‹ Œuvres de J. de La FontaineChapitre 116 sur 379 · l^dem · texte numérisé non relu

l^dem

CLXXZiv NOTICE BIOGRAPHIQUE

Je Tout offre un peu tard cei présents de ma mose. Les ans et les travaux me senriront d*excuse. Mon esprit diminue....

Cela rappelle que, vers la même époque^ il ëcrivait k Mmes d'Hervart, de Virivilie et de Gouyemet :

Venez donc de compagnie, Par vos charmes les plus doux, Ressusciter mon génie :

Je sens qu'il va décliner.

Était-ce modestie seulement? Noos croyons plutôt qu'il n'était que sincère^ et qu'il se sentait quelque peu touché par la mdn du Temps. Mais à quels signes en reconnaissait-il les lourdes atteintes? Il n'est pas aisé de s'apercevoir dans ses dernières fables qu'elle pesât beaucoup sur lui. Sa plume y paraît aussi facile^ et il n'avait rien perdu de sa grâce. Il n'a cependant pas parlé seul de l'afiaiblissement de son esprit. Ninon de Lenclos et Saint-Évremond ont sur ce sujet de singulières par rôles, très-évidemment exagérées. U faudrait savoir au juste de quelle année elles sont : peut-être ont-elles été inspirées par le dépit que durent causer aux esprits forts les sentiments de religion et de pénitence qui étaient entrés dans l'âme de la Fontaine, et où il leur plaisait de voir un signe d'imbécillité sénile. Le biUet de Ninon serait facile à dater, si Ton savait exactement en quel temps on engagea la Fontaine à passer en Angleterre ; mais, sur ce point, tout renseignement préds fait défaut. Quoi qu'U en soit de la date^, elle écrivait à Saint- Évremond : « J'ai su que vous souhaitiez la Fontaine en Angleterre. On n'en jouit guère à Paris; sa tète est bien afiToiblie. C'est le destin des poètes; le Tasse et Lucrèce l'ont éprouvé. Je doute qu'il y ait eu du philtre amoureux pour la Fontaine : 3 n'a guère aimé de femmes qui en eussent pu faire la dépense. » Vers le même temps probablement', Saint-Évremond , qui

I . M. Giraud, au tome III, p. 35o, des umpres mêlées de SmÎMi* tvremmd (Paris, Techener, 1866), |4^pose celle de 1694.

a. M. Giraud pense que le billet de Saint-Évremond est aosù de 1694 : voyez au tome III, p. 996, des OEuvru méUes de Seint' É^remond, ^

sua LA FONTAINE. clzxxt

temUe rëpondre aux nomrelles que la dodiesse de Bouillon avait mandées à la duchesse de Mazarin, adressait à celle-ci un biUet où la Fontaine est représenté comme tout k £ût tombé en enfance : « Je ne plains pas beaucoup la Fontaine de l'état où il est, craignant qu'on n'ait à me plaindre de celui où je sois. A son âge et au mien, on ne doit pas s'étonner qu'on perde la raison, mais qu'on la consenre. Sa conservatîoD n'est pas un grand avantage : c'est un obstacle au repos des vîeOles gens, une opposition au plaisir des jeunes perscHines. La Fontaine ne se trouve point dans l'embarras qu'elle sait donner, et peut-être en est-il plus heureux. Le mal n'est pas d'être fou, c'est d'avoir si peu de temps à l'être. » Ainsi les bîUets de Saint-Évremond et de Ninon s'accordent : c'était pbs que du radotage, c'était une folie comparable à celle du Tasse. Mais les bruits que Ton fusait courir à ce sujet s<mt démentis par les informations certaines que l'on a sur les dernières années de la Fontaine. Nous allons l'y voir fort changé, eet ami des Vendôme, des Ghaulieu et des la Fare. La lumière n'était pas sortie de son imelligence : elle était rentrée dans sa

Une lettre du P. Pouget à l'abbé d'Olivet^ contient la relation de la conversion de la Fontaine. Nous devons en donner le résumé.

La Fcmtaine tomba dangereusement malade vers le milieu de décembre 169a. Il était dans la soixante-douzième année de son âge. U demeurait encore chez Mme de la Sablière, rue Saint-Honoré, sur la paroisse Saint- Roch et k deux pas de F^lise. Le curé de Saint-Roch, ayant appris sa maladie, chargea l'abbé Pouget, son vicaire, de l'aller visiter. C'était un jeune prêtre, depuis peu docteur de Sorbonne, et qui entra quatre ans après à l'Oratoire, le i3 octobre 1696. Comme il n'avait encore, dit-il lui-même, assisté ni confessé aucun malade, il craignait que son âge et son inexpérience ne rendissent bien di£Eldle pour lui et bien délicate la mission qu'on lui confiait. La Fontaine l'effrayait; car il avait oui dire, plutôt

!• Elle a été publiée pour la première fois au tome I, partie u, p. 285-3o8 de la Continuation des Mémoires de littérature et d'histoire et SaUengre, par le P. DeimoleU, Paris, i7>6, in-ii.

