Lettre à Mlle de la Fontaine^ du »5 août i
SUR LA FONTAINE. lxxy
plaisir, pour laquelle le Roi avait eu la bontë de Sonner aux Tojageers un de ses valets de pied, chargé de les accompagner jusqu'à Limoges. Ce valet de pied/ du nom de Ghâteauneaf, a toute la niine d'un exempt. Après les quelques mots que la Fontaine a dits de la triste occasion du départ et de la fermeté qui arrêta ses larmes, nous le voyons tout à Tenjouement : on <firaît une promenade de plaisir ; et, de Paris à Limoges, il semble avoir phis souvent ri que pleuré. Ce n'était pas seulement sa gaieté naturelle qui prenait le dessus : il y avait sagesse à ne pas laisser un libre cours à ses plaintes dans une lettre écrite moins encore pour sa femme que pour les cercles où elle devait être répandue. Toutefois, dans cette correspondance d'une prudence forcée, un soupir en passant, une larme vite essuyée ont suffi pour montrer qu'il était resté sensible aux peines de ses amis. On le sent bien lorsqu'il raconte que, arrivé à Amboise, il fut attendri à la vue de la prison où Foucquet avait été en* fermé dans une chambre murée et à peine visitée par la fiûble himîère qui n'y entrait que par un trou. N'ayant pas eu permission de pénétrer dans le sombre lieu, il s'arrêta longtemps devant la porte : <c Sans la nuit, dit-il ^ on n'eût jamais pu m'arracher de cet endroit. » Il ne prolonge pas le discret gémisse* ment, ne voulant pas faire pleurer celle à qui il écrit : c'est le pr^exte ; il est plutôt vrai qu'il se gardait d'irriter les hommes paissants qui prenaient note des marques de sympathie.
Les lettres de la Fontaine à sa femme, indépendamment de ce qui se rapporte à sa conduite dans la disgrâce de Foucquet, ont, ocnuDe on l'a déjà vu, un intérêt biographique, par les traits qu'elles nous offirent de son caractère. Nous n'avons pu les relever tous, et il n'y avait pas à raconter d'après lui les petits incidents de son voyage, quelque piquants qu'ils soient. Qu'on nous passe seulement une anecdote qui le peint dans ses célèbres distractions. Il était à Cléry-sur-Loire, et avait été visiter l'église. Quand il en sortit, il entra, l'esprit trop occupé sans doute du tombeau de Louis XI, dans une hôtellerie qui n'était pas la sienne. «Il s'en fallut peu, dit-il', que je n'y commandasse à dîner; et m'étant allé promener dans le jardin, je
I. Lettre du 5 septembre i663. 9. Lettre du 3 septembre z663.
LxxYi NOTICE BIOGRAPHIQUE
m'attachai teUement à la lecture de Tite-Live, qu'il se passa plus d'une bonne heure sans que je fisse réflexion sur mon appétit. Un valet de ce logis m'ayant averti de cette méprise, je courus au lieu où nous étions descendus, et j'arrivai assez à temps pour compter. » Cette rêverie sur le monument du « bon apôtre de roi », puis cette docte lecture, à laquelle son esprit s'appliquait avec ardeur, prouvent que ses distractions avaient ordinairement pour cause l'intensité de sa pensée. Mathieu Blarais ne les a pas mal nommées philosophiques. Il en donne un autre exemple intéressant : a La Fontaine étoit à Antony avec ses amis. ... U ne se trouva point à dîner, un jour ; on l'appela, on le sonna, il ne vint point. Enfin il parut après le dîner; on lui demanda d'où il venoit. Il dit qu'il venoit de l'enterrement d'une fourmi ; qu'il avoit suivi le convoi dans le jardin, qu'il avoit reconduit la famille jusqu'à la maison (qui était la fourmilière), et fit là-dessus une description naïve du gouvernement de ces petits animaux^. » N'est-ce pas bien là celui qui, grimpé sur un arbre, pour y foudroyer les lapins, s'oubliait à observer leurs mouvements et leurs mœurs * ?
Dans la dernière lettre écrite pendant son voyage et datée de Limoges, qui en était le terme, le 19 septembre r663, la Fontaine disait : « Il ne reste à vous apprendre que ce qui concerne le lieu de notre retraite : cela mérite une lettre entière. » A-t-il écrit cette lettre? Elle ne s'est pas retrouvée. Il semble qu'il se proposait de partager, au moins pendant quelque temps, l'exil de son oncle. Quant à le croire relégué lui-même, il n'y a pas la moindre apparence :
Les petits en toute affoire Esquivent fort aisément^.
Il n'a jamais été grand que sur les domaines poétiques ; il n'avait pas l'embarras à'une tête empanachée.
L'indication du moment précis de son retour nous manque. Ce fut sans doute à la fin de i663 ou au commencement de 1664. Walckenaer dit* que ce retour le ramena d'abord à Châ-
I . Histoire de ia vie et des ouvrages de J, de la Fontaine^ p. i aa et i aS.