‹ Œuvres de J. Delille (volume 2)Chapitre 5 sur 17 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

J'ai chanté les guérets et le cours des saisons : Soyez à votre tour Tobjet de mes leçons, Beaux vergers, sombres bois, et vous, riches vendanges. Viens! tout répète ici ton nom et tes louanges ; Viens, Bacchus ! de tes dons ces coteaux sont couverts ; L'Automne a sur son front ti^essé tes pampres verts ; Et déjà sur les bords de la cuve fumante S'élève en bouillonnant la vendange écumante : Descends de tes coteaux, mets bas ton brodequin, Et rougissons nos pieds dans des ruisseaux de vin.

Et toi('), de qui la main vint m'ou\Tir la barrière, Mécèsie, soutiens-moi dans ma longue carrière. Que d'autres de la fable empruntent les atours; Que leur muse s'égare en de vagues détours : Le vrai seul est mon but, et toi seul es mon guide. Sur la fleur des objets glissons d'un pas rapide : Pour tout approfondir, tout peindre "dans mes vers, La nature est trop vaste, et tes moments trop chers.

Les arbres, de la terre agréable parure, Sortent diversement des mains de la nature.

78 GEORGICON LIB. II.

Sponte sua veniunt, caniposque et fluniina late Gurva tenent, ut molle siler, lentaeque genistae, Populus, et glauca canentia fronde salicta.

Pars auteni posito surgunt de semine , ut alta; Gastaneae, ncniorumque Jovi qjia? maxima frondet iEsculus, atque habitae Graiis oracula quercus.

Pullulât ab radiée aliis deilslssima silva ; Ut ccrasis ulmisque; etiam Parnasia laurus Parva sub ingenti matris se subjicit umbra.

Hos natura modos primum dedit; his genus omne Silvarum fruticumque viret nemorumque sacrorum. Sunt, alii quos ipse via sibi repperit, usus. Hie j^lantas tenero abscindens de corpore m^trum Deposuit sulcis; hie stirpes obruit arvo, Quadrifidasque sudes, et acuto robore vallos : Silvarumque aliae presses propaginis arcus Exspectant, et viva sua plantaria terra. Nil radicis egent aliœ , summumque putator Haud dubitat terrae referens mandare cacumen. Quin et caudicibus sectis, mirabile dictu !

GÉOUGIQUES, LIV. II. 79

Les uns, sans implorer (^) des soins infructueux, Dans les champs, sur les bords tfes fleuves tortueux, Naissent indépendants de l'industrie humaine : Ainsi le souple osier se reproduit sans peine ; Tels sont riiumble genet , les saules demi-verts , Et ces blancs peupliers balancés dans les airs.

D'autres furent semés (^); ainsi croissent l'yeuse, (^ui redouble des bois l'horreur religieuse; Le châtaigner couvert de ses fruits épineux, Et le chêne, à Dodone interprète des dieux.

Plusieurs sont entourés de rejetons sans nombre : Ainsi le cerisier (4) aime à voir sous son ombre S'élever ses enfants ; ainsi ces vieux ormeaux vSur leur jeune famille étendent leurs rameaux; Et même le laurier, que le Pinde révère. Lève son front timide à l'abri de son père.

Tels, sans les soins de l'art (^), d'elle-même autrefois La nature enfanta les vergers et les bois. Et les hujnbles taillis, et les forêts sacrées. Depuis, l'art, se frayant des routes ignorées. Par des moyens nouveaux créa de nouveaux plants. Là d'un arbre fécond les rejetons naissants. Par le tranchant acier séparés de leur père. Vont recevoir ailleurs une sève étrangère ; Ici des souches d'arbre , ou des rameaux fendus , Ou des pieux aiguisés, à nos champs sont rendus : Celui-ci courbe en arc la branche obéissante, Et dans le sol natal l'ensevelit vivante ; Cet autre. émondé un arbre, et plante ses rameaux, Qui dans son champ surpris deviennent arbrisseaux.

80 GEORGICON LIB. II. v. 39.

Truditur e sicco radix olcagina ligno , Et saepe alterius raiiios inipiuie videinus Vertere in alterius, niutatamque insita mala Ferre pyrum, et prunis lapidosa rubescere corna.

Quare agite, o, proprios generatim discite cultus, Agricolae, fructusque feros mollite colendo. Neu segnes jaceant terrae. Juvat Ismara Baccho GonSerere, atque olea magnum vestire Taburnum.

Sponte sua quae se tollunt in luminis auras, Infecunda quidem, sed laeta et fortia sufgunt: Quippe solo natura subest. Tamen haec quoque si quis Insérât, aut scrobibus mandet muta ta subactis, Exuerint silvestrem animum, cultuque frequenti, In quascumque voces artes, baud tarda sequentur.

Nee non et sterilis, quae stirpibus exit ab imis. Hoc faciet , vacuos si sit digesta per agrbs ; Nunc altae frondes et rami matris opacant, Crescen tique adimunt fetus, uruntque ferentem.

Jam, quae sèminibus jactis se sustulit, arbos Tarda venit, seris factura nepotibus umbram; Pomaque dégénérant, succos oblita priores ; Et turpes a\ ibus praedam'fert uva racemos. Scilicet omnibus est labor impendendus , et omnes Cogendae in sulcum, ac multa mercede domandae.

Sed truncis oleae melius, propagine vites, Respondent, solido Paphiae de robore myrtus.

Un aride olivier (^), surpassant ces prodiges, Des éclats d'un vieux tronc pousse de jeunes tiges. De rameaux étrangers un arbre s'embellit, D'un fruit qu'il ignoroit son tronc s'enorgueillit; Le poirier sur son front voit des pommes éclore, Et sur le cornouiller la prune se colore.

Connois donc chaque espèce, et soigne sa beauté; D'un fruit sauvage encore adoucis l'âpreté : Point d'arbres négligés, point de terres oisives; Couvrons de pampre Ismare(7), et Taburne d'olives.

L'arbre né de lui-même(^), étale fièrement De ses rameaux pompeux le stérile ornement; La nature se plut à parer son ouvrage : Mais qu'on prête à sa tige un rameau moins sauvage, Ou qu'il soit transplanté dans un sol plus heureux; Dompté par la culture, il comblera tes vœux.

Tels encor, si tu veux les ranger dans la plaine, Ces foibles rejetons paieront un jour ta peine; Par l'ombre de leur père étouffés aujourd'hui, Stériles avortons, ils languissent sous lui.

L'arbre qu'on a semé , croissant pour un autre âge , A nos derniers neveux réserve son ombrage ; Sa tige même enfante un fruit décoloré ; Le pommier méconnoît son suc dénaturé ; La grappe est des oiseaux la honteuse pâture. " Tous ces arbres enfin ont besoin de cidture ; Que tous soient transplantés, rangés dansJes sillons, Et qu'à force de soins on achète leurs dons.

Mais chacun d'eux exige un art (9) qu'il faut connoître. De tronçons enfouis ("*) l'olivief veut renaître;

82 GEORGICON LIB. II. v 65

Plantis et durae coryli nascuntur, et ingens Fraxinus, Heiculeaeque arbos umbrosa coronae, Chaoniique patris glandes ; etiam ardua palma Nascitur, et casus abies visura maiinos. Inseritur vei o ex fetu nucis arbutus horrida ; Et stériles platani malos gessere valentes ; Gastaneae fagos , ornusque incanui-t albo Flore pyri , glandemque sues fregere sub ulmis.

Nee modus inserere,atqueoculosimponere simplex. Nam qua se medio trudunt de cortice gemmœ , Et tenues rumpunt tunicas, angustus in ipso Fit nodo sinus ; hue aliéna ex arbore germen Includunt, udoque docent inolescere libro. Aut rursum enodes trunci resecantur, et alte Finditur in solidum cuneis via ; deinde feraces Plantae immittuntur, nee longum tempus, et ingens Exiit ad cœlum ramis felicibus arbos, Mira turque novas frondes, et non sua poma.

