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CHAPITRE II

DE l’esclavage.

Lorsque l'habitude de servir fait un état, et fpie robli{;ation de continuer dans cet état par rapport h un certain homme ou à d’autres qui dérivent leurs titres de Ini, embrasse la vie entière du servant, j’appelle cct état esdavaije.

L’escluva^'e est susceptible de beaucoup de modifications et de tempéraments, selon ta fixation plus ou moins exacte des services qu'il est permis d’exiger, cl selon les moyens coercitifs dont il est permis de faire usage. 11 y avait bicu de la différence dans l'état d'im esclave à Athènes et à Lacédémone : il y en a bien plus encore dans celui d’un serf russe, et d’un nègre vendu dans les colonies. Mais quelles que soient les limites sur le mode de l’autorité, si l'obligation de servir n’en a point en fait de durée, je l’appe>le toujours esclavage. Pour tirer la ligne de séparation entre la servitude et la liberté, il faut bien s'arrêter à un point, et celui-là me parait le plus saillant comme le plus facile à constater.

Ce caractère tiré de la perpétuité est d’autant plus essentiel, que là où il sc trouve il afTaiblit, il éner\*e, il rend tout au moins précaires les précautions les plus sages prise.s pour mitiger l’exercice de l’autorité. Le pou-

voir illimité dans ce sens peut difficilement être limité dans quelque autre. Si l’on consU dère d’un c6té la facilité (pie possède un maître d’aggraver le joug peu à peu, d’exiger avec rigueur les services qui lui sont dus, d’étendre ses prétentions sous divers prétextes, d’épier les occasions pour tounncnlcr un sujet insolent qui o.sc refuser ce qu’il ne doit pas; — si l'on considère, d’un antre c6té, combien il serait difficile aux esclaves de réclamer ou d'obtenir la protection légale, combien leur situation 4^mestique devient plus fâcheuse après un éclat public contre leur maître, combien plus ils sont portés à le captiver par une soumission illimitée qu’à l’irriter par des refus, on comprendra bientôt que le projet de mitiger la serv'itudc par le droit, est plus facile à former qu'à exécuter; que la fixation des services est un moyen bien faible pour adoucir le sort de l’esclavage; que sous l’empire des plus belles lois à cct égard, on ne punira jamais que les infractions Ic.s plus criantes, tandis que le cours ordinaire des rigueurs domestiques bravera tous les tribunaux. Je ne dis pas pour cela qu’il faille abandonner les esclaves au pouvoir absolu d’un maître, et ne point

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leur donner la protection des lois, parce qne Ce n est pas ainsi que les choses Tout. Dès cette protection est insuffisante. Mais il était que resclava{^ est établi, il devieut le lot du nécessaire de montrer le mal inhérent h la na- plus grand nombre. Un maître compte ses estare delà chose, savoir, l'impossibilité desou- claves comme ses troupeaux, par centaines, mettre à un frein légal l'autorité d'un maitre par milliers, par dixaines de milliers. L'avansur ses esclaves, et de prévenir les abus de ce tage est du côté d’un seul, les désavantages pouvoir, s’il est disposé à en abuser. sont du c6té de la multitude. Quand le mal de

Que l’esclavage soit agréable aux maîtres, la ser>ilude ne serait pas grand, son étendue c'est un fait qui n’est pas douteux, puisqu’il seule suffirait pour le rendre très-considérable, suffirait de leur volonté pour le faire cesser à Généralement parlant, et toute autre considé- Tinstant : qu’il soit désagréable aux esclaves, ration à part, il n’y aurait donc pas à hésiter c’est un fait qui n’est pas moins certain , puis- entre la perte qui résulterait pour les maîtres qu*on ne les retient partout dans cet état que de raffranchissement, et Je gain qui en résulpar la contrainte. Personne qui se trouvant ferait pour les esclaves.

libre voulût devenir esclave : personne <|ui sc Un autre argument très-fort contre l'escla- IrouvaiU esclave ne vonlût devenir libre. vage, est tiré de son inHiience sur la richesse II est absurde de raisonner sur le bonheur et la puissance des nations. Un homme libre des hommes autrement que par leurs propres produit plus que ne produit un esclave. Mettez désirs et par leurs propres sensations : il est en liberté tous les esclaves qtie possède un absurde de vouloir démontrer par des calculs, maitre : ce maitre perdra sans doute uneparqu'un homme doit se trouver heureux., lorsfpi’il tiède ses biens, mais les esclaves, pris tous se trouve malheureux , et qu’une comlitioii où ensemble, produiront non-seulement ce qu'il personne ne veut entrer, et dont tout le monde perd, mais encore davantage. Or, le bonheur veut sortir, est une condition bonne en elle- ne peut que s’augmenter avec l'abondance, et même, et propre à la nature humaine. Je peux la puissance publique s'accroît dans la même bien croire que la différence entre la liberté et la proportion.

