C-") Le hêtre avec plaisir s'allie au châtaignier
Cet endroit a fort embarrassé les commentateurs. Comme il est naturel de greffer un arbre précieux sur un arbre qui l'est moins, ils ont cru qu'il étoit ridicule de vouloir enter le hêtre sur le châtaignier ; en conséquence , au lieu de lire caslaneœ facjos , ils ont altéré le texte pour former un sens. Deux passages de Pline prouvent qu'ils ont eu tort de supposer que le fruit du châtaignier chez les Romains étoit plus estimé que celui du hêtie: dans l'un de ces passages, il semble s'étonner que la nature ait pris soin d'armer d'épines un fruit aussi commun que la châtaigne; dans l'autre il parle du gland du hêtre comme d'un fruit très doux, qui nourrit même les habitants de Chio durant un long siège. Cet arbre jouissoit d'une grande vénération parmi les Romains ; ils se servoient de son bois pour les vases des sacrifices , et de son fruit pour la médecine. Il est donc naturel de croire que Virgile veut parler ici du hêtre enté sur le châtaignier.
C^) Le poirier de sa fleur blanchit souvent le frêne.
H y a dans le texte oriius. Un habile botaniste anglois soupçonne que Vornus est cette espèce de frêne d'où l'on recueille la manne dans la Calabre, et qu'on a nommé fraxi-
nus rotondiore folio ; ce qui s'accorde d'ailleurs avec un passage de Pline.
{'") Tantôt, dans l'endroit même où le bouton vermeil...
Nos agriculteurs, au lieu de faire Tincision dans le bouton , la font au-dessus et au-dessous.
('*) Un tronc, dont aucun nœud ne hérisse l'écorce
Columelle a dit de même : Ea parte qua maxime nitida et sine cicatrice {est arbor). Virgile ne parle ici que de deux manières d'enter: nous en avons plusieurs autres, qu'on peut lire dans les livres d'agriculture.
('9) Le même arbre d'ailleurs diversement produit
Nous avons vu jusqu'à présent comment la nature et l'art multiplient les arbres. Virgile, flans la seconde partie, traite de la diversité des espèces. Dans cette enumeration il parle, i" des arbres des champs; 2° de ceux des jardins; 3° enfin des vignobles.
(-") La race des lotos
Il y avoit un arbre et une herbe appelés lotos par les anciens. Homère peint les chevaux d'Achille se nourrissant d'une herbe qui portoit ce nom. Elle venoit abondamment sur les bords du Nil. Si on en croit Prosper Alpin, qui avoit voyagé dans l'Egypte , cette plante ressembloit assez à notre nénufar, nymphœa alba major. Le lotos, arbre dont Virgile parle ici, a donné son nom à un peuple qui vivoit de ses fruits, comme nous l'apprend Homère. Selon Théophraste, cet arbre étoit un peu moins grand que le poirier; ses feuilles étoient dentelées sur les bords, et semblables à celles de l'ilex ou chêne vert. Pline traduit Théophraste presque mot pour mot : seulement il ajoute que cet arbre étoit très commun en Italie, où il avoit dégénéré. Plusieurs botanistes ont cru le reconnoitre dans l'alizier; et il est vrai que les feuilles de
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celui-ci sont dentelées, mais il faut avoir bien de Timagination, pour leur trouver de la ressemblance avec celles de rUex: d'autres ont pensé, avec plus de probabilité, que le lotos des Lotophages est ce que nous appelons zizyplms ou jujubier. Ses feuilles ont un pouce et demi de lon[;ueur et un pouce de largeur; elles sont d'un vert très vif, et dentelées par les bords, et par conséquent ressemblent bien plus aux feuilles du cliéne vert, que celles de l'alizier: ses fruits ont la forme et la grosseur de l'olive; leur chair est d'un goût agréable : ce qui s'accorde avec ce qu'Homère a dit du lotos, iislinSéa. -/aoTTov. On envoie ces fruits secs d'Italie.