Praeterea genus hand unum, nee fortibus ulmis, Nee salici, lotoque, neque Idaeis cyparissis. Nee pingues unam in faciem nascuntur olivae, Orchades , et radii , et amara pausia bacca , * Pomaque, et Alcinoi «ilvae ; née surculus idem

GÉORCIQUES, LIV. II. 85

D'un rameau (") sort un myrte agréable à Vénus ; Et les ceps provignés sont plus eliers à Bacchus. A\ec plus de succès on transplante le frêne, L'arbre de Jupiter('2), celui dii fils d'Alcmène, Le coudrier noueux, les palmiers toujours verts, Et le sapin, qui croît pour affronter les mers. D'autres ('-^) seront greffés : sur les planes ('4) stériles- • On porte du pommier les rejetons fertiles ; Le hêtre (''') avec plaisir s'allie au châtaigner; La pierre abat la noix sur l'aride arboisier; Le poirier de sa fleur blanchit souvent ('^) le frêne; Et le porc, sous l'ormeau, broya le fruit du chêne.

Cet art a deux secrets dont Teffet est pareil : Tantôt, dans l'endroit même ('7) où le bouton vei'meil • Déjà laisse échapper sa feuille prisonnière, On fait avec l'acier une fente légère ; Là d'un arbre fertile on insère un.bouton, De l'arbre qui l'adopte utile nourrisson : Tantôt des coins aigus entrouvrent avec force Un tronc ('^) dont aucun nœud ne hérisse l'écorce : A ses branches succède un rameau plus heureux. Bientôt ce tronc s'élève en arbre vigoureux; Et, se couvrant des fruits d'une race étrangère. Admire ces enfants dont il n'est pas le père.

Le même arbre d'ailleurs ('9), diversement produit. Voit changer son feuillage et varier son fruit. La terre, dans les bois, nourrit sous plusieurs formes La race des lotos (^o), des cyprès et des ormes; Les saules ne sont pas les mêmes en tous lieux ; L'olive(2'), ainsi qu'au goût, est différente aux yeux

8û GEORGICON LIB. II. v. 88.

Grustumiis, Syriisque pyris, gravibusque volemis. Non eadem arboribus pendet vindemia nostris, Quam Methymnœo carpit de palniite Lesbos. Sunt Thasiœ vites, sunt et Mareotides albae ; Pinguibus bae terris habiles, levioribus illae : Et passo Psithia utilior, tenuisque Lageos, Tentatura pedes olini, vincturaque linguam; Purpureae, preciaeque ; et quo te carmine dicam, Rhœtica? nec cellis ideo contende Falernis.

Sunt et Aminaeae vites, firmissima vina , Tmolius assurgit quibus, et rex ipse Phaiïœus ; Argitisque minor, oui non certaverit ulla, Aut tantum fluere, auttotidem durare per annos. Non ego te, dis et mensis accepta secundis, Transierim, Rhodia, et tumidis, Bumaste, racemis.

Sed neque, quam niultae species, nec, nomina quae sint, Est numerus ; neque enim numéro comprendere refert. Quem qui scire velit , Liby ci velit aequoris idem Discere quam multae Zephyro turbentur arenae;

GÉORGIQUES, LIV. If. 85

En des moules divers la nature la jette,

En globe 1 arrondit, ou Talonge en navette.

La poire (^') est distinguée, ici par sa grosseur.

Là, par son coloris; plus loin, par sa douceur.

L'une mûrit Tété, l'autre tombe en automne;

Celle-ci dans Tbiver à la main s'abandonne.

Notre vigne fleurit suspendue aux ormeaux;

La grappe de Lesbos (*^) rampe sur les coteaux :

Les raisins sont tardifs, ou se pressent d'éclore;

Le pourpre les rougit, ou le safran les dore :

Ceux-ci sur les rochers se cuiront lentement,

Ceux-là s'am(illiront dans l'airain écumant.

Ici d'un jus vermeil la sève généreuse

Dans nos veines répand une cbaleur heureuse ;

Là les esprits fumeux de ce vin sans couleur

Enchaîneront la langue et les pas du buveur.

Vois les vins blancs de ïhase et de Maréotide :

L'un veut un terrain gras, et l'autre un sol aride.

Rhétie, on vante au loin tes vins délicieux;

Mais Hébé verseroit notre Falerne aux dieux.

Veut-on boire un vin fort? on choisit l'Aminée,

Vainqueur heureux du Tmole, et même du Phanée.

Argos est renommé par ses vins bienfaisants.

Dont la sève résiste à l'injure des ans.

Et toi, divin nectar que Rhodes nous envoie,

Du convive assoupi viens réveiller la joie.

Puis-je encore oublier ces énormes raisins...

Mais qui pourroit compter(24) et nommer tous ces vins?

On romptero it. plutôt sur les mers courroucées

Les vagues, vers les bords par l'Aquilon poussées.

86 GEORGICON LIB. II. v ,07

Aut, ubi navigiis violentior incidit Eurus, Nosse, quot lonii veniant ad litora fluctus.

Nee vero terrae ferre omnes omnia possunt. Fluminibus saliees, erassisque paludibus ahii , Nascuntur, stériles saxosis niontibus orni ; Litora niyrtetis laetissima ; denique apertos Bacchus aniat colles, Aquiloneni et frigora taxi.

Aspice et extremis domitum cultoribus orbem, Eoasque domos Arabum, pictosque Gelonos.

Divisoe arboribus patriae. Sola India nigrum Pert ebenum; solis est tliurea virga ScriDœis. Quid tibi odorato referam sudantia ligno Balsamaque, et baccas semper frondentis acanthi? Quid nemora /Ethiopum molli canentia lana? Velleraque ut foliis depectant tenuia Seres ? Aut quos Oceano propior gerit India lucos, Extremi sinus orbis? ubi aera vincere summum Arboris baud ullae jactu potuere sagittae. Et gens ilia quidem sumptis non tarda pbaretris.

Media fert tristes succos , tardumque saporem Felicis mali, quo non praesentius ullum, Pocula si quando saevae infecere novercae, Miscueruntque herbas et non innoxia verba, Auxilium venit, ac membris agit atra venena. Ipsa ingens arbos, faciemque simillima lauro ; Et, si non alium late jactarct odorem, Laurus erat. Folia baud ullis labentia ventis ;

GÉORGIQUES, LIV. il. 87

Oil compteroit plutôt, tlans les brûlants déserts, Les sables que les vents emportent dans les airs.

Tont sol (2^^) enfin n'est pas propice à toute plante : Le saule aime une eau vive, et Taune une eau dormante; Le frêne veut plorîjjer dans un coteau pierreux : xlu bord riant des eaux les myrtes sont heuropx. Le soleil sur les monts cuit la grappe dorée ; Et Tif s'épanouit au souffle de Borée.

De Taurore au coucliant parcourons l'univers. Les différents climats ont des arbres divers : Chez l'Arabe l'encens embaume au loin la plaine \ Sur les rives du Gange (26) on voit noircir l'ébène. Là d'un tendre duvet (27) les arbres sont blanchis, Ici d'un fil doré (2^) les bois sont enrichis ; Le Nil du vert acanthe (29) admire les feuillages ; Le baume (^o^, heureux Jourdain, parfume tes rivages; Et l'Inde au bord des mers(3') voit monter ses forêts, Plus haut que ses archers ne font voler leurs traits.

Vois les arbres du Mêde(^^2^ gt gon orange amèrc, Qui, lorsque la marâtre aux fils d'une autre mère Verse le noir poison d'un breuvage epchanté. Dans leur corps expirant rappelle la santé. L'arbre égale en beauté celui que Phébus aime ; S'il en avoit l'odeur, c'est le laïuier lui-môme. Sa feuille sans effort ne se peut arracher; Sa fleur résiste au doigt qui la veut détacher,

88 ' ' GEORGICON LIB. II. v 134.

Flos ad prima tenax : animas et olentia Medi Ora fovent illo, et senibus medicantur anhelis.