CLzxzvi NOTICE BIOGHAPHIQUE

taB8 doute qa'H ne le savait par laî-mAoïe, qu'il éitât auteur d'ouvrages « scandaleux H infiniment pernicieux. » Il voiAit donc dëcUner le choix qu'on avait fiût de lui; mais on lai ordonna d'obéir. Il prit avec lui un de ses amis, qui TëCaît aussi très-ùtime de la Fontaine, et dont il parle comme d'un homme de beaucoup d'esprit. Nous regrettons qu'il ne l'ait pas nomme. Faut-il penser à ftlaucrobc? Dans la premik^ visîle, qui dura deux heures, il mit l'entretien sur des matières de religion. La Fontaine fit des objections. Le P. Pouget en rapporte une, et les paroles qu'il met dans la bo«idie du Bonhomme sont trop bien dans son caractère et paraissent avoir été notées trop fidèlement pour que nous les omettions, a M. de la Fontaine, dit-il, qui éUÀt un homme fort ingénu et fort simple, avec beaucoup d'esprit, me dit alors avec une ntfveté assez plaisante : « Je me suis mis, depuis qudcpie tempa^ à « lire le Nouveau Testament. Je vous assure que c'est un fort <K bon livre, oui, par ma foi, c'est un bon livre, liais il y a un <c article sur lequel je ne suis pas rendu, c'est celui de l'éterce nité des peines. Je ne comprends pas comment cette étermlé «c peut s'accorder avec la bonté de Dieu. » Là-dessus discussion théologique, où, non sans quelque peine, les arguments du jeune docteur triomphèrent. La Fontaine se dit très-satisfidt de l'entretien, et déclara que, si jamais il prenait le parti de se confesser, il ne voulait d'autre confesseur que l'abbé Pouget. Celui-ci revint le même jour dans Taprès-midi. Il fit ainsi, pendant dix ou douae jours, deux visites au malade. De plus en plus il gagna sa confiance. Quand il l'eut mis en diapowtion de recourir k son ministère, il l'avertit qu'avant d'être admis à la participation des sacrements, il devait faire une espèce de satisfaction publique et d'amende honorable pour « le livre infâme de ses contes, 3» cela devant le saint saa*«n«it, ou, supposé qu'il revint à la santé, dans l'assemblée de l'Académie française, la première fois qu'il s'y trouverait. « M. de la Fontaine, ajoute l'abbé Pouget, eut assez de peine k se rendre à la proposition de cette satisfaction publique. Il ne pouvoit pas s'imaginer que le livre de ses contes fût un ouvrage si per* nicieux, quoiqu'il ne le regardât pas comme un ouvrage irrépréhensible et qu'il ne le justifiât pas. Il protestoit que ce livre n*avoit jamais fait de mauvaise impression sur lui en

Googk

SUR LA FONTAINE, clxxxvu

rëcrivanty ^ il ne pomrmt pas comprendre qu'il pût être si fort nuisible aux personnes qui le liroient. Ceux qui ont connu plus particulièrement M. de la Fontaine , n'auront point de peine à convenir qu'il ne faisoit point de mensonge en parlant ainsi, quelque difficile qu'il paroisse de croire cela d*un homoM d'esprit et qui connoissoit le monde. M. de la Fontaine ébÂt un homme vrai et simple^ qui, sur mille choses, pensoit antronent que le reste des hommes, et qui ëtoit aussi simple dans le mal que dans le bien. » Quand la Fontaine se fut soumis à la proposition d'une satisfaction publique, il ne se trouva pas au bout de ses peines. Il avait composé une pièce de théâtre et devait bientôt la remettre aux comédiens. L'abbé Pouget lui montra la nécessité de renoncer à la faire jouer. Nouvelle résistance du malade, qui voulut en appeler à de moins jeunes docteurs. Ceux-ci ayant été consultés, entre autres le cél^re P. Pirot, jésuite, qui depuis fut chancelier de l'Église métropolitaine et grand vicaire du cardinal de Noailles, la condamnation de la pièce fut prononcée. La Fontaine jeta son manuscrit au feu. Il n'est guère probable que son obéissance nous ait coûté un chef-d'œuvre : c'eût été la première fois qu'il en eût fait un pour le théâtre. Le sacrifice n'en fut pas moins pénible : il arrive souvent aux gens du plus grand esprit d'avoir une particulière estime pour les plus faibles de leurs ouvrages.