Virgile donne au cvprès l'épithéte Idœis. Il v avoit deux monts Ida; l'un en Phrygie, et l'autre en Crète. C'est du second qu'il est question ici. Pline l'appelle la patrie du cvprès; et Théophraste prétend qu'il n'y avoit qu'à remuer la teri'e pour y faire naître cet arbre, que les anciens consacroient à la tristesse et à la mort.
(^') L'olive, ainsi qu'au goût, est différente aux yeux.
Virgile nomme trois sortes d'olives; orchades ou orchites, de ôoyiç, testiculiis, parcequ'elles étoient rondes ; radios , parcequ'elles avoient la forme d'une navette,- pausia, du mot pavire, qui veut dire broyer, parceque, si l'on en croit Columelle, cette dernière espèce étoit celle qu'on brovoit pour exprimer Thuile.
('^) La poire est distinguée, ici par sa grosseur
Comme Virgile a nommé trois sortes d'olives, il nomme trois sortes de poires; i° Crnslwnia , de Crustinnium , ville de Toscane; Syria, qu'on nommoit auti'ement Tarentina ^ parcequ'elles avoient été transportées de Syrie à Tarente; 3° Voletna, parcequ'elles remplissent la paume de la main, volarn manus. Le P. Larue croit que la première espèce est la poireperle; la seconde, la bergamote; la troisième, le bon-chrétien: mais la différence de climats et de culture, et l'éloi-
gnemènt des temps, ne nous permettent guère que des conjectures sur ce que pouvoient être ces fruits chez les Romains. Je crois qu'on me pardonnera de n'avoir pas he'rissé mes vers de tous ces noms latins.
(-') La grappe de Lesbos rampe sur les coteaux.
Il y a dans le texte MethymiuEO. Méthymna étoit une ville de File de Lesbos, dans la mer Egée.
Thase étoit une île de la même mer. Il est probable que le vin Maréotide étoit du vin d'Egvpte, près du lac Maréotis. Horace , en parlant de Gléopâtre , dit : mentemque lytnphatam Mareotico redegit in veros timorés.
On ignore d'où vient le nom Psitliia; on sait seulement que le raisin de cette vigne se séchoit au soleil ou au feu , et qu'on en exprimoit le vin cuit: dans quelques vines de nos provinces méridionales on fait encore de cette sorte de vin. Les Latins appeloient ce raisin possum, du mot pati, parcequ'il souffroit le soleil ou le feu.
Xa^eos vient, dit-on, de ).z7w&ç, lièvre, parceque ce vin en avoit la couleur. Pline nous apprend que c'étoit chez les Romains un vin étranger, ainsi que le vin de Thase et de Maréotide.
Preciœ veut dire, si l'on en croit Servius, du raisin précoce , du mot prœcoquœ.
Le vin de Rhétie se recueilloit sur les confins de l'Italie. Auguste, dit Suétone, l'aimoit beaucoup : cela n'empêche point Virgile de le mettre bien au-dessous du Falerne. Sous quelques empereurs peut-être en auroàt-il coûté la vie à quiconque auroit osé ne mettre qu'au second rang le vin favori de l'empereur.
Falerne étoit une montagne de la Campanie où l'on recueilloit cet excellent vin tant vanté par les poètes. Je suis surpris que Virgile n'ait point parlé du Cécube , si céle'bré par Horace. Virgile appelle rAminée^rmmi/Tja, c'est-à-dire
un vin qui a du corps et qui se soutient long-temps; Coluraelle lui donne le même éloge.
Le Tmole , qui étoit fertile en safran, l'étoit aussi en excellent vin. On voit à Pouzzole une base dédiée à Tibère, sur laquelle sont quatre figures en bas-relief, représentant quatre provinces d'Asie avec leurs attributs, et le nom des figures au bas de chacune. Le Tmole y est représenté en Bacchus , sans doute à cause de l'abondance et de la bonté de son vin. Dans la collection de milord Pembrock il y a un buste du Tmole couronné de raisins et de pampres. Canini , dans son Iconographia, a fait graver une médaille qui représente un vieillard couronné aussi de raisins , avec ce mot TfzwÀo; ; sur le revers est une figure qui tient dans sa main droite un vase incliné , avec cette inscription Sap^iavwv, parceque le mont Tmolus étoit près de la ville de Sardes. Tous ces monuments prouvent combien le vin qu'on y recueUloit étoit estimé. Je ne doute pas que nos peintres et nos sculpteurs , s'ils avoient à caractériser la Champagne ou la Bourgogne , ne fissent le même honneur à leurs vins.