Sed neque Medorum silvae, ditissima terra, Nee pulclier Ganges, atque auro turbidus Hermus Laudibus Italiae certent: non Bactra, neque Indi, Totaque thuriferis Panchaia pinguis arenis. Haec loca non tauri spirantes naribus ignem Invertere, satis immanis dentibus hydri; Nee galeis densisque virum seges horruit hastis : Sed gravidae fruges, et Bacchi Massicus bumor Implevere; tenent oleaeque, armentaque Iseta. Hinc bellator equus campo sese arduus infert ; Hinc albi, Cbtumne, greges, et maxima taurus Victima, saepe tuo perfusi flumine sacro, Romanes ad templa deum duxere triumpbos. Hie ver assiduum, atque aUenis mensibus a^stas; Bis gravidae pecudes, bis pomis utilis arbos. At rabidae tigres absunt, et saeva leonum Semina ; nee miseros fallunt aconita legentes; Nee rapit immensos orbes per humum, neque tan to Squameus in spiram tractu se colHgit anguis. Adde tot egregias urbes, operumque laborem, Tot congesta manu praeruptis oppida saxis, Fluminaque antiquos subterlabentia miiros. An mare quod supra memorem, quodque alluit infra? Anne lacus tantos? te, Lari maxime, teque, Fluctibus et fremitu assurgens, Benace, marino?

GÉORGIQUES, LIV. II. Hi)

Et son suc, du vieillard qui respire avec peine, Raffermit les poumons et parfume Thalcine.

Mais rinde et ses forêts (^^), et leur riche trésor. Et le Gange, et THernius qui roule un limon d'or, Et les riches parfums que TArabie exhale, A l'antique Ausonie ont-ils rien qui s'égale ? Colchos(^^), pour labourer tes vallons fabuleux , Mets au joug des taureaux étincelants de feux ; Que des dents d'un dragon les fatales semences Hérissent tes guérets d'une moisson de lances. Le blé pare nos champs, le raisin nos coteaux; J'y vois mûrir l'olive, et bondir nos troupeaux. Ici l'ardent coursier s'échappe au loin sur l'herbe : Là paissent la génisse et le taureau superbe. Qui , baignés d'une eau pure , et couronnés de fleurs , Conduisent aux autels nos fiers triomphateurs. Deux fois nos fruits sont mûrs (^^), deux fois nos brebis pleines : Même au sein des hivers, l'été luit dans nos plaines : Mais ce sol ne nourrit (^^) ni le tigre inhumain, îsi le poison qui trompe une imprudente main. Nul lion n"v rugit (^7); et jamais sur l'arène Une hvdre épouvantable à longs plis ne s v traîne. Partout sont de beaux champs quéclairent de beaux cieux. Où la nature est riche, et l'art industrieux. Vois ces forts suspendus (^^) sur ces rochers sauvages. Ces fleuves dont nos murs couronnent les rivages : La mer(39), de deux côtés nous présente son sein; Vingt lacs autour de nous ont creusé leur bassin. Ici le Lare (4°) étend son enceinte profonde ; Là, tel qu'un océan, le Bénac s'enfle et gronde.

90 GEORGICON LIB. II. v ,6,

An meniorem portus, Lucrinoque acklita claustra; Atque indignatuni niagnis stridoribus œqiior, Julia qua ponto longe sonat unda refuso, Tynhenusqiie fretis imniittitur aestus Avernis? Haec eadem argenti rivos aerisque metalla Ostendit venis, atque auio plurinia fluxit. Haec genus acre virum Marsos, pubemquc Sabellani, Assuetumque malo Ligurem, Volscosque verutos, Extulit; haec Decios, Marios, magnosque Ganiillos, Scipiadas duros bello; et te, maxime Caesar, Qui nunc extremis Asiae jam victor in oris Imbellem avertis Romanis arcibus Indum.

Salve, magna parens frugum, Saturnia tellus, Magna virum ! tibi res antiquae laudis et artis Ingredior, sanctos ausus recludere fontes , Ascraeumque cano Romana per oppida carmen.

Nunc locus arvorum ingeniis : quae robora cuiquc, Quis color, et quae sit rebus natura ferendis. Difficiles primum terrae, collesque maligni, Tenuis ubi argilla, et dumosis calculus arvis, Palladia gaudent silva vivacis olivae.

Indicio est tractu surgens oleaster eodem Plurimus, et strati baccis silvestribus agri.

At quae pinguis humus, dulcique uligine laeta , Quique frequens herbis et fertilis ubere campus, Qualem saepe cava montis convalle solemus Despicere; hue summis liquuntur rupibus amnes,

Peindrai-je ces beaux ports, ce hardi nioniiment

Qui maîtrise Forgueil d'un fougueux élément;

Et, dans les lacs voisins lui laissant un passage,

Présente à nos vaisseaux une mer sans orage?

Fouille ces champs féconds : le fer, Targent, l'airain,

L'or même, en longs ruisseaux circulent dans leur sein.

Ces cham^ps ont vu fleurir cent peuples redoutables,

Les Sabins belliqueux, les Marses indomptables.

Et ces Liguriens qu'indigne le repos ,

Et ces Volsques, armés d'énormes javelots.

Ces champs ont enfanté les Décès, les Emiles,

Les braves Scipions, les généreux Camilles ;

Toi sur-tout, toi, César (4>), qui sur des bords lointains

Soumets l'Inde tremblante à l'aigle des Romains.

Terre féconde en fruits (^^^^ g^ conquérants fertile. Salut ! je chante un art à ta grandeur utile ; Du Permesse pour toi les canaux sont rouverts : Hésiode aux Romains va parler dans mes vers.

Maintenant des terrains distinguons la nature , Leur force et leur couleur, leurs fruits et leur culture. D'abord le sol pierreux de ces arides monts , D'argile entremêlés, hérissés de buissons. De l'arbre de Pallas aime futile ombrage : En veux-tu des garants ? vois l'olivier sauvage Sur ces coteaux chéris croître de toutes parts, Et sur la terre au loin semer ses fruits épars.

Mais ces terrains féconds que la nature engraisse, Qui regorgent de sucs , où croît une herbe épaisse , Tels qu'au pied de ces rocs s'étend ce beau vallon, Où l'eau des monts voisins porte un ricbe limon,

92 GEORGICON LIB. II. v .88.

Felicemque trahiint limum ; quique eclitus iVustro, Et filiceni curvis invisam pascit aratris : Hie tibi praevalidas olim multoque fluentes Sufficiet Baccho vites ; hie fertilis uvae, Hie latieis, qualem pateris libamus et ayro, Inflavit quum pinguis ebur Tyrrhenus ad aras , Lancibus et pandis fumantia reddimus exta.

Sin armenta magis studium vitulosque tueri , Aut fetus oviuni, aut urentes culta eapellas ; Saltus et saturi petito loiiginqua Tarenti, Et qualem infelix amisit Mantua canipum, Pascentem niveos heiboso fluniine cycnos. Non liquidi gregibus fontes, non gramina desunt ; Et, quantum longis carpent armenta diebus, Exigua tantum gelidus ros nocte reponet.

Nigra fere, et presso pinguis sub vomere terra, Et cui putre solum, namque hoc imitamur arando. Optima frumentis : non uUo ex aequore cernes Plura domum tardis decedere plaustra juvencis.

Aut unde iratus silvam devexlt arator.

Et nemora evertit multos ignava per annos , Antiquasque domos avium cum stirpibus imis Eruit : illae altum nidis petiere reUctis ; At rudis enituit impulse vomere campus.

Nam jejuna quidem clivosi glarea ruris Vix humiles apibus casias roremiqueministrat; Et tophus scaber, et nigris exesa chelydris

Si des feux du midi le soleil les éclaire,

S'ils préseuteut au soc Timportuue fougère,

Ils te pi'odigueront des vins délicieux.

Ces vins brillant dans Tor, et versés pour les dieux,

Lorsque, auprès des taureaux immolés à leur gloire.

Le Toscan (^•^), sous ses doigts, fait résonner Tivoire.

Voudrois-tu faire envie aux bergers tes rivaux? Les forêts de Tarente appellent tes troupeaux : Va dans ces prés ravis à ma chère Mantoue (44), Oil le cygne argenté sur les ondes se joue ; Là tout rit aux pasteurs , la beauté du vallon , La fraîcheur des ruisseaux, l'épaisseur du gazon; Et tout ce qu'un long jour consume de pâture, La plus courte des nuits le rend avec usure.