Ces deux points réglés, la Fontaine se confessa. Dans le récit du jeune prêtre, pas un mot sur cette confession, sinon qu'elle fut faite « avec des sentiments de componction et de piété trè»-édifiants. » Où donc Voltaire a-t-il vu que « cette lettre est précisément la révélation solennelle de la confession du bon la Fontaine »? Là-dessus, dans la lettre de M. de la Yisclède (p. a8o), il s'indigne contre l'abbé Pouget et ccMQtre d'Olive! qui a réimprimé sa relation. 11 avait besoin de s'indigner.

Le la février 1693, premier jeudi de carême, fut le jour choisi pour porter k la Fontaine le saint viatique. Les doutés de l'Académie framçaise, réunis dans Téglise de Saint-Roch, accompagnèrent le saint sacrement. La Fontaine, en leur présence, prononça ces paroles : a Monsieur, j'ai prié Messieurs de l'Académie Françoise, dont j'ai l'honneur d'être un des membres, de se trouver ici par députés, pour être témoins de l'ac-

GLXxxTiii NOTICE BIOGRAPHIQUE

tk>n que je vais faire. U est d'une noXoniti qui n'est que trop pobliqae que j'ai eu le malheur de composer un livre de contes infâmes. En le composant, je n'ai pas cru que ce Ait on ouvrage aussi pernicieux qu'il l'est. On m'a sur cda ouvert ks yeux, et je conviens que c'est un livre abominable. Je suis très-fâchë de Tavoir écrit et publié. J'en demande pardon k Dieu, à l'Église, k vous. Monsieur, qui êtes son ministre, à vous. Messieurs de rAcadémie, et k tous ceux qui sont ici présents. Je voudrois que cet ouvrage ne fût jamais sorti de ma plume, et qu'il fdt en mon pouvcHT de le supprimer entièrement. Je promets solennellement, en présence de mon Dieu, que je vais avoir l'honneur de recevoir, quoique indigne, que je ne ccmtribuerai jamais à son débit ni à son impression. Je renonce actuellement et pour toujours au profit qui devcnt me revenir d'une nouvelle édition, par m<H retoudiée, que j'ai malheureusement consenti que l'on fît actudlement en Hollande. Si Dieu me rend la santé, j'espère qu'il me fera la grice de soutenir authentiquement la protestation publique que je ÙÔB aujourd'hui, et je suis résolu à passer le reste de mes jours dans les exercices de la pénitence, autant que mes forces corporelles pourront me le permettre, et à n'employer le talent de la poésie qu'à la composition d'ouvrages de piété. Je vous supplie. Messieurs,... de rendre compte à l'Académie de ce dont vous venez d'être témoins. 3» Nous avons entièrement cité cette déclaration, parce que nous la regardons comme une pièce historique, k laquelle l'abbé Pouget n'a probablement pas changé une syllabe. Elle ne semble pas rapportée de souvenir, avec des à peu près. Telle, nous le supposons, elle avait été exigée, dictée, -écrite ne porieiur^ et fut lue par la Fontaine. S*il en est ainsi, et si les termes en avaient été discutés avec le malade, l'épithète d'infâmes donnée à ses contes avait dû beaucoup lui coûter, moins comme une humiliation que coomie un sujet d'étonnement pour sa conscience. Ses illusions sur l'innocence de trop légers écrits étaient smgulières; et qui pourrait se les faire comme lui ? Mais si nous n'avions pas le droit de trouver excessive une qualification tell^nent flétrissante, il y aurait dans notre littérature bien plus de livres inâmes que les gens du monde, même les plus sévères, ne sont disposés k le soiq)Ç(mner : pourquoi pas les contes, par exemple, de la

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bame reine de Navarre, si mèlës, en toute sincëritë^ de réflexions chrétiaines?

