II
« Homme respectable , législateur courageux , permettez à une femme qui admire Taustérité de vos principes et votre dévoûment hérokpie, de vous adresser l'expression de sa sensibilité. Le ' mérite persécuté, l'innocence flétrie, la. vertu calonmiée, eurent toujours droit à ses hommages, et déjà vous auriez reçu les siens, si eUe avait pu se procurer plus tôt votre adresse. Ah ! sans doute, l'oppression où l'on veut vous faire gémir est pour vous un véritable triomphe. Je ne vous dirai point persévérez; non ce n'est pas a des caractères tels que le vôtre qu'on peut témoigner ce doute injurieux. Un jour viendra , mon cœur me le présage, où la France l'econnaissante bénira votre fermeté sublime , et saura mettre a leur place vos implacables ennemis. En attendant, souffrez que j'aille vous voir, vous admirer , vous offrir mes services s'ils pouvaient vous être utiles.
« Je ne signe point malcttre, non que je ti^eusse le courage d'avouer hautement une démarche dont je suis fi&re, mais de peur de compromettre un
> Cette kttre est de M»« de Bcaobttiiait , d^ms H-* Boaa^parte. EDe paraît aToir été écrite a^rès le 3i nuD. Le géocnl Ifiifciimii âait en pnmi. (iVofe de tÉ^Utemr»^
être qui m'est cher, et dont Ja destinée est irrévocablement attachée à celle de la république. »
i5 thermidor au III.
« Mon père m'écrivait encore hier , monsieur , que vous étiez Thomme de France dont il estimait le plus le courage et les opinions'; j'jaime k vous transmettre ce suffrage que vous savez apprécier ; y joindrai-je le mien? vous dirai-je qu'il n'est pas ime action , une opinion de vous que je ne bénisse du fond de l'ame , et qu'un des plus grands sacrifices que j'aie faits, a été de ne pas vous persécuter pour passer votre vie , à me voir et k itL'entendre vous remercier au nom de l'humanité que vous défendez sans transiger avec la popularité ? — ^Vous vous occupez de la loi du divorce : mon père me charge de vous envoyer quelques réflexions de ma mère sur ce sujet; elles sont bien pures pour le moment où nous vivons , mais malheur aux pensées , aux sentimens uniquement adaptés k cette époque ! — Je vous remets aussi en mon nom seul, cette pétition, pour faire rayer mon père de la liste des émigrés. Il ne veut pas que son nom soit prononcé k l'assemblée ; il ne m'avait pas même permis de réclamer ; mais le sort de mes enfans me le commande ; et ce qui me déplaît dans une pétition personnelle , est adouci en la remettant k l'homme dont le nom peut tout honorer. — Il
m'en coûte, en effet, de redemander le bien de mon père , la nation lui doit plus que la cessation d'un vol. — Quoiqu'il en soit, voyez k le faire rayer par le comité, selon la marche employée pour tous les Suisses mis sur la liste des émigrés ; mais si l'on voulait porter l'affaire à l'assemblée , veuillez alors seulement me répondre de l'arrêter. J'aime miemc point de décision, qu'une décision dans laqadle M. Dubois de Crancé signalerait son éloquence. — Avec quelle confiâmce je vons écris J il me semble que je vous connais, que vous êtes de mes amis; en >effet, dans ces tems d'orage, on sent une liaison intime avec l'homme qui a le coarage de dire ce que vous ne cessefz pas de penser. — Permettez - moi de vous envoyer un homme d'affaire excellent, M. Bruneiière, qui est digne de vous entendre et saura mieux expliquer que moi tout ce qui tient k la loi. «
«Receve:!' l'hommage que je rends k vos vertus.
NEGKEH , BAiKoims STAËL DE IlOtSTElN.
Le a theriùidor, 3* année répnb^caine.
« Vous êtes une ame pure et juste , mon cher Lanjuinais , nous avons été collègues pendant près de trois ans; vous avez éprouvé les horreiu'S de la persécution; je dois donc pouvoir compter sur vous , ou il ne faut plus compter sur personne. Je ne me suis refusé si long-tems de répondre k l'ex-
trayagant ouvrage de Louvet , que parce que je sais me sacrifier au boBheur de tous ; et lorsque j'y aurai répondu complètement (ce qui se fera en deux ou trois ouvrages), vous verrez la force de mon sacrifice . En attendant , laissons là ce méchant roman. Voici ce dont il s'agît.
» Aussitôt que les Bâchas en mission apprirent que les émigrés^ faisaient une desceifte , ils saisirent ce prétexte pour me persécuter. Le Bâcha Porget envoya, dans la nuit du' 1 5 au 1 6 de messidor , une armée sous les ordres du général Noblet , investir la maison de ma femme, où je n'étais point; et après avoir fouillé , fouillé, fouillé, il apposa les scellés sur des armoires et des secrétaires qui ne sont pas plus k moi qu'à vous , puisque durant ma longjue proscription on m'a tout volé conformer
ment k la loi Je me plaignis de ce procédé au
comité de sûreté générale , mais ma lettre fut soustraite a son arrivée.
