CHAPITRE VIL
LA BàtTOBKAM CHU LES FBUFL28 QUI •■ PAlTAGBtlftT l'EMMEE
ftOMAIN.
Les hordes qui se partagèrent l'empire romain usaient aussi de la bastonnade; mais, un peu plus réservés que les empereurs de Rome , ils n'y soumettaient que les esclaves et les colons, espèce d'esclaves alors ou censés tels. La grosseur du bâton pénal fut déterminée par la loi salique. L'on remarque dans les lois de ces troupes de barbares , qu'ils faisaient, comme les Romains, donner fa nu la bastonnade. Le nombre de coups était fixé , non pas fa trente-neuf pour quarante , selon Fusage des Hébreux ; non pas de dix fa cent comme en Chine, mais de soixante fa cent vingt , ou fa deux cents et même fa trois cents coups. Ces coups çn si grand nombre pourraient faire penser que chez ces barbares l'exécuteur frappait moins violemment que chez les Romains ; cependant, on voit dans Grégoire de Tours que le condamné a ce châtiment expirait parfois sous le bâton.
L'étude du droit romain étant devenue floris-
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santé au treizième , an quatorzième siède , dans la plus grande partie de l'Europe, par l'institution papale des universités , et par celle des grades académiques empruntée des grades militaires du tems , les bacheliers , les licenciés , les docteurs en droit , trop enthousiasmés de leurs grades et de la supériorité du Digeste et du Code sur les statuts et usages du régime féodal, firent, avec an «èle imprudent, recevoir et prévaloir les institutions impériales. Ce fut ainsi que s'établirent partout en Europe la bastonnade et la flagellation, selon les Pandectes et le Code Justinien y plus rigoureux dans cette partie que les lois des barbares. Ainsi nos juges, nos gradués civils et ecclésiastiques condamnèrent arbitrairement les hommes libres II passer par les verges en public , ou bien sous la eustode y c'est-h-dire dans la prison. Mçûs, doc le ment, ils en exemptèrent les nobles comme les plus honnêtes gens, honestiores y et le nombre des coups redevint arbitraire. L'ordonnance forestière du bon roi Henri IV de ï 60 î , et celle du grand roi Louis XIV de 1669, titre 3o, art. 8 et 12, enjoignaient de condamner pour les délits de chasse les gentilshommes k l'amende , et les roturiers h la flagellation par la main du bourreau.
Une législation analogue s'établit généralement dans l'Europe. En voici un exemple mémorable, tiré de la loi portugaise du 21 octobre 1686, ou don Pierre prépara si follement la monarchie jésuitique du Paraguai encore aujourd'hui subsistante.
DE J.-D. LANJUJNA1S. 65t
Cette loi porte que les pères de la Compagnie auront désormais dans leurs missions le gouvernement temporel et politique, et défend à tous blancs et créoles, à cause des mauvaises suites, de demeurer dans ces missions sous peine du Jouet pour les roturiers et du bannissement pour les nobles.
Selon différentes lois françaises du dix-septième au dix-huitième siècle, on passait les soldats par les verges, et Ton fouettait dans les carrefours les femmes de mauvaise vie , tandis qu'on en fouettait d'autres sous la eut t ode , avec un discernement d'autant plus libre de la part des juges , que les peines étaient arbitraires selon l'usage de ce lemslà. Enfin les chefs militaires de la fpur avaient désolé les soldats français en essayait de les soumettre de fait aux coups de plat de sabre à discrétion : c'était une sorte de bastonnade.
Nous en étions , en France , à ce degré d'érudition et de sagesse en 1789. Hélas ! aujourd'hui même, dans nos bagnes à la vérité , la bastonnade n'est qu'une correction de police intérieure administrative, infligée très discrétionnairement d'après Tordre vqri>al d'un commissaire. Voici comme elle est décrite dans les Considérations sur les Baignes, publiées à Paris en i8a3, pages 28 et 29- : « Ce châtiment consiste h appliquer sur les reins » nus un certain nombre de coups, avec une corde » goudronnée de l'épaisseur d'un pouce. En un » instant la chair est déchirée, des tumeurs nom- » breuscs s'élèvent , se gonflent , se crèvent , et une
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» rigole sanglante est creusée sous les coups redou- » blés. Ah ! s'il se pouvait qu'un homme sensible, i» un magistrat fût présent k cette exécution ! quelle » ne serait pas son indignation, si , voyant les lam- » beaux de chair pendante , le sang qui ruisselle , » il entendait les plaintes, du patient et l'accent fé- » roce de celui qui crie au bourreau : Pique, gar- » çon; ton dirait que tu es mort ; pique donc ,
» coupe y coupe!!! » Etonnez-vous ensuite quand les journaux vous apprennent qu'un forçat vient diéventrer froidement un ou plusieurs gardiens ou autres préposés , ou qu'il a fallu tuer quatorze forçats k coup de fusil et k bout portant ! Par quelle connivence ou négligence de pareilles scènes sontelles possibles ? arrivent-elles dans notre siècle et au milieu de nous ? -
J'ai dit que dans presque toute l'Europe , la bastonnade civile et militaire est encore en vigueur. Je ne m'arrêterai qu'k de grands exemples choisis dans l'histoire de la Prusse , de la Russie et du Portugal ; mais je placerai ici deux anecdotes françaises peu connues , et des tems passagers où l'on essaya vainement de soumettre nos soldats au^volées de coups de bâton.
