‹ Œuvres de J. Bentham, jurisconsulte anglaisChapitre 485 sur 524 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

TROISIÈME CAUSE DES SOPHISMES. — PRÉJUGÉS FONDÉS SUR l'aUTORITÉ.

On appellepr^'u^éane opinion vraie on fausse adoptée sans un examen sufGsant,adoptcc avant la preuve , et par conséquent sans preuve.

^aucoup de préjuges sont des opinions saines. Ce sont des résultats d'une expérience générale et antérieure à nous. Ils nous conduisent comme ferait la raison même. De là naît un préjugé légitime en faveur des préjugés.

En effet, la disposition à recevoir sur la parole d'autrui , non-seulement des faits, mais des opinions, est un de ces penchants universels qu’il n’est pas besoin de prouver: penchant absolument nécessaire à la nature humaine et le résultat do notre faiblesse et de noU’c ignorance ; car la somme d’idées que chacun peut acquérir par lui-même , ou vérifier par son propre examen, est toujours très-petite, en comparaison de celle qu’il a reçue des autres et qu’il prend sur leur autorité. Nous vivons d’héritage et d’emprunts , fort peu de notre manufactui*c et de notre fonds. Veut-on examiner ces idées d’adoption? c'est un travail au-dessus de la capacité du grand nombre ; et c’est )

même pour les plus capables, une opération laborieuse qui répugne à la paresse de l’esprit humain.

Voilà, dira-t-on, une excuse naturelle pour toutes les erreurs. C'est donner gain de cause aux préjuges contre la raison.

Ce peut être une excuse pour le vulgaire : ce n’en est pas une pour les liommes publics : ce n’est pas du moins une justification, dans le cas où ces préjugés sont des sources d’erreur.

C’est qu’eu effet de tels préjugés sont ordinairement fondés sur quelque intérêt séducteur : c'est là ce qui dispose à les recevoir sans preuve sur la seule force de l’autorité. On va même plus loin : on veut les soustraire à l'examen : et ce qui commence à prouver la mauvaise foi, c’est qu’on est porté à les soutenir de toute la puissance du gouvernement.

Si dans une a.ssemblée délibérante, vous trouvez une disposition générale à se laisser gouverner par des prijugés d’autorité, vous en d<^ couvrirez facilement la cause en étudiant la cuDStitution de cette assemblée.

54o CAUSES SES

Vous ▼erras peot^Cra que les membres sa senlent véritablement indépendants du peu» pic; que la plupart des élections sont réduites à de vaines formalités ; que les places, amovibles en apparence, ne le sont point réellement ; qu’elles appartiennent comme de droit à des Amines riches ; qu'elles confèrent un pouvoir sans responsabilité, par conséquent sans obÜçation; et que ces mêmes représentants, qui ont si peu à craindre de la part des électeurs, ont bcautroup à espérer de la part du gouvernemenU

Dans cet état de choses, il y aura un fp*and nombre d'hommes opulents et timides , qui auront l'habitude de se laisser gouverner par des chefs dont les intérêts sont semblables aux leurs. L'ignorance dn peuple est passive ou téméraire : i’q^norance des classes supérieures a un caractère différent : elle est disposée au maintien de tout ce qui existe. Plus un est ignorant , plus on a la tête remplie de tous les préjugés établis.

Le mot Ignorance, appliqué à cette classe

gOPBtSMES.

d’hommes, ne doit pat être entendu comme excluant l'éducation commune. D’ailleurs dans une société civilisée, U y a, pour ainsi dire, une portion flottante d'instruction mêlée de faux et de vrai, à laquelle chacun participe, et qui s’infuse dans l’esprit par une respiration insensible. Sans songer à s'instruire, on saisit toujours dans la conversation quelques-unes de ces idées qui circulent. L’ignorance dont je parle est relative aux études qui appartiennent à l'homme public, à ces études qui exigent de l'attention, du travail, de la persévérance, et ui supposent des motifs proportionnels aux ifKcuités à vaincre. L’ignorance n'est pas seulement relative à la quantité d'information , elle l'est aussi à la qualité. La qualité est ce qui rend un individu propre à une situation. I^e plus habile naturaliste, le plu.s savant mathématicien peuvent être, dans ce sens, les membres les plus ignorants d'une assemblée législative.

Dans un corps politique ainsi composé, la majorité sera presque toujours conduite par des pr^ugés d autorité.

Page 1