servitude, n’estpasaussigrandequ’elleleparait Deux circonstances concourent il diminuer à des esprits araenU et prévenus. L'habitude le produit des esclaves : l'absence du stimudu ma/, à plus forte raison l’inexpérience du laot de la récompense, et i’insccuricé de cet mieujr, diminuent beaucoup l'intervalle qui état.

sépare ces deux états si opposés au premier II est aisé de sentir que la crainte du châticoup d'œii. Mais tous ces raisonnements de ment est peu propre a tirer d’un travailleur probabilité sur le bonheur des esclaves sont su- toute rinuustrie dont il est capable, tontes les perdus, puisque nous avons toutes les preuves valeurs qu’il peut fournir. La crainte l’engage de fait que cet état n'est jamais embrassé par plutôt A masquer sa puissance qu'à la montrer, choix, et qu'au contraire il est toujours un ob- à rester au-dessous de Ini-mémc qu'à se surjet d’aversion. passer.

On a comparé l'esclavage à la condition d'e- 11 se mettrait à l’amende par une œuvre de eolier prolongée durant la vie. Or, combien de surérogation, et ne ferait que hausser la megens ne disent pas que le temps passé à l’école sure de ses devoirs ordinaires en déployant sa a été la période de leur plus grand bonheur, capacité. H s'établit donc une ambition in- Le parallèle n'est juste que sous un rapport, verse, et l’industrie aspire à descendre plutôt La cirt^onstance commune aux deux états, c’est qu'à monter. Non-sculemcnt l'esclave produit la sujétion : mais ce n’est rien moins que cette moins, il consomme davantage, non par la circonstance qui fait le bonheur de l’écolier, jouissance, mais par le gaspillage, le dégât et Ce qui le renu heureux, c’est la fraîcheur de la mauvaise économie. Que lui importent des l’esprit qui donne à toutes les impressions le intérêts qui ne sont pas les siens? Tout ce qu'il charme ue la nouveauté : ce sont des plaisirs peut s’épargner de travail est un ^ain pur pour vifs et bruyants avec des compagnons de même lui : tout ce qu’il laisse perdre n est une perte âge, comparés à I.1 solitude et à la gravité de que pour son maitre. Pourquoi inventerait-il la maison paternelle. Kt après tout, combien de nouveaux moyens de faire plus ou de faire trouve-l-on d’écoliers qui ne soupirent pas après mieux? Pourquoi perfectionner, il faut penser; le moment de cesser de l’être ?(^ii d’entre eux et penser est une peine qu’on ne se donne pas voudrait se résoudre .à l’être toujours? sans motif. Ij'lioinme ui gradé au point de

Quoi qu’il en soit, si l’esclavage était établi n’être qu’un animal de service, ne s'élève jadans une telle proportion qu’il n'y eût qu’un mais au-<lessus d’une aveugle routine, et les seul esclave pour chaque maître, j’hésiterais générations se succèdent sans aucun progrès, peut-être, avant de nrononcer, sur la balance II est vrai qu’un maître qui entend ses intéentre l’avantage de l'iin et le désavantage de rêts ne disputera pointa scs esclaves les petits l'antre. Il serait possible qu’à tout prendre, la proHls que leur industrie peut leur fournir : somme du bien, dans cet arrangement, fût il n'ignore pas que leur prospérité est la sienne, presque égale à celle du mal. et que pour les animer au travail, U faut leur

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offrir l'appAt ü*une rccompen»e inun<fduite. aue celle de Hionneur : et comme riniusticc Mais celte faveur précaire, subordonnée au de travailler sans dédumma^^ement pour ravancaractèrc d'un individu, ne leur inspire point ta{^e d'autrui ne saurait leur échapper, les esrelte eoidiancc qui porte les vues sur l'avenir, clavcs n'ont pas honte de s'avouer les uns aux qui montre dans des économies journalières la autres une répuçnauce au travail qui leur est base d'un bien-être futur, et qui fait étendre commune.