Le vin de Phanée étoit le même que celui de Chio, île de la mer Egée. Il a eu, comme les autres vins fameux, l'honneur d'être chanté par Horace. L'épithète rex , si l'on en croit Servius , est empruntée de Lucinius , qui dit, Xîo; rs ovjia-zr.u
Le mot Argitis^ à ce que l'on croit, vient d'Argos, ville du Péloponnèse, aujourd'hui la Morée. La petite espèce étoit apparemment plus estimée que la grande.
Le vin ou le raisin de Rhodes se présentoit au dessert; c'étoitle moment où l'on faisoit des libations en l'honneur des dieux.
Le bumaste étoit un gros raisin qui tire son nom du mot grec, qui signifie mamelle de vache. On connoît encore en Italie, et sur-tout à Florence, un gros i-aisin rouge qui se présente au dessert.
['i) Mais qui pourroit compter et nommer tous ces vins ?
Pline nous apprend que Démocrite seul avoit cru qu'on
T. II. GÉORG. g
pouvoit compter les diverses espèces de vin. Je ne conçois guère mieux la possibilité que l'utilité d'un pareil calcul.
C^) Tout sol enfin n'est pas propice à toute plante.
Virgile, après avoir traité de la diversité des ai'bres et de leurs espèces , parle maintenant des terrains les plus propres à chacun d'eux. Chaque sol, chaque climat produit des arbres différents. On a poussé trop loin cette maxime qui nous a long-temps privés des productions étrangères. L'usage noi^ apprend tous les jours qu'une foule d'arbres et de plantes qu'on crovolt ennemis de notre climat peuvent s'y natutaliser. Les différents pays font tous les jours des échanges de végétaux. La vigne étoit autrefois inconnue aux Gaules ; elle y réussit mieux aujourd'hui qu'en Italie même. Ainsi , quoiqu'il soit vrai de dire qu'il faut consulter la nature du terrain , il n'est pas moins vrai qu'il faut se défier des préjugés qui semblent avoir consacré pour jamais tel sol et tel climat à telles ou telles productions.
(-^) Sur les rives du Gange on voit noircir l'ébéne.
L'ébène est un bois des Indes, dvir et pesant, propre à recevoir le plus beau poli. Il y en a de trois sortes; le noir, le rouge , et le vert : on ti'ouveces trois sortes à Madagascar; l'île de Saint-Maurice fournit une partie de celui qu'on emploie en Europe. On n'est pas d'accord sur la nature de l'arbre qui donne l'ébène noir. Ce bois parut à Rome pour la première fois lorsque Pompée triompha de Mithridate. Pline dit qu'étant brûlé il répand une odeur agréable, ce qui a fait croire que cette ébène n'étoit pas semblable à la nôtre , et que ce pouvoit être une espèce de bois de gaïac.
(^7) Là, d'un tendre duvet les arbres sont blanchis.
Le cotonnier dont il s'agit ici est un arbuste qui s'élève à la hauteur de huit à neuf pieds; son fruit, arrondi inté-
rieurement et divise en quatre ou cinq loges, s'ouvre par le haut pour laisser sortir les semences enveloppées d'une espèce de laine propre à éfc-e filée, et qu'on nomme coton, du nom de la plante.
(-") Ici «run fil doré les bois sont enrichis.