» Dans la matinée du 24 , une armée plus formidable toujours sous les ordres du général Noblet , fait un second investissement, fouille, fouille, fouille, fouille, etc., etc., etc., etc., par exprès commandement des Bâchas près les armées de l'Ouest, TaDien, Mathieu et Plade.
» Savez^vous pourquoi ce bruit ? D'abord pour plaire au seigneur Louvet , et ensuite parce qu'il est présumable que je suis d'accord avec Puîsaîe pour favoriser la descente.
« Lanjuinaîs , je fus proscrit après le 3 1 mai et
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ma tête avait été mise à prix ; eh bien ! F Angleterre ^ et la Vendée étaient a ma porte , et j'ai préféré de m'exposer k tous les genres de mort plutôt que de chercher mon salut chez les ennemis de ma patrie. Tirez la conséquence
» Lan}uinaîs , si les émigrés remportaient je serais le premi^ pendu de la Normandie. »
» Lanjuinaijiy il dépend; en ce moment de moi d'aller aux îles Saint-MarooUj et je n'y vais point, quoique depuis trois ans je ne reçois que des outrages et des persécutions du pays que j'ai servi avec fidélité , intelligence , utilité , et pour lequel j'ai versé mon sang.
)) Lanjuinais, s'il existe de moi une syllabe d'écrit, si Ton prouve ime démarche, une parole, un geste qui donne seulement à penser à un être juste que j'ai conservé aucune correspondance avec Puisaie ou ses semblables, je prononce moi-même mon arrêt de mort.
» Lanjuinais, il n'y a rien, il ne peut rien y avoir contre moi , et je suis en fiiite après m'être immolé k vous et aux autres proscrits, et avoir gémi vingt et un mois dans les ténèbres. J'écris par le même courrier une seconde lettre au comité de sûreté générale , veuillez bien en demander communication et appuyer ma demande. Veuillez aussi intéresser k mon sort mes anciens collègues Fermon et Gouppé, des Côtes-du-Nord , et d'autres qui me connaissent.
» Lanjuinais , Robespierre n'est en vérité mort
que pour ceux qui l'ont tué , et qui se sont partagé ses dépouilles ; il vit pour moi et pour beaucoup d'autres , pour quiconque a un ennemi dans votre assemblée. Songez donc que les vrais révolutionnaires ne le sont devenus que par passion pour la justice , et que sous l'horrible règnç de la tyrannie où nous ne cessons de gémir, les vrais révolutionnaires sont forcés à devenir contre-révolutionnaires parla force même du sentiment qui les décida en 1789, parce que la loi impérieuse de la nature , veut que nous préférions le moindre mal au plus grand , et que jamais il n'y ait sur la terre de peuple plus avili et afiligé par la tyrannie que le peuple français. Je vous parle avec franchise parce que nous nous connaissons, et que je n'ai pas à craindre que vous donniez à mes paroles une fausse interprétation. Mais de ce que la droite triomphe enfin , chacun d'eux s'imagine que tout va au mieux , et chacun de ses membres passionnés fait la même chose que faisaient les montagnards en 1794- Ajoutez à cela que des Bâchas que vous envoyez dans les départemens , le plus grand nombre n'est composé que de terroristes déguisés , qui se sont mis k l'ordre du jour simplement pour la forme. Partout nous voyons nos ennemis, nos persécuteurs , les assassins de nos proches , verser le sang et rougir le soleil de leur présence : tandis que sous l'imbécile dénomination de royahstes, on continue k persécuter les meilleurs citoyens. Je
ne demande que la liberté d'un esclave paisible y I. ^9
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et je yeux qu'un milUon de guillotmes me tombent sur le cou , si je me mêle en attcune mÂiiière de la chose publique. Grand Dieu! j'abhorre Te^pèce humaine, c'est le sentiment que tous vos règnes de la justice^ de la morale et de la veréu toujours à Tordre du jour, ont substitué à mes douces affections philantropîques. Oui , Ton m'a forcé d'envier le sort des Africains ; quelle dérision de de^ créter continuellement des droits de L'homme, comme pour nous montrer les trésors qu'on nous a ravis ! Tout mon sang se bouleverse dans mes veines , ma rage est en proportion de la passion dont j'étais animé pour la liberté et la justice, dont on a banni les derniers vestiges.
)» Pardonnez , mon cher Lanjuinais , k un cœur déchiré, les faibles expressions de son inexprimiable douleur. »
FiLix WIIIPFBN.