sur la postérité des projets de furlune. Us sen- 3* Ce qui se présente au journalier comme teiit bien que plus riches, iU seraient exposés un {;ain est un (rain sùr : tout ce qu'il peut ao à l'extorsion; si ce ii’cst de la part du maître, quérir e.st à lui sans que personne ail jamais ce sera de la part des intendants et de tous droit d'y toucher; mais nous avons vu qu'il les suhaltcrnes eu autorité, plus avides et plus ne peut point y avoir de sûreté réelle pour l’csredotitahles que le maître. U n’y a donc point clave. On peut citer à cet é{»ard des excepde lendemain pour la plupart des esclaves. Les lions. Tel sci(p)cur russe, par exemple, a des jouissances qui se réalisent à Tinstant peuvent esclaves industrieux qui possèdent plusieurs seules les tenter. Ils seront ('ourmands, pares- milliers de roubles , et qui cti jouissent comme seux, dissolus, sans compter les autres vices leur maître jouit de ses Liens : maisce sont des qui résultent de leur situation. (à;ux qui ^t cas particuliers qui ne chaïq^enl pas la règle une prévoyance plus longue enfouissent leurs ordinaire. Quand on veut juger des efl'eU d'une petits trésors. triste sentiment de l'iiisécu- disposition générale, il ne faut pas s’arrêter à rite, iiiséparahle de leur état, nourrit donc en ces cas singuliers et transcendants, eux tous les défauts destructifs du l’industrie, Dans cet exposé succinct des inconvénienU toutes les habitudes les plus funestes à la so- de la servitude, on n'a point cherché à émouciélé, sans coir.pcn.saiion et sans remède. Ce voir, on ne s’est point livré à rîmagiiiation, on n’est pas ici une vaine théorie : c'est le résuU n’a pas jeté un caractère odieux sur les maîtres tat de.s faits dans tous les temps et dans tous eu généralisant des abus particuliers de puis- Ics lieux. sauce : on s'est même abstenu de parler de

Mais, dit-on, le journalier libre en Kuropc ces moyens terribles de rigueur et de contrainte est à-peu-près sur le même pied par rapport usités dans ces gouvernements domestiques, au travail, que l’esclave. Celui qui est payé sans loi , sans procédure, sans appel, sans pupar pièce a pour mobile la récompense, et blicité et presque sans frein; car la responsachaque effort a son salaire : celui qui est pa^é bitilé, comme nous l'avons vu, ne peut avoir par jour n'a pour mobile que 1a peine; qii il lieu que pour des cas extraordinaires. Tout fasse peu ou beaucoup, il ne reçoit que le prix ce qui tieiU au sentiment est aisément accusé de sa journée : ainsi point de récompense. S'il d’cxagéraiion, et la simple évidence de la raifait moins qu'a l’ordinaire, il peut être ren- son est si forte, qu'elle n'a pas besoin dececovoyé, comme l’esclave en pareil cas peut être lurissuspect. Les propriétaires d'esclaves, à qui battu : l’un et l'autre ne sont excités qtic par ta rintérêt personnel ii a pas nié le bon sens et crainte, et n’uiit point d'iiitérél dans le pro- l'humanité, coiiviendraieiitsanspeiiicdesavanduit de leur travail. tages de la lil>erlé sur la servitude, et désire-

II y a trois choses à répondre, l* Il n'esl pas raient eux-iiiêuies que l’esclavage fût aboli, si vrai que le journalier n'ait pas le mobile de la cette abolition pouvait avoir lieu sans buulcrécompeuse. Les plus habiles et les plu.s actifs verser leur état et leur fortune, et sans porter sont mieux payés (|uc les autres; ceux tpii se atteinte à leur sûreté personnelle'. Les injtisdisliiigucnt sont plus constamincut employés, tiees et les calamités qui ont accompagné des et ont toujours la préférence pour les travaux tentatives pnk'ipitées forment la plus grande les plus lucratifs : voilà donc une récompense objection contre le.s projets d'affranchissement, réelle qui accompagne tous leurs efforts.* Cette opération ne pourrait se faire suhite-

2* N’y eût-il que des motifs de l'espèce pc- ment que par une rév»)lution violente, qui, en nalc, ou aurait une prise de plus sur le jour- dépluçanttousleshonimes,endétruisanttuutcs nalier que sur l'esclave. L’ouvrier libre a son les propriétés, en mettant tous les individus houneur comme un autre. Dans un pays libre, dans une situation pour laquelle ils n’ont point il y a une honte attachée à la réputation d’ou- été élevés, produirait des maux mille fois plus vricr paresseux ou iucapable : et comme à cet grands que tous les biens qu’on pourrait eu épard les yeux de ses camarades sont autant attendre.

d ajoutés à ceux du maitre, cette peine d’hon- Au licudcrcndre l'affranchissementonéreox neur s’inflige en une inflnité d’occasions par au maître, il faut autant qu'il est possible le des juges qui n’ont point d’intérêt à le mena- lui rendre avantageux : et le premier moyen ger. C’est ainsi qu’ils cxerceut une inspection qui s’offre naturellement pour cela, c’est de réciproque, et sont soutenus par l'émulation, hxer un prix au(|iiel tout esclaveaurait le droit ilc mobile a beaucoup moins de force sur l'es- de se racheter. Malheureusement ce moyen est clave. Le traitement ampiel ils sont soumis les exponé à une objection bien forte. Dès-lors rend peu sensibles à une peine aussi délicate l'iiitérêt du maître se trouve en opposition avec

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