Enfin pour le froment choisis ces terrains forts, Pleins de sucs au-dedans, noirâtres au-dehors. Dont la terre est broyée, et pour qui la nature Semble avoir épargné les frais de la culture. Aucun champ ne verra tant de bœufs attelés T'apporter à pas lents le tribut de ses blés.

Tel encor ce terrain couvert d'un bois stérile , Que son maître rougit de laisser inutile. D'une main indignée il y porte le fer, Détruit les vieux palais des habitants de l'air : L'oiseau tremblant s'enfuit de ses toits qu'on ravage, Et le soc rajeunit cette plaine sauvage.

Mais fuis ce mont pierreux (45), dont le maigre terrain Offre à peine à l'abeille un humble romarin ; Fuis de ce tuf ingrat la rudesse indocile , Et ce fonds plein de craie où gît l'affreux reptile ;

94 GEORGICON LIB. II. v 2.5.

Greta: ncgant alios aeqiie serpentibiis aj^fros Dulcem ferre cibuni, et curvas praebere latebras.

Quae tenuem exhalât nebulam funiosque volucrcs, Et bibit humoreni, et, quum vult, ex se ipsa reinittit; Quaeque suo viricli semper se (jramine vestit, Nee scabie ct salsa laedit rubigine ferrum , Ilia tibi laetis intexet vitibus ulnios ; Ilia ferax oleae est ; illam experiere colendo Et facilem pecori, et patienteni vomeris unci. Talem dives arat Capua, et vicina Vesevo Ora jugo, et vacuis Glajiius non aequus Acerris.

Nunc, quo quanique modo possis cognoscere, dicam. Rara sit, an supra morem si densa, requiras; Altera frumentis quoniam favet , altera Baccho ; Densa magis Gereri, rarissima quaeque Lyaeo : Ante locum capies oculis, alteque jubebis In solido puteum dcmitti, omnemque repones Rursus liumum, et pedibus summas aequabis arenas. Si deerunt , rarum , pecorique et vitibus almis Aptius uber erit : sin in sua posse negabunt Ire loca, et scrobibus superabit terra repletis , Spissus ager ; glebas cunctantes crassaque terga Exspecta, et validis terram proscinde juvencis.

Salsa au tern tellus , et quae perhibetur amara , Frugibus infelix. Ea nee mansuescitarando,

AiHini champ ne fournit à ses enfants impurs Ni cfaliments plus doux, ni d'asiles plus sûrs.

Pour ce terrain poreux (4^) où Tair trouve un passage, Qui pompe sa vapeur et Texliale en nuage; Que tapisse à nos yeux un gazon toujours frais, Où le contre brillant ne se rouille jamais, Ce fonds se prête à tout, pourvu qu'on le cultive ; 11 se couvre d'épis, il fait mûrir l'olive. La vigne, si je veux, s'y marie aux ormeaux. Ou dans des prés fleuris il nourrit mes troupeaux. Telles on aime à voir (4?) ces campagnes fécondes. Que le Clain trop souvent engloutit sous ses ondes : Tels les champs du Vésuve , et ces heureux vallons Dont la riche Capoue admire les moissons.

Apprenons maintenant par quelle épreuve sûre On peut des sols divers distinguer la nature. Ici la terre est forte , et Cérès la chérit ; Ailleurs elle est légère, et Bacchus lui sourit. Pour ne pas t'y tromper, que la bêche la sonde. Creuse dans son enceinte une fosse profonde : Ce qui vient d'en sortir, il faut l'y repousser; Sur ce monceau poudreux bondis pour l'affaisser. Descend-il sous les bords? cette terre est légère ; Là ton troupeau s'engraisse, ou ta vigne prospère. Si cet amas épais, rebelle à ton effort. Refuse de rentrer dans le lieu dont il sort, A la plus forte terre il faut dès-lors l'attendre : Que tes plus forts taureaux gémissent pour la fendre.

Mais ce terrain amer qu'aucun soin n'adoucit , Où l'arbre de Pallas jamais ne réussit.

96 GEORGICON LIB. II. v 240.

Nee Baccho genus, aut poniis sua nomina servat. Tale dabit specimen : tu spisso viniine qualos Colaque praelorum funiosis deripe tectis : Hue ager ille malus, dulcesque a fontibus undae Ad plenum calcentur : aqua eluctabitur omnis Scilicet, et grandes ibunt per vimina guttae; At sapor indicium faciet manifestus, et ora Tristia tentantum sensu torquebit amaro.

Pinguis item quae sit tellus, hoc denique pacto Discimus: baud unquani manibus jactata fatiscit, Sed picis in morem ad digitos lentescit habendo. Humida majores herbas alit, ipsaque justo Laetior : ah ! nimium ne sit rnilii fertilis ilia , Neu se praevalidam primis ostentat aristis ! Quae gravis est, ipso tacitam se pondère prodit, Quaeque levis. Promptum est oculis praediscere nigram, Et quis cui color : at sceleratum exquirere frigus Difficile est; piceae tantum, taxique nocentes Interdum, aut hederae pandunt vestigia nigrae.

His animadversis, terram multo ante memento Excoquere, et magnos scrobibus concidere montes, Ante supinatas Aquiloni ostendere glebas, Quam laetum infodias vitis genus : optima putri Arva solo ; id venti curant, gelidaeque pruinae. Et labefacta movens robustus jugera fossor.

Où le cep dégénère, où le blé craint de naître, Apprends par quel nioven tu peux le reconnaître. Sous tes toits enfumés prends ces paniers de joncs Dont le tissu n'admet que de foibles rayons; Ces vases du pressoir, où des raisins qu'on foule En ruisseaux épurés le jus brillant s'écoule. Là, pour mieux l'éprouver, j ordonne que ta main Détrempe d'une eau douce et presse ce terrain : Ces eaux, pour s'écbapper se frayant une route, Coulent le long des joncs, et tombent goutte à goutte : Alors fais-en l'essai ; ton palais révolté Connoît ce sol ingrat à leur triste âcreté.

Un sol maigre est celui qui, prompt à se dissoudre, Sitôt qu'on l'a touché, tombe réduit en poudre. Un terrain gras, semblable à la gomme des bois, S'amollit dans tes mains et s'attache à tes doigts. La hauteur de l'herbage annonce un fonds humide : Ah ! de ces jeunes blés crains la beauté perfide ! De la couleur du sol l'œil décide aisément, Et la main de son poids t'informe sûrement : Mais son froid meurtrier coûte plus à connoître; Quelquefois cependant les plantes qu'il fait naître. Le pin, le lierre noir (4^), les ifs contagieux, De ce défaut secret avertiront tes veux.

Enfin à ton vignoble as-tu choisi sa terre ? Dès-lors, pour la dompter, qu'on lui fasse la guerre. Il faut entrecouper le penchant des coteaux. Et retourner la glèbe élevée en monceaux ; Que les froids aquilons, que l'hiver la mûrissent, Et que tes bras nerveux sans cesse l'amollissent. T. If. GÉonc. 7

98 GEORGICON LIB. II. v 265

At, si quos haud ulla viros vigilantia fugit, Ante locum similem exquirunt, ubi prima paretur Arboribus seges, et quo mox digesta feratur, Mutatam ignorent subito ne semina matrem.

Quin etiam cœli regionem in cortice signant ; Ut, quo quaeque modo steterit, qua parte calores Austrinos tulerit, quae terga obverterit axi, Restituant. Adeo in teneris consuescere multum est !

Collibus, an piano melius sit ponere vitem, QuEere prius. Si pinguis agros metabere campi, Densa sere; in denso non segnior ubere Bacchus. Sin tumulis acclive solum, collesque supinos, Indulge ordinibus; nee secius omnis in unguem Arboribus positis secto via limite quadret. Ut sxpe ingenti bello quum longa cohortes Explicuit legio, et campo stetit agmen aperto, Directaeque acies, ac late fluctuât omnis iEre renidenti tellus , nccdum horrida miscent Praelia , sed dubius mediis Mars errat in armis : Omnia sint paribus numeris demensa viarum ; Non animum modo uti pascat prospectus inanem, Sed quia non aliter vires dabit omnibus aequas Terra, neque in vacuum poterunt se extendere rami.