Quelques heures après la pieuse cërëmonie, la Fontaine, dans l'après-midi, fit demander l'abbë Pouget. Laissons parler cdoî-ci : « n m'embrassa avec un grand épanouissement de joîe et me dit qu'il vouloit me £siire part d'une agréable nouvelle : qu'il sortoit de chez lui un gentilhomme, envoyé par Mgr le doc de Bourgogne, pour s'informer de Tétat de sa santé et hd porter de la part de ce prince une bourse de cinquante loiûs d'or en espèces. Ce gentilhomme avoit eu ordre de lui dire que le Prince venoit d'apprendre avec beaucoup de joie ce qu'il avoit fait le matin ; que cette action lui faisoit beauooap d'honneur et devant Dieu et devant les hommes, mais qu'dle n'accommodoit pas sa bourse, laquelle n'étoit pas des pins garnies; que le Prmce trouvoit qu'il n'étoit pas raisonnable qu'il fût plus pauvre pour avoir fait son devoir; et puisqu'il avoit renoncé solennellement au profit que l'imprimeur hoUandois de son livre devoit lui donner, le Prince, pour y suppléer, lui envoyoit cinquante louis, qui étoit tout ce qu'il avoit alors et tout ce qui lui restoit de ce que le Roi lui avoit fait donner pour ses menus plaisirs du mois courant ; que s'il eût eu davantage à lui envoyer, il le lui auroit envoyé avec encore fikas de joie. » Le narrateur ajoute que le duc de Bourgogne avait (ait cette touchante action de lui-même et sans qu'elle hn eût été inspirée par personne. Mouvement spontané du bon ccenr de l'enfant, ou inspiration de Fénelon, n'est-il pas permis de penser qu'il eût mieux valu différer la libéralité et le dédommagement de ce que le devoir avait coûté ? Nous ne croyons nnUement que le jeune prince ait entendu payer avec cet or ce qui ne doit recevoir de récompense que du Ciel ; on ne regrette que le choix du jour de sa munificence : il y eut inopportunité. Loin de nous pourtant la pensée d'envenimer un acte auquel on ne peut reprocher qu'une généreuse irréflexion. N'oublions pas que les cinquante louis, à l'heure où ils furent donnés, n'ont pas âé une excitation au repentir; là seulement il y aurait eu d^Jorable marché. L'intention, au contraire, était excellente; mais il nous semble que le moment fut mal choisi. Le duc de Bourgogne, dans la joie que lui causa le retour de la Fontaine à b religion, fut d'autant plus fiacilement entraîné à lui témoi-

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gner son afiection, que pour lui le don envoyë au poète ii*a vait rien de nouveau. D'Olivet dit qu' a il lui faisoit souvent de semblables gratifications, y> et que si la Fontaine ne passa pas en Angleterre, c'est que a les bienfaits de M. le duc de Bourgogne épargnèrent à la France et la douleur de perdre un si excellent homme et la honte de ne l'avoir pas arrête par de si foibles secours ^. »

La lettre de l'abbë Pouget est datëe du 22 janvier 17 17. Il avait raconte les mêmes faits, mais beaucoup plus succinctement, dans une déclaration écrite à Saint-Magloire le 1 8 octobre 1709, et que Ton trouve dans les Lettres et pièces rares ou inédites publiées, en 1846, par M. Matter. Elle y a été imprimée sous ce titre : Copie dun mémoire original de la main du P, Pouget de l'Oratoire^ eui bas dune longue consultation sur les livres scandaleux et lieencieuXy proposée h plusieurs Docteurs par M. Vahhé curé de Saint- André^es- Arts , Celte pièce nous paraît inutile à citer, parce que Ton n'y trouve rien qui ne soit, avec plus de développements, dans la lettre à d'Olivet. On y a cependant noté cette phrase qui, dans sa sécheresse, a été trouvée significative : ce II fut docile, et il y a tout lieu d'espérer que Dieu lui a fait miséricorde. » Nous ne cherchons, comme c'est notre devoir de biographe, que la vérité. L'éditeur des Lettres et pièces rares a dit qu'elle se ^trouvait là, bien plutôt que dans la lettre à d'Olivet « faite avec soin et huit ans plus tard, » dans une intention d'édification. La lettre lui paraît a£Brmer plus fortement la valeur sérieuse de la conversion de la Fontaine que ne le fait le Mémoire de 1709, où il a cru découvrir que l'abbé Pouget « au fond avait peut-être quelque doute sur la parfaite fermeté (il a craint de dire la parfaite sincérité) des sentiments que le bon fabuliste lui avait exprimés. » N'est-ce pas insinuer que nous devons partager ce doute? On ne publie guère un document inédit sans avoir volontiers l'illusion qu'il est de trèsgrand intérêt, et qu'il en sortira des lumières nouvelles. Notre impression n'est pas que la petite phrase, de style ecclésiastique, très-ordinaire et très-naturel, sur Teàpoir et non la certitude, pour tout chrétien, de son salut, soit si grosse d'un sens

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