Voici la première: M. de Saint-Germain, exjésuite , ministre de la guerre , militaire estimable k beaucoup d'égards, et dont l'esprit était, sur beaucoup d'objets , plein de vues excellentes , avait retenu de ses premières écoles quelques vieux préjugés, quelques idées jésuitiques; il méconnut as-
sez le caractère national pour tenter d'introduire la bastonnade par coups de plat de sabre à volonté dans l'armée française. II faillit la soulever et se vit forcé de renoncer k imiter la discipline allemande. On cite la vigoureuse réponse d'un grenadier français à l'officier qui, pour lui faire endurer un pareil châtiment, lui disait : « Mais c'est h coup de plat de sabre , mais c'est avec un instrument militaire et honoré ', que Ton va vous frapper, et non pas avec un bâton , ni avec des verges. Mon capitaine, dans mon sabre > je ne connais de militaire que le tranchant. »
La seconde anecdote est plus récente , et non moins remarquable. Lorsque Napoléon eut rappelé les émigrés, et qu'il en eut placé en nombre dans nos armées , quelques-uns d'eux avaient réussi fa introduire la schlague ' dans plusieurs corps de cavalerie. Cette nouveauté dura quelque teins et causa de vifs murmures que des ordres supérieurs firent bientôt cesser, en prohibant toute peine de bastonnade.
Je ne dois pas oublier qu'il y eut en France un tems où des seigneurs féodaux se permettaient
' C'est ainsi que , chez les Romains , on appelait devitu cora , rigne honorable , le cep de vigne dont les centurions étaient armé» , et arec lesquels , à Yolonté , ils sillonnaient à discrétion le dos et les flancs des soldats t exécutions qui furent le prétexte ou la cause des révoltes les phis dangereuses.
1 De l'allemand schiage , bastonnade.
impunément de bâtonner et faire bétonner les gens corvéables et taillables à volonté, lorsqu'ils étaient mécontens de ces vilains , formant juste le corps de la nation, moins les nobles et les prêtres. Ainsi le chevalier de Rohan fit assommer à coups de bâton , pour un bon mot piquant 9 l'auteur delà Henriade : et l'oncle de ce chevalier, le cardinal de Rohan , obtint d'un ministre que Voltaire serait en outre embastillé pour un tcms indéfini ' ; et il le fut.
Revenant au Portugal, j'observe qu'au milieu du quatorzième siècle il y avait dans ce pays un roi , grand- justicier de ce tems-lk ; c'était don Pèdre I, qui s'amusait beaucoup k rendre luimême ce que des flatteurs pourraient appeler bonne et brève justice. Ayant un jour entendu mal parler des mœurs de l'évêque de Porto, il le fit venir à la cour, s'enferma seul avec lui , le dépouilla de ses mains , le mit k nu , et loi donna la question h coups de fouet, pour découvrir si et prélat n'était point adultère ' .
En Prusse, le père de Frédéric II prenait lq peine de bâtonner lui-même les dames et les ministres du culte , comme ses officiers et lui-même bâtonnaient les soldats 3 ! Cela se faisait vers 1 740, en Allemagne , pays néanmoins si singulièrement
sur ta Vie de Voltaire , écrite par lot-mine.
2 Voyez la scène décrite dan» Las Chromeas dos flrif if r Pnrtkgmt, în-4°. Lisboa, 1773, tome II.
3 Mémoires sur la Vie de Voltaire, par hu wtème.
lettré» Que u'arriva-t-il pas en ce genre dans les parties de l'Europe tardivement civilisées? Nous avons observé que Ton rencontre encore la peine du fouet dans les codes civil et militaire des Anglais ' et des Autrichiens.
Dans l'immense empire de Russie , la bastonnade s'appelle battoques ou battogues a . Voici les formes de ce genre de supplice , encore d'après Voltaire , qui écrivait sur des mémoires tirés des archives du gouvernement russe. On met à nu le patient, on le couche sur le ventre, puis deux bourreaux le frappent sur le dos avec leurs baguettes , jusqu'à ce que le juge ait dit: c'est assez. Les colonels peuvent être ainsi traités par les mains de leurs soldats , et sont encore obligés de remercier... Un nommé Jacob, natif de Dantzick, et commandant de l'artillerie en second , fut , sous le czar Pierre , condamné au châtiment des battoques ; il s'en vengea au siège d'Azof ; il encloua les canons qui lui étaient confiés , entra dans la place , se fit musulman, et la défendit avec succès. C'est encore un exemple qui mérite l'attention de ceux qui gouvernent , et qui seraient tentés d'en revenir an droit des Pandectes et des codes ro-
1 M. Dupin , de l'académie des sciences , a rassemble' de curieuses re~ '• cherches sur la peine militaire des verges en Angleterre, dans les extraits de ses voyages dam» la Grande-Bretagne , i" partie , .Force MUiUùre , chatimens corporels , chap. IV.
1 Du mot russe battoqui , action de battre avec le bâton. Voyez V Histoire de Russie sous Pierre4e-Grmnd , chap. IV ci VIII.
mains , et des ordonnances de Henri IV, de Louis XIV, et des rois de Portugal.