Forsitan et scrobibus quae sint fastigia quaeras. Ausim vel tenui vitem committere sulco.

Altior ac penitus terrae defigitur arbos, iEsculus in primis, quae, quantum vertice ad auras

Si tu le peux encor, que le cep transplante Retrouve un sol pareil au sol qu'il a quitté : Le jeune arbuste ainsi jamais ne dégénère, Et ne s'aperçoit pas qu'il a changé de mère.

Plusieurs même, observant dans l'endroit dont il sort. Quel côté vit le sud, et quel côté le nord, Conservent ces aspects qu'ils gravent sur l'écorce. Tant de nos premiers ans l'habitude a de force !

Mais avant de creuser, de peupler les sillons. Il faut choisir d'abord de la plaine ou des monts. On peut presser les rangs dans de grasses campagnes ; On doit les élargir au penchant des montagnes : Enfin dans les vallons, comme sur les coteaux, Qu'ils soient distribués (-is) en espaces égaux. Vois de longs bataillons rangés sur une plaine Oîi flotte de l'airain la lueur incertaine, Avant qu'un choc affreux confonde tous ces bras, Quand Mars prélude encore à l'horreur des combats Imite de ces rangs l'exacte symétrie.

Non pour flatter les yeux par ta vaine industrie ; Mais chaque tige ainsi peut croître en liberté , Et le suc se partage avec- égalité.

Apprends aussi combien tu dois creuser la terre. Qui de tes jeunes plants sera dépositaire. Comme tes nourrissons diffèrent é» gralideur. Il faut que leur berceau diffère en profondeur. Dans un léger sillon la vigne croît sans peine; L'arbre doit plus avant s'enfoncer dans la plaine,

100 GEORGIGON LIB. II.

iEtherias, tantum radice in Tartara tendit.

Ergo non hienies illani, non flabia, neque imbres

Convellunt: immota nianet, niultosqne per annos

Multa virmn yolvens durando saecula vincit.

Turn fortes late ramos et brachia tendcns

Hue illuc, media ipsa ingenteni sustinet umbrani.

Neve tibi ad soleni vergant vineta cadentem ; Neve inter vites coryluni sere ; neve flagella Sumnia pete, aut sumnias dcfringe ex arbore plantas ; Tantus amor terrae ! neu ferro lœde retuso Semina ; neve oleae silvestres insère truncos. Nam saepe incautis pastoribus excidit ignis, Qui, furtim pingui primum sub cortice tectus, Robora comprendit, frondesque elapsus in altas Ingentem cœlo sonituni dedit : inde secutus Per ramos victor, perque alta cacumina regnat, Et totum involvit flammis nemus, et ruit atram Ad cœlum picea crassus caligine nubem ; Praesertim si tempestas a vertice silvis Incubuit, glomeratque ferens incendia ventus. Hoc ubi , non a stirpe valent, caesaeque reverti Possunt, atque ima similes revirescere terra : Infelix superat foliis oleaster amaris.

Sur-tout le chêne altier,qui, perdu dans les airs, De son front touche aux cieux ('•''), de ses pieds aux enfers. Aussi les noirs torrents, les vents et la tempête, En vain rongent ses pieds, en vain battent sa tête : Malgré les vents fougueux, malgré les noirs torrents, Tranquille, il voit passer les hommes et les temps ; Et loin de tous côtés tendant ses rameaux sombres, Seul il jette alentour une immensité d'ombres.

N'attends rien d'une vigne (5') exposée au couchant : Que le vil coudrier (^^) n'affame point ton plant : Fais choix, pour le former (^^), de la branche nouvelle Qui reçoit de plus près la sève maternelle; Ne la déchire point par un fer émoussé : Sur-tout (^4) que de tes plants l'olivier soit chassé. Quelquefois de bergers une troupe imprudente Laisse au pied de cet arbre une étincelle ardente. Le feu, nourri du suc dont ce bois est enduit, Sous l'écorce onctueuse en secret s'introduit ; Il s'empare du tronc, et, gagnant le feuillage. Dévore en pétillant l'aliment de sa rage ; Il covnt de branche en branche , il s'élance au sommet : Il vole d'arbre en arbre, il couvre la forêt; Et, présentant au loin une plaine enflammée, Roule un torrent de flamme et des flots de fumée. Sur-tout si l'aquilon s'élève en ce moment, Et chasse devant lui ce vaste embrasement. Dès-lors plus d'espérance; atteints dans Ifeurs racines. N'attends pas que tes ceps réparent leui*s ruines ; La race en est éteinte, et jamais ne revit : L'auteur seul de sa mort, l'olivier lui survit.

102 GEORGICON LIB. II. v 3,5

Nee tibi tain pruclens quisquam persuadeat auctor Tellureni Borea rigidam spirante niovere. Pi lira gelii tuin claiidit hieiiis, nee semine jacto Goncretam j^atitiir radieem affigere terroe. Optima vinetis satio, quiini y ere rubenti Candida venit avis longis invisa coliibris ; Prima vel auctumni sub frigora, qiium rapid us sol Nondum hiemera eontingit equis, jam praeteiit sestas.

Ver adeo frondi nemorum, ver utile silvis : Vere tunient terras, et genitalia semina poscunt. Turn pater omnipotens fecundis imbiibus ^Etlier Conjugis in gremium laetse descendit, et omnes Magnus alit, magno commixtus corpore, fetus. Avia tiim resonant avibiis virgiilta canoris. Et Venerem certis repetunt armenta diebus, Parturit almus ager: Zephyriqiie tcpentibus aiiris Laxant arva sinus; superat tener omnibus humor: Inque novos soles audent se gramina tiito Credere; nee metuit surgentes pampinus austros, Aut actum cœlo magnis aquilonibus imbrem ; Sed trudit gemmas, et frondes explieat omnes.

Non alios prima crescentis origine mundi llluxisse dies, aliumve liabuisse tenorem Crediderim. Ver illud erat; ver magnus agebat Orbis, et hibernis parcebant flatibus euri:

Tu n'iras pas non plus, quand le froid la resserre, Confier vainement tes vi^jnes à la terre : Alors son suc oisif, glacé dans ses canaux, Refuse de nourrir les jeunes arbrisseaux. Avec plus de succès les vignes sont plantées. Soit lorsque, déployant ses ailes argentées, L'ennemi des serpents (^'•) vient, après les frimas, Retrouver les beaux jours dans nos riants climats; Soit lorsque le soleil, sur son char plus rapide, De Tété vers Fhiver conduit l'automne humide.

Mais le printemps sur-tout seconde tes travaux; Le printemps rend aux bois des ornements nouveaux : Alors la terre , ouvrant ses entrailles profondes , Demande de ses fruits les semences fécondes. Le dieu de l'air (^^) descend dans son sein amoureux, Lui verse ses trésors, lui darde tous ses feux, Remplit ce vaste corps de son ame puissante ; Le monde se ranime , et la nature enfante. Dans les champs , dans les bois , tout sent les feux d amour ; L'oiseau reprend sa voix; les Zéphyrs de retour Attiédissent les airs de leurs molles haleines ; Un suc heureux nourrit l'herbe tendre des plaines ; Aux rayons doux encor du soleil printanier Le gazon sans péril ose se confier; Et la vigne, des vents bravant déjà l'outrage. Laisse échapper ses fleurs , et sortir son feuillage.

Sans doute le printemps vit naître l'univers ; Il vit le jeune oiseau s'essayer dans les airs ; Il ouvrit au soleil sa brillante carrière , Et pour l'homme naissant épura la lumière.

104 GEORGICON LIB. II. v. 340.

Qiium primae lucem pecudes hausere, virumque Ferrea progenies duris caput extulit arvis, Immissaeque ferae silvis, et sidera cœlo. Nee res hunc tenerae possent perferre laborem, Si non tanta quies iret frigusque calorenique Inter, et exciperet cœli indulgentia terras.