Les Romains , qui n'avolent point de commerce immédiat avec la Chine, et chez qui la soie n'arrivoit qu'après avoir passé par bien des mains étrangères , avoient entendu dire qu'on la recuellloit sur des arbres; d'où ils concluoient qu'elle étoit la production des arbres mêmes. Or, nous savons aujourd'hui que l'on trouve à la Chine une espèce de ver à soie, aussi commune que le sont les chenilles en Europe, qui se nourrit et se métamorphose sur toutes sortes d'arbres , et une autre qui couvre de ses fils les arbres mêmes. Les étoffes de soie , que les Romains achetoient au poids de l'or, n'étoient que des gazes qui laissoient voir ce qu'elles paroissent couvrir. Outre la raison de bienséance, une sage politique engageoit les Romains à interdire la soie: ils craignoient, avec raison, que le libre achat de cette précieuse marchandise ne fit passer aux extrémités de l'Orient des sommes immenses qui ne reviendroient point dans l'empire. Il semble que la nature, en donnant la soie au genre humain, nous a fait un présent très équivoque : si d'un côté la soie est une source d'agréments, de commodités, de richesses, de l'autre elle est nuisible aux progrès de l'agriculture: plus l'usage de la soie est commun , moins on a besoin de laine, moins on nourrit de troupeaux, moins on a d'engrais pour fertiliser les terres. Cette raison , quoique vieille, n'en est pas moins sensée: c'étoit elle qui avoit prévenu le sage Sully contre les manufactures d'étoffes de soie. Peut-être ne devroit-on les admettre que dans les pays stériles, ou dans ceux qui regorgent d'habitants et de cultivateurs, comme la Chine. (La Bletterie. )
(^9) Le Nil du vert acanthe admire les feuillages.
Virgile a fait souvent mentioji de l'acanthe dans le quatrième livre: il le représente comme une plante flexible et tortueuse.
Flexi tacuissem vimen acanthi.
Dans la quatrième églogue il en parle comme d'une plante très agréable.
Mixtaque ridenti colocasia fundet acantho.
On a supposé, peut-être avec assez de raison, qu'il y avoit deux sortes d'acanthe, dont l'une est une plante d'Ég^^pte, et l'autre une plante à laquelle ont rapport les passages que j'ai cités. L'arbre est décrit par Théophraste. Selon lui, U est nommé acanthes, parcequ'à l'exception de sa tige, il est tout hérissé d'épines ; sa fleur est belle et employée par les médecins. Il donne une espèce de gomme. D'après la description qu'en fait Théophraste, il semble que c'est l'acacia d'Egypte, d'où l'on tire ce qu'on appelle la gomme arabique. Le suc qu'on exprime des siliques de l'acacia avant qvi'elles soient mûres , s'emploie maintenant au Caire. Prosper Alpin , qui a recueilli lui-même la gomme de cet arbre, assure qu'il est le seul dans l'Ai-abie et dans l'Egypte qui en produise. Je parlerai de l'autre espèce d'acanthe dans les notes du quatrième livre.
(^'*j Le baume, heureu.\ Jourdain, parfume tes rivages.
Pline dit que le baume est un arbuste qui ne croît que dans la Judée, et qui ne se trouvoit autrefois que dans les jardins du l'oi. Vespasien et Titus firent voir à Rome cet arbuste dans la cérémonie de leur triomjjhe, après avoir terminé la guerre contre les Juifs. Les Juifs , ajoute-t-il, traitèrent cette plante comme eux-mêmes, en s'efforçant de la détruire, afin que les Romains ne pussent s'en rendre les mai-
très: les Romains en prirent la défense, et l'on combattit j)0iir un arbuste.
Il ressemble plus à la vigne qu'au myrte : on le coupe avec le verre ou des couteaux de pierre ou d'os : on appelle opobalsamum la liqueur qui coule de la plaie, etc. Josephe dit que cette plante avoit été apportée d'Egypte en Judée, et qu'elle fut donnée à Salomon par une reine d'Egypte et d'Ethiopie. (Desfontaines. )
(^') Et l'Inde au bord des mers voit monter ses forêts
Il y a dans le texte : extremi sinus orbis: c'est le golfe du Gange; c'étoit l'extrémité du monde connu. On peut lire dans Quinte-Curce, livre ix, la description des forêts dont parle ici Virgile. Pline a mis en prose ces vers de Virgile : arbores quidem tantœ proceritatis traduntur, ut sagittis superari nequeant.
