‹ Œuvres de J. Bentham, jurisconsulte anglaisChapitre 48 sur 524 · DE LA SÛRETÉ · texte numérisé non relu

DE LA SÛRETÉ

Nous sommes arrivés à l'objet principal des lois : le soin de la sûreté. Ce bien inestimable,indice distinctif de la civilisation , est entièrement l'ouvrage des lois. Sans lois, point de sûreté : par conséquent point d'abondance , ni même de subsistance certaine. Et la seule égalité qui puisse exister en cet état, c’est l’égalité de malheur.

Pour estimer ce grand bienfait de la loi , il ne faut que considérer l'état des sauvages. Ils luttent sans cesse contre la famine : elle moissonne quelquefois en peu de jours des peuplades entières. l..a rivalité des subsistances produit parmi eux les guerres les plus cruelles, et l'homme poursuit l’homme comme les bétes féroces pour s'en nourrir. La crainte de cette horrible calamité fait taire chez eux les plus doux sentiments de la nature : la pitié s’allie à l'insensibilité pour donner la mort aux vieillards qui ne peuvent plus suivre leur proie....

Examinez encore ce qui se passe dans ces époques terribles où les sociétés civilisées rentrent presque dans l’état sauvage , c'est-à-dire , lorsque dans la guerre les lois qui font la sûreté sont en partie suspendues. Chaque instant <lc sa durée est fcconu en calamités. A chaque pa.s qu’elle imprime sur leglolie, à chaque mouvement qu'elle fait , la masse existante de la richesse, le fond de l'aliondance et de la subsistance, décroit et dépérit. Les cliaumières sont ravagées comme les palais. Et combien de fois la ra^'e ou même le caprice d'un moment n’ont-iU pas livré à la destruction le produit lent <les travaux d’un siècle?

La lot seule a fait ce que tous les sentiments naturels n’auraient pas eu la force de faire. La loi seule peut créer une possession fixe et durable qui mérite le nom de propriété. La loi

seule peut accoutumer les hommes à courber la tête sous le joug de la prévoyance , d'abord pénible à porter, mais ensuite agréable et doux. Elle seule peut les encourager à un travail superflu pour le présent, et dont ils ne jouiront que dans l’avenir. L'économe a autant d’ennemis qu'il y a de dissipateurs, ou d'hommes qui veulent jouir sans se donner la peine de produire. l.>e travail est trop pénible pour la paresse : il est trop lent pour l'impatience. La ruse et l'injustice conspirent sourdement pour s’en approprier les finiits ; l’insolence et l’audace méditent de les ravir à force ouverte. Ainsi partout la.sûreté chancelle : toujours menacée, jamais tranquille, elle vit au milieu des embûches. 11 faut au législateur une vigilance toujours soutenue, une puissance toujours eu action pour la défendre contre cette foule renaissante d’adversaires.

La loi ne dit pas à l’homme : Trauaille , et je te récompenserai; mais elle lui dit: Travaille, et les fruits de ton traifail, cette récompense naturelle et suffisante que sans moi tu tte pourrais conserver, Je t’en assurerai la jouissance , en arrêtant la main qui voudrait les ravir. Si l'industrie cré^ , c'est la loi qui conserve : si au premier moment on doit tout au travail, au second moment et à tout autre , on est redevable de tout à la loi.

Pour se faire une idée nette de toute l’étendue qu’il faut donner au principe de la sûreté, il faut considérer que l'homme n est pas, comme les animaux , borné au présent, soit pour souffrir, soit pour jouir, mais qu’il est susceptible de peines et de plaisirs par anticipation , et qu'il ne suffirait pas de le mettre à l’abri d'une perte actuelle, mais qu’il faut lui garantir, autant que possible , so.s possessions contre les pertes fu-

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