Quodsuperest,quaecuniquepreniesvirgultaperagros, Sparge fimo pingui , et niulta nienior occule terra : Aut lapidem bibuluni, aut squalen tes infode conchas. Inter enim labentur aquae, tenuisque subibit Halitus, atque aninios tollent sata : janique reperti, Qui saxo super, atque ingcntis pondère testa? Urgerent : hoc effusos muninien ad imbres; Hoc, ubi hiulca siti findit Ganis aestifer arva.

Seminibus positis, superest deducere terram Sa^pius ad capita, ct duros jactare bidentes ; Aut presso exercere solum sub vomere, et ipsa Flectere luctantes inter vineta juvencos.

Turn levés calamos, et rasae hastilia virgae, Fraxineasque aptare sudes, furcasque valentes, Viribus eniti quarum , et conteninere ventos Assuescant, sumniasque sequi tabula ta per ulnios.

Ac, dum prima novis adolescit frondibus aetas, Parcendum teneris; et, dum se laetus ad auras Palmes agit, Iaxis per purum immissus habenis.

Les aquilons glacés et Fœil ardent du jour Respectoient la beauté de son nouveau séjour. Le seul printemps sourit au monde en son aurore : Le printemps tous les ans le rajeunit encore; Et, des brûlants étés séparant les hivers, Laisse du moins entre eux respirer Tunivers.

Tes ceps sont-ils plantés? il faut couvrir de terre. Engraisser de fumier , le lit qui les resserre : Là, que la pierre ponce aux conduits spongieux, Que récaille poreuse (^7), enfouie avec eux, Laissent pénétrer Tair dans leurs couches fécondes , Et du ciel orageux interceptent les ondes. J'ai vu des vignerons, du ciel favorisés, Couvrir leurs ceps de pierre ou de vases brisés : Ainsi du Chien brûlant ils évitent Thaleine ; Ainsi la froide Hyade inonde en vain la plaine.

• Mais à la terre enfin dès qu'ils sont confiés. Que souvent le hovau la ramène à leurs pieds : Qu'on y pousse la bêche; etj^"^) sans rompre les lignes, Que le soc se promène au travers de tes vignes. Puis tu présenteras aux naissants arbrisseaux Ou des appuis de frêne, ou de légers roseaux; La vigne les rencontre; et l'arbuste timide. Conduit sur les ormeaux par ce fidèle guide. Bientôt unit son pampre à leurs feuillages verts ; Comme eux soutient l'orage, et les suit dans les airs.

Quand ses premiers bourgeons(59)s'empresseront d'éclore , Que l'acier rigoureux n'y touche point encore : Même lorsque dans l'air, qu'il commence à braver. Le rejeton moins frêle ose enfin s'élever.

106 GEORGICON LIB. II. v. 365

Ipsa acie nondum falcis tentanda , sed uncis Carpendae manibus frondes, interquelegeudae. Inde ubi jam yalidis amplexae stirpibus uhnos Exierint, turn stiinge comas, tiim brachia tonde. Ante reformidant fei rum : tum denique dura Exerce imperia, et ramos compesce fluentes.

Texendae sepes etiam, et pecus omne tenendum, Praecipue dum frons tenera imprudensque laborum ; Cui, super indignas hiemes, solemque potcntem, Silvestres uri assidue caprcaeque sequaces Illudunt ; pascuntur oves, avidaeque juvencae. Frigora nee tantum cana concreta pruina , Aut gravis incumbens scopulis arentibus aestas, Quantum illi nocuere greges, durique venenum Dentis, ct admorso signata iii stirpe cicatrix.

Non aliam ob culjDam Baccbo caper omnibus aris Caeditur, et veteres ineunt proscenia ludi; Praemiaque ingentes pagos et compita circum Thesidae posuere, atque inter pocula laeti Mollibus in pratis unctos salière per utres. Nee non Ausonii, Troja gens missa, coloni Versibus incomptis ludunt, risuque soluto, Oraque corticibus sumunt horrenda cavatis; Et te, Bacche, vocant per carmina laeta, tibique Oscilla ex alta suspendunt mollia pinu.

Hinc omnis largo pubescit \ inea fetu ;

Pardonne à son audace en faveur de son âge ; Seulement de ta main éclaircis son feuillage. Mais enfin, quand tu vois ses robustes rameaux Par des nœuds redoublés embrasser les ormeaux, Alors saisis le fer; alors sans indulgence De la sève égarée arrête la licence ; Borne des jets errants Fessor présomptueux. Et des pampres touffus le luxe infructueux.

Sur-tout que de buissons la vigne environnée Évite des troupeaux la dent empoisonnée ; Que la génisse avide et les chevreaux gloutons Respectent sa foiblesse et ses jeunes boutons : L'hiver dont les frimas engourdissent la terre , L'été qui fend la plaine et qui brûle la pierre, Lui seroient moins cruels que ces vils animaux. Dont la dent déshonore et flétrit ses rameaux.

Aussi le dieu du vin, pour expier ce crime, Par-tout sur ses autels veut un bouc pour victime : Un bouc(^°) étoit le prix de ces grossiers acteurs Qui, de nos jeux brillants barbares inventeurs. Sur un char mal orné prdmenoient dans l'Attique Leurs théâtres errants et leur scène rustique; Et, de joie et de vin à-la-fois enivrés. Sur des outres (^') glissants bondissoient dans les prés. Nos Latins , à leur tour, ont des fils de la Grèce Transporté dans leurs jeux la bachique alégresse : Ils se forment d'écorce un visage hideux. Entonnent pour Bacchus des vers grossiers comme eux; Et de Fobjet sacré (^^^ (Jg leurs bruyants hommages Suspendent à des pins les mobiles images.

108 GEORGICON LIB. II. y.igi.

Gomplentur vallesque cavae, saltusque profundi, Et quocumque deus circuni caput egit honestum. Ergo rite suum Baccho dicenius honorem Garminibus patriis, lancesque et liba feremus; Et ductus cornu stabit sacer hircus ad aram, Pinguiaque in veribus torrebimus cxta colurnis.

Est etiam ille labor curandis vitibus alter, Cui nuniquam exhausti satis est; nanique onmc quotannis Terque quaterque solum scindenduni, glebaquc versis ^Eternuni frangenda bidentibus; omne levandum Fronde nemus : redit agricolis labor actus in orbeni, Atque in se sua per vestigia volvitur annus.

Et jam olim seras posuit quum vinea frondes, Frigidus et silvis Aquilo decussit honorem, Jam tum acer curas venientem extendit in annum Rusticus , et curvo Saturni dente relictam Persequitur vitem attondens, fingitque putando. Primus humum fodito, primus devecta cremato Sarmenta, et vallos primus sub tecta referto; Postremus metito. Bis vitibus ingruit umbra; Bis segetem densis obducunt sentibus herbae : Durus uterque labor. Laudato ingentia rura ; Exiguum colito. Nee non etiam aspera rusci

Soudain l'aspect du dieu fertilise les monts,

Les arides coteaux, les humides vallons.

Gloire, honneur à ce dieu! célébrons ses mystères;

Chantons pour lui les vers que lui chantoient nos pères;

Qu'un bouc soit par la corne entraîné vers l'autel.

Préparons de ses chairs un festin solennel ;

Et que le coudrier, de ses branches sanglantes,

Perce de l'ennemi les entrailles fumantes.

La vigne veut des soins sans cesse renaissants ; De la terre trois fois il faut fendre les flancs , Sans cesse retrancher les feuilles inutiles, Sans cesse tourmenter des coteaux indociles. Le soleil (^^) tous les ans recommence son cours : Ainsi roulent en cercle et ta peine et tes jours.

Même lorsque le cep, privé de sa parure. Cède aux froids Aquilons un reste de verdure, Déjà le vigneron, reprenant ses travaux. Bien loin vers l'autre année étend ses soins nouveaux; Déjà, d'un fer courbé, la serpette tranchante Taille et forme à son gré la vigne obéissante.

Veux-tu de ses trésors t'enrichir tous les ans? Prends le premier la bêche et les boyaux pesants : Retranche le premier les sarments inutiles ; Le premier, jette au feu leurs dépouilles fragiles ; Renferme leurs appuis , remets-les le premier : Pour boire du nectar vendange le dernier. Deux fois de pampres verts la vigne e^t surchargée ; Deux fois d'herbage épais sa tige est assiégée. Ne desire (^4) donc point un enclos spacieux : Le plus riche, est celui qui cultive le mieux.