(^^) Vois les arbres du Méde, et son orange amère
L'arbre que décrit Virgile n'est autre chose que le citronnier ; les Grecs l'appeloient medicum , et les Latins citrium. Virgile en parle comme d'un conti'e-poison efficace ; Athénée, qui lui attribue le même effet, en cite un exemple ^remarquable. Un gouverneur d'Egypte avoit condamné deux malfaiteurs à mourir delà morsure des serpents : comme on les conduisoit au lieu du supplice, une personne, touchée de leur sort, leur donna à manger un citron, qui les préserva du venin des serpents. Le gouverneur surpris demanda ce qu'ils avoient mangé ou bu ce jour-là : on lui répondit qu'ils n'avoient mangé que du citron. Il ordonna que le jour suivant on en donneroit à l'un des deux seulement. Celui-là fut sauvé une seconde fois, et l'autre périt sur-le-champ. Cette histoire a bien l'air d'un conte. Virgile attribue au fruit de cet arbre un goût désagréable : il peut avoir été amélioré par la culture.
(^^) Mais l'Inde et ses forets, et leur riche trésor.
Rien de plus naturellement amené que cet éloge de l'Italie: on peut le comparer avec celui de l'Italie moderne par Addison, dans une épître à milord Halifax. Ce morceau de poésie me parpit digne de Virgile lui-même.
{}i) Colchos, pour labourer tes vallons fabuleux
Virgile veut dire que l'Italie n'est point riche en fictions comme quelques pays vantés par les Grecs, mais qu'elle possède des biens réels, du blé, du vin, des oliviers, etc. Ces vers font allusion à ces taureaux de la Colchide dont les naseaux jetoient des flammes. Jason les dompta, les attela, et sema les dents du dragon qui gardoit la toison d'or : elles devinrent pour lui autant de soldats. Virgile, comme on aura souvent lieu de l'observer, tourne volontiers en ridicule les fictions des Grecs; tel est ce vers dans le premier livre:
Quamvis Elysios miretur Graecia campos ;
celui-ci dans le second :
Atque habitae Gratis oracula quercus ;
ceux-crau commencement du troisième :
Quis aut Eurysthea durum, Aut illaudati nescit Busiridis aras ?
et une foule d'autres, oii 11 semble que ce grand poète s'indignoit de la supériorité qu'on avoit jusqu'alors accordée aux Grecs sur les Romains. Personne n'a plus que lui fait pencher la balance.
(3^) Deux fois nos fruits sont mûrs, deux fois nos brebis pleines.
On regarde communément ces vers comme une exagération : cependant Varron et Pline parlent d'un pommier qui ,
DU LI VUE If. 155
dans un canton d'Italie près de Coscence en Calabrc, portoit des fruits deux fois Tannée. Un commentateur anglois, que j'ai déjà cité, dit qu'on lui a parlé en Italie d'une vigne près d'Ischia qui donnoit du raisin trois fois par an, et qui, par cette raison, s'appelle uva di tre volte Canno. Il y a des grappes qui mûrissent au mois d'août, d'autres au mois d'octobre, d'autres enfin au mois de décembre ou de janvier; ce qui répond à ce passage de Pline : vîtes quidem et triferœ sunt, quas oh id insanas vacant ^ quoniam in iis aliœ maturescunt, aliœ turgescunt, aliœ Jlorent. Ils ont aussi des figuiers qui donnent des fruits deux fois l'année, i" au mois d'août et de septembre, 2° au mois de mai : cette dernière récolte est appelée pour cette raison y«co di jXLsclia. Près de Naples il y a un endroit fameux par ses figuiers, où Ton couvre de paillassons les petites figues, qui n'ont point mûri en automne ; elles passent ainsi l'biver et mûrissent au printemps. En voilà assez pour justifier Virgile svn- cet article.
(^^) Mais ce sol ne nourrit ni le tigre inhumain , Ni le poison qui trompe une imprudente main.
Aucun traducteur n'a fait entendre le véritable sens de ces vers, faute d'avoir pris garde au mot ^t. Virgile veut dire que le climat d'Italie renferme tous les avantages des pays chauds, sans en avoir les inconvénients: ainsi, dit-il, nos arbres et nos troupeaux portent deux fois ; mais (malgré la chaleur du climat) on n'y trouve ni poisons, ni serpents monstrueux, etