‹ Œuvres de J. D. Lanjuinais (volume 4)Chapitre 76 sur 101 · DU MITHRIDATE D'ADELUNG · texte numérisé non relu

DU MITHRIDATE D'ADELUNG

On a vu dans le Magasin Encyclopédique, juin 1807 , une notice générale du Mitkridate. Le morceau qui suit est moins un extrait qu'une traduction un peu libre de l'unç des parties les plus soignées de cet important ouvrage. On la donne ici pour faire connaître , par un exemple de choix , la méthode et la manière de l'auteur, en même tems pour offrir en quelques pages un précis de ce qu'on sait en Europe, et de ce qu'on y a pensé de plus remarquable sur un sujet très -intéressant, difficile, peu familier, même a la plupart des savans.

§ ieT, Observations particulières sur les langues monosyllabiques.

Les langues monosyllabiques régnent dans le sud- est de l'Asie. Elles occupent la Chine, le Tibet , les contrées du nord de l'Inde , l'empire des Birmans, le pays du Pégou , de Siam, du Tonquin, de la Cochinchine , de Camboye et de Laos, c'està-dire la huitième partie de l'Asie. Là, dans un espace de 1 3o milles carrés , cent cinquante k cent quatre-vingts millions d'hommes bégaient encore le

langage informe de l'enfance du genre humain. Il est surprenant que les missionnaires de Pékin nous présentent la Chine comme Y unique ' région dont la langue soit monosyllabique , tandis qu'à côté des Chinois , tant d'autres peuples ont le même désavantage.

Ces nations , à proprement parler, n'ont pas de mots, mais de l'étoffe dont elles {fourraient eu faire, de rudes sons radicaux , qui suffisent pour les notions principales, et pour les nuances les plus saillantes , mais qui ne peuvent exprimer ni les modifications , ni les idées accessoires d'un ordre secondaire.

Co , par exemple , est pour les Chinois ce qu'est pour les Allemands le radical hab; il rend l'idée vague de possession , d'appartenance. Mais les Chinois n'ont, pour toutes les nuances de cette idée, que le terme stérile et invariable co; au contraire, avec hab y les Allemands ont fait d'autres mots plus déterminés en grand nombre , hab en , avoir ; ich habe, j'ai; du hast, tu as; wirhaben, nous avons; ich hatte, j'avais; habend, ayant; die habe, l'avoir, etc. , etc. , etc.

Les peuples à langues monosyllabiques , usant de chaque son radical, sans jamais y rien changer, ne peuvent que péniblement et bien imparfaitement exprimer la plupart des idées , qui ne sont que des variations , des accessoires du sens primitif.

1 Voy. Mémoires concernant les Chinois , ton». VIII , pag. 14 1 et i56. {Note du Trad.)

DE J.-b, LANJUiNAIS. 447

De la ce langage si pauvre , qui manque de termes pour distinguer ce qu'il est le plus nécessaire de ne pas confondre , qui , dans le cours de la vie civile, ouvre un vaste champ à l'équivoque et aux obscurités; qui, en matière de sciences, instrument ingrat et désespérant, ne fait que multiplier et consolider l'erreur, perpétuer l'enfance de la raison '. Tant que les Chinois , par exemple , resteront bornés à leur langue , telle qu'elle est , il leur sera toujours impossible de parvenir à naturaliser chez eux les sciences , et même les arts de l'Europe.

Pour atteindre ce noble but , les voies leur sont ouvertes, à eux et à tous leurs voisins, qui ne savent proférer que des monosyllabes ; c'est d'enrichir leurs langues par l'inflexion, la dérivation et la composition : qu'ils osent l'entreprendre, et que ce soit avec discernement.

Chez les Birmans, to désigne le pluriel; et /tient lieu de génitif, comme en latin et en tatare montchou; ils disent donc sa ken, seigneur; sa ken i, du seigneur; sa ken to, les seigneurs; qu'ils osent unir leurs signes , dire, écrire saken, sakeni, sakento, etc. ; ils auront alors des déclinaisons et les avantages qui en résultent.

Mais leur système de prononciation, modulé par des tons propres , retient hors de la bonne voie les peuples à langues monosyllabiques. Les syllabes ajoutées aux termes principaux , dans les mots dé-

1 Les Japonais appellent le chinois la langue de confusion, lbid. , tome VII , p. i o. ( Note du Trad. )

clinés ou dérivés , ne#pourraient chez eux conserver leurs tons actuels; ou bien les termes priuci— paux perdraient leur ton et par-là leur valeur, car chaque mot a divers sens que les tons différencient; supprimer les tons , ce serait ajouter à l'obscurité de la langue et en renverser tout le système .

Cependant tous les autres peuples, même les plus grossiers , ont su vaincre ces obstacles ; c'est ainsi qu'ils ont obtenu la clarté et l'harmonie . On peut s'étonner que tant de nations, qui bien anciennement ont porte leur langue à un certain degré de culture , aient toujours conservé sa pauvreté monosyllabique. II faut en accuser, non pas seule* ment la puissance de l'habitude , si forte en ces climats brulans où l'inaction du corps et de l'esprit est la prérogative spéciale des dieux et des souverains , mais encore cet isolement extrême où sont retenus la Chine et les pays voisins , d'un côté par l'Océan, et de l'autre par d'énormes chaînes de montagnes. C'est cet isolement surtout qui a empêché toute innovation dans ces contrées; comme la même cause a empêché qu'elles changeassent d'habitans , et nous y fait retrouver encore aujourd'hui la descendance directe des premières peu* pladesqui s'y sont établies dans l'enfance du monde.

Leurs enfans émigrés , et devenus barbares dans les rudes et vastes plaines du milieu de l'Asie, revinrent dans la suite influer par la conquête sur ces peuples méridionaux; mais il avait fallu des siècles pour que ces émigrés se multipliassent dans leurs

DE J.-D. L&N JU1NAIS. 4(g

énormes déserts; ainsi leurs influences lurent d'abord faibles , et laissèrent aux peuples dont les langues étaient monosyllabiques, le tems d'avancer paisiblement en population et en civilisation. Lorsque les barbares, dont le langage était devenu polysyllabique, franchirent les puissans remparts qu'avait élevés la nature , leurs irruptions ne purent détruire des langues et des mœurs fortement enracinées dans des contrées dont la vaste étendue et la nombreuse population rendaient plus faible Tinfluence de ces nouvelles peuplades. Devant les millions d'habitans de la Chine et du Tibet , les conquérans, quoique nombreux, se trouvèrent encore faibles; et lorsque les peuples attaqués, vaincus d'avance par leur propre mollesse, durent céder à la force de leurs sauvages agresseurs , Us purent maintenir du moins leurs langues, leurs institutions et leurs usages.

On ne dira pas cependant que les langues monosyllabiques soient restées précisément aussi pauvres qu'elles le furent vers Porigine de l'espèce humaine. Il est assez prouvé par la différence entre ces langues et leurs dialectes, qu'il n'y a pas de. langage, si borné qu'on le suppose, qui ne soit encore sujet a différentes altérations.

Le tems et d'autres circonstances ont aussi opéré sur les tons et sur les sens des mots; mais les formes et tout l'édifice de la langue sont encore ici, comme on conçoit qu'ils ont dû être dans la première enfance de la raison.

Page 1