110 GEORGIGON LIB. II. v. 4i4

Vimina per silvam, et ripis fluvialis arundo Gœditur, incultique exei cet cura salicti.

Jam vinctae vites, jam falcem arbusta rcponunt, Jam^ canit effcctos extrcmus vinitor antes ; Sollicitanda tamen tellus, pulvisque movendus, Et jam maturis metuendus Jupiter uvis.

Contra, non ulla est oleis cultura ; neque illae Procurvam exspectant falcem, rastrosque tenaces, Quum semel haeserunt arvis, aurasque tulerunt. Ipsa satis tellus, quum dente recluditur unco, Sufficit humorem, et gravidas, quum vomere, fruges. Hoc pinguem et placitam paci nutritor olivam.

Poma quoque, ut primum truncos sensere valentes. Et vires habuere suas, ad sidera raptim Vi propria nituntur, opisque baud indiga nostrae. Nee minus interea fetu nemus omne gravescit, Sanguineisque inculta rubent aviaria baccis. Tondentur cytisi ; taedas silva alta ministrat , Pascunturque ignes nocturni, et lumina fundunt. Et dubitant bomines serere atque impendere curam? Quid majora seq^ar? salices bumilesque genista?, Aut illae pecori frondem, aut pastoribus umbram Sufficiunt, sepemque satis, et pabula melli. Et juvat undantem buxo spectare Cytorum , •

Ne faut-il pas encor le long des marécages, Dans le fond des forets, au penchant des rivages. Couper le saule inculte et le houx épineux , Et marier la vigne aux ormeaux amoureux?

Enfin au dernier rang tu parviens avec joie: Tout ton plant façonné sous tes yeux se déploie. Et je t'entends chanter la fin de tes travaux. Eh bien! la bêche encor doit fouiller tes coteaux; Et, quand la grappe enfin mûrit sous son feuillage, Pour noyer ton espoir, il suffit d'un orage.

Uolivier(^5), par la terre une fois adopté. De ces pénibles soins n'attend pas sa beauté : Fouille à ses pieds le sol qui nourrit sa verdure. C'est assez : dédaignant une vaine culture. Et la serpe tranchante, et les pesants râteaux, L'arbre heureux de la paix voit fleurir ses rameaux.

Tel encor, quand les ans ont augmenté sa force. Quand son tronc est muni d'une plus dure écorce. L'arbre fruitier, sans nous, s'élève dans les airs; Sans nous , mille arbrisseaux de leurs fruits sont couverts. Sur le buisson inculte on voit rougir la mûre, Et l'abri des oiseaux donne aussi leur pâture. Que d'arbres en tous lieux multipliés par nous ! Ah! du moins plantez-les, puisqu'ils croissent sans vous. Pour nos jeunes chevreaux (^'^) les aliziers fleurissent; Du suc des pins altiers les flambeaux se nourrissent. Mais pourquoi te parler de ces rois des forêts? Tout sert, même le saule et les humbles genêts; Le miel leur doit des sucs , les troupeaux du feuillage , Les moissons des remparts, les pasteurs de l'ombrage.

112 GEORGICON LIB. II. v. 438.

Naryciaeque picis liicos; juvat ai-va videre Non rastris lioniinum , non ulli obnoxia curae. Ipsae Gaucasio stériles in vertice silvae, Quas aniniosi euri assidue frangimtque feruntque, Dant alios aliae fetus ; dant utile lignum, Navigiis pinos, doniibus ccdiosque cupressosque. Hinc radios trivere rotis, hinc tympana plaustris Agricolae, et pandas ratibus posuere carinas. Vlminibus salices fecundae; frondibus ulmi : At myrtus validis hastilibus , et bona bello Cornus; Ituraeos taxi torquentur in arcus. Nee tiliae levés, aut torno rasilc buxum Non formam accipiunt, ferroque cavantur acuto. Nee non et torrentem undam levis innatat alnus , Missa Pado, nee non et apes examina condunt Corticibusque cavis vitiosaeque ilicis alveo.

Quid memorandum aeque Baccheia dona tulerunt? Bacclius et ad eulpam causas dedit: ille furentes Centauros letho domuit, Rbcetumque Pholumque, Et magno Hylaeum Lapithis cratère minantem.

O fortunatos nimium, sua si bona norint, Agricolas! quibus ipsa, procul discordibus armis, Fundit humo facilem victum justissima tellus ! Si non ingentem foribus domus alta superbis Mane salutantum totis vomit aedibus undam:

J'aime et des sombres buis(67) le lugubre coup d'œil,

Et de ces noirs sapins le vénérable deuil ;

J'aime à voir ces forêts qui croissent sans culture,

Où Fart n'a point encor profané la nature :

Ces bois même, d'Athos enfants infructueux,

Et Féternel jouet des vents impétueux,

Dans leur stérilité sont encore fertiles.

Pour former nos lambris (^^) leurs arbres sont utiles :

Ici, taillés en char, là, courbés en vaisseaux,

Ils roulent sur la terre, ils voguent sur les eaux.

Le saule prête aux ceps sa branche obéissante;

L'orme donne aux troupeaux sa feuille nourrissante ;

L'if en arc est ployé ; le cormier fait des dards ;

Le myrte de Vénus fournit des traits à Mars.

Le tilleul cependant cède au fer qui le creuse;

Le buis, au gré du tour, prend une forme heureuse;

L'aune léger fend l'onde; et des jeunes essaims

Le vieux chêne en ses flancs recèle les larcins.

Les trésors de Bacchus valent-ils ces richesses ? Mortels, défiez-vous de ses faveurs traîtresses : C'est par lui que l'on vit les Centaures vaincus , Et Pholus immolé par la main de Rhétus ; Et, le plus menaçant de cette horrible troupe, Hylée à l'ennemi lançant sa large coupe.

Ab ! loin des fiers combats (%), loin d'un luxe imposteur. Heureux l'homme des champs, s'il connoît son bonheur! Fidèle à ses besoins, à ses travaux docile, La teri'e lui fournit vin aliment facile. Sans doute il ne voit pas, au retour du soleil, De leur patron superbe adorant le réveil,

11/t GEORGICON LIB. II. y.A&i.

Nee varios inhiant pulchra testudine postes , Illusasque auro vestes, Ephyreiaqiie aera; Alba neque Assyrio fucatur lana veneno , Nee casia liquid! coi runipitur usus oli\ i : At secura quies , et nescia fallere vita , Dives opuni variaruni ; at latis otia fundis , Speluncae, vivique lacus ; at frigida Teinpe, Mugitusque bourn , mollesque sub arbore somni Non absunt. lUic saltus ac lustra feraruni, Et patiens operum, parvoque assueta juventus , Sacra deum, sanctique patres; extrema per illos Justitia excedens terris vestigia fecit.

Me vero priinum dulces ante omnia Musae, Quaruni sacra fero ingenti perculsus amore, Accipiant , cœlique vias et sidera monstrent, Defectus solis varios, lunaeque labores; TJnde tremor terris ; qua vi maria alta tumescant Objicibus ruptis, rursusque in se ipsa résidant; Quid tantum Oceano properent se tingere soles Hiberni , vel quae tardis mora noctibus obstet.

Sin , has ne possim naturae accedere partes , Frigidus obstiterit circum praecordia sanguis, Rura mihi et rigui placeant in vallibus amnes ;

Sous les lambris pompeux de ses toits magnifiques, (7")

Des flots d'adulateurs inonder ses portiques;

Il ne voit pas le peuple y dévorer des yeux

De riches tapis d'or, des vases précieux ;

D'agréables poisons ne brûlent point ses veines ;

Tyr n'altéra jamais la blancheur de ses laines ;

Il n'a point tous ces arts qui trompent notre ennui ;

Mais que lui manque-t-il? la nature est à lui.

Des grottes (7'), des étangs, une claire fontaine

Dont fonde, en nuirmurant, f endort sous un vieux chêne;

Un troupeau qui mugit, des vallons, des forêts;

Ce sont là ses trésors, ce sont là ses palais.

C'est dans les champs qu'on trouve une mâle jeunesse;

C'est là qu'on sert les dieux, qu'on chérit la vieillesse :

La Justice, fuyant nos coupables climats,

Sous le chaume innocent porta ses derniers pas.

O vous (72), à qui j'offris mes premiers sacrifices, Muses, soyez toujours mes plus chères délices! Dites-moi quelle cause éclipse dans leur cours Le clair flambeau des nuits, l'astre pompeux des jours; Pourquoi la terre tiemble, et pourquoi la mer gronde ; Quel pouvoir fait enfler, fait décroître son onde ; , Comment (73) de nos soleils l'inégale clarté S'abrège dans f hiver, se prolonge en été ; Comment roulent les cieux , et quel puissant génie Des sphères dans leur cours entretient l'harmonie.

Mais si mon sang trop froid m'interdit ces travaux, Eh bien! vertes forêts, prés fleuris, clairs ruisseaux, J'irai, je goûterai votre douceur secrète : Adieu, gloire, projets. O coteaux du Taygète,

116 GEORGICON LIB. II. v 486

Flumina amem silvasque ingloiius. O ubi campi, Sperchiusque, et virginibus baccbata Lacœnis Taygeta! O, qui me gelitlis in vallibus Haemi Sistat, et ingenti ramorum protegat umbra!

Felix , qui potuit rerum cognoscere causas , Atque metus omnes et inexorabile fatum Subjecit pedibus, strepitumque Acherontis avari! Foi tunatus et ille deos qui novit agrestes, Panaque, Silvanumque senem, Nympbasque soroies Ilium non populi fasces, non purpura regum Flexit, et infidos agi tans discordia fratres, Aut conjura to descendens Dacus ab Histro ; Non res Romanae, perituraque regna ; neque ille Aut doluit miserans inopem , aut invidit babenti. Quos rami fructus, quos ipsa volentia rura Sponte tulere sua, carpsit; nee ferrea jura, Insanumque forum, aut populi tabularia vidit.

Sollicitant alii remis fréta caeca , ruuntque In ferrum , penetf ant aulas et limina regum : Hie petit excidiis urbem miserosque pénates , Ut gemma bibat, et Sarrano indormiat ostro. Condit opes alius, defossoque incubât auro : Hie stupet attonitus rostris : bunc plausus hiantem Per*cuneos , geminatur enim , plebisque patrumque

GÉORGIQLES, LIV. H. 117

Par les vierges de Sparte en cadence foulés,

Oh! qui me portera dans vos bois reculés!

Où sont , ô Sperchius , tes fortunés rivages !

Laissez-moi de Tempe parcourir les bocages ;

Et vous, vallons d'Iiémus, vallons sombres et frais.

Couvrez-moi tout entier de vos rameaux épais.

Heureux le sage ("4) instruit des lois de la nature, Qui du vaste univers embrasse la structure. Qui dompte et foule aux pieds d'importunes erreurs, Le sort inexorable et les fausses terreurs; Qui regarde en pitié les fables du Ténare, Et s'endort au vain bruit de FAchéron avare! Mais trop heureux aussi qui suit les douces lois Et du dieu des troupeaux et des nymphes des bois! La pompe des faisceaux, Torgueil du diadème, L'intérêt (75), dont la voix fait taire le sang même, De rister conjuré les bataillons épais, Rome, les rois vaincus, ne troublent point sa paix : Auprès de ses égaux passant sa douce vie , Son cœur (76) n'est attristé de pitié ni d'envie; Jamais aux tribunaux, disputant de vains droits, La chicane pour lui ne fit mugir sa voix : Sa richesse, c'est l'or des moissons qu'il fait naître; Et l'arbre qu'il planta chauffe et nourrit son maître.

D'autres, la rame en main, tourmenteront la mer, Ramperont dans les cours, aiguiseront le fer : L'avide conquérant, la terreur des familles, Egorge les vieillards, les mères et les filles. Pour dormir sur la pourpre (77), et pour boire dans l'or; L'avare ensevelit et couve son trésor;

118 GEORGICON LIB. II. v.sm

Coriipuit. Gaudent perfusi sanguine fratruni, Exsilioque domos et dulcia limina mutant, Atque alio patriam quaerunt sub sole jacen tern.

Agricola incurve terram dimovit ai atro : Hinc anni labor ; hinc patriam parvosque pénates Sustinet; hinc armenta boum, meritosquc juvencos. Nee requies, quin aut pomis exuberet annus, Aut fetu pecorum , aut cerealis mergite culmi , Proventuque oneret sulcos, aXque liorrea vincat.

Venit hiems , teritur Sicyonia bacca trapetis; Glande sues laeti redeunt ; dant arbuta silvae ; Et varies ponit fetus auctumnus, et alte Mitis in apricis coquitur vindemia saxis. Interea dulces pendent circum oscula nati; Casta pudicitiam servat domus ; uberâ vaccae Lactea demittunt ; pinguesque in gramine laeto Inter se adversis luctantur cornibus haedi.

Ipse dies agitât festos , fususque per herbam , Ignis ubi in medio, et socii cratera coronant, Te, libans, Lenaee, vocat; pecorisque magistris Velocis jaculi certamina ponit in ulmo , Gorporaque agresti nudat praedura palaestra.

Hanc olim veteres vitam coluere Sabini ; Hanc Remus et frater; sic fortis Etruria crevitj

L'orateur au barreau, le poëte au théâtre, S'enivrent -de l'encens d'une foule idolâtre; Le frère égorge un frère , et va sous d'autres cieux Mourir loin des lieux chers qu'habitoient ses aïeux.

Le laboureur en paix coule des jours prospères; Il cultive le champ que cultivoient ses pères : Ce champ nourrit l'état, ses enfants, ses troupeaux, Et ses bœufs, compagnons de ses heureux travaux. Ainsi que les saisons, sa fortune varie : Ses agneaux au printemps peuplent sa bergerie. L'été remplit sa grange , affaisse ses greniers ; L'automne d'un doux poids fait gémir ses paniers; Et les derniers soleils, sur les côtes vineuses, Achèvent de mûrir les grappes paresseuses. ,

L'hiver vient ; mais pour lui l'automne dure encor : Les bois donnent leurs fruits (7^), Thnile coule à flots d'or. Cependant ses enfants, ses premières richesses, A son cou suspendus disputent ses caresses : Chez lui de la pudeur tout respecte les lois ; Le lait de ses troupeaux écume entre ses doigts ; Et ses chevreaux, tout fiers de leur corne naissante, Se font en bondissant une guerre innocente.

Les fêtes, je le vois partager ses loisirs Entre un culte pieux et d'utiles plaisirs : Il propose des prix à la force, à l'adresse; L'un déploie en luttant sa nerveuse souplesse; L'autre' frappe le but d'un trait victorieux. Et d'un cri triomphant fait retentir les cieux.

Ainsi les vieux Sabins vivoient dans l'innocence ; Ainsi des fiers Toscans s'agrandit la puissance ;

120 GEORGICON LIB. II. v 534.

Scilicet et rerum facta est pulcheri inia Roma , Septemque una sibi muro cii cunidedit arces. Ante etiani sceptruni Dictaei regis, et ante Impia quam caesis gens est epulata juvencis, Aureus hanc vitam in terris Saturnus agebat. Necdum etiam audierant inflari classica , necdum Impositos duris crepitare incudibus enses.

Sed nos ininiensum spatiis confecinius aequor, Et jam tempus equum fumantia solvere colla.

Ainsi Rome, aujourd'hui reine des nations, Seule en sa vaste enceinte a renfermé sept monts. Même avant Jupiter, avant que Thomme impie Du sang des animaux osât souiller sa vie, Ainsi vivoit Saturne : alors d'affreux soldats Au bruit des fiers clairons ne s'entr'égorgeoient pas; Et le marteau pesant, sur l'enclume bruyante. Ne forgeoit point encor l'épée étincelante.

Mais ma seconde course a duré trop long-temps; Et je détèle enfin mes coursiers haletants.

Page 1