il faut faire abstraction de l’attente : il faut supposer que cette augmentation de fortune survient inopinément, comme un don du hasard.
I. Prop. A force détre divisée, une portion de rieftesse peut être réduite au point de ne pro^ duire de bonheur pour aucun des co^partageants. C'est ce qui arriverait, rigoureusement parlant, si la portion de chacun était moindre que la valeur de la plus petite monnaie connue. Mais il n’est pas besoin de porter les choses à cet cx- Irêine pour que la proposition soit vraie.
a. Entre copartageants h fortunes égales, plus la distribution tt une portion de richesse laissera subsister cette égalité, plus grande sera la masse totale du bonheur.
3. Erttre copartageants a fortunes irrégales, phts la distribution contribuerait à les approcher deté“ galité, plus grande serait la masse totale du bon-
Ifl. Passons au troisième cas. Il s’agit d'examiner l’effet d’une portion de richesse qui va sortir des mains des intéressés. —Il faut encore faire abstraction de l'attente, supposer la perte inopinée; et une perte l’est presque toujours, parce que tout homme s’attend naturellement à conserver ce qu’il a. Cette attente est fondée sur le cours ordinaire des choses ; car, à prendre 1a masse totale des hommes, non-seulement on conserve la richesse acquise, mais encore on l’augmente. La preuve est dans la différence entre la pauvreté primitive de chaque société et la richesse actuelle.
1. Prop. La défalcation tfune portion de nchesse pnrduira dans la masse du bonheur de chaque individu une défalcation plus ou moins grande , en rutson du rapport de la partie défalquée h la partie restante.
Otcz^lui le quart de sa fortune, vous lui ôtez le quart de son bonheur, et ainsi de suite *.
Mais il est des cas où la proportion ne serait plus la meme. Si en m'ôtant les trois quarts de ma fortune vous entamez mon nécessaire physique, et qu’en m’ôtant la moitié vous l.*iissiez ce nécessaire intact, 1a défalcation de bonheur
mentee qu« d'on tien. Supposons l'cnjm de mille lirret. Si je gesoc, mon botibeur n'eiU pas doublé avec nw fortune : SI je perds, mou bonheur est détruit, je suis daus *l'iDdi£coce.
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ne sera pas simplement la nioidc en sus, mais le double, le quadruple, le décuple : on ne sait où s’arrêter.
a. P. ((^la posé.) A fortunes égales y plus est ^ranil le nombre Je personnes entre lesquelles une perte donnée se ti'ouve répartie , moins est considérable la défalcation qui en résulte h la masse totale du bonheur.
3. P. Parvenu h un certain point y la répartition rend les quote-parts impalpables. La défalcation faite h la masse du boiJteur devient nulle.
4* P* A fortunes inégales y la défalcation en 6on/ieur produite par u?ie défalcation en ncAesse, serait {fautant moindre que la distribution de la perte serait faite de manière h les rapprocher le plus possible de téyalité. (Abstraction faite des incoiiTcnienU attachés à la violadou de la sûreté.)
I>cs (joaTememenU, profitant du pro(p*ès des lumières, ont favorisé k plusieurs é{;ards les princij>es de IV^alité dans la répartition des pertes. C'est ainsi qu'ils ont mis sous la saiive- (rarde des lois ces bureaux d’assimmce, ces contrats si utiles, par lesquels les particuliers se cotisent d'avance pour faire face à des pertes possibles. L#e principe de l’assurance, fondé sur un calcul de probabilités, n’est que l’art de distril)ucr les pertes sur un assez (p*and nombre d'associés, pour les rendre très-légères et presque nulles.
Le même esprit a dirigé les princes, lorsqu’ils ont dédommagé , aux dépens cle l’état , ceux de leurs sujets qui avaient souffert, soit par des calamités puuliques, soit par les dévastations de la guerre. Rien de plus sage et de m>eux entendu à cet égard quel'administratinn dugrand Frédéric. C’est un des plus beaux points de vue sous lesquels on puisse considérer l'art social.
On a fait quelques tentatives pour indemniser les particuliers des pertes causées par des délits de la part des malfaiteurs. Les exemples de ce genre sont encore très-rares. C'est un objet qui mérite l'attention des législateurs, car c'est le moyen de réduire presque à rien le mal des délits qui attaquent la propriété. Mais ce système doit être modifié avec beaucoup de soin pour ne pas devenir nuisible. Il ne faut pas favoriser l’indolenrc, l’imprudence, qui négligeraient les précautions contre les délits, dans la certitude d'en obtenir un dédommagement; et il faut encore plus redouter la fraude, les connivences secrètes, qui supposeraient des délits cl les feraient naître pour usurper l’in- «Icmnité.L’utililc do ce remède dépendra donc de la manière dont il sera administré. Mais il n y a qu une indifférence coupable puisse rejeter un moyen si salutaire, pour s épargner la peine d'en séparer les inconvénients.
• Il ne l'ensuit pai (jne la somme rla mal l'emporte sur relie du bien : non>seiilernent le mal est plus rare, mai» il est accidentel , il ne découle pas romme le bien de causes eonstanics cl néeesMircs ; et jusqu'à uii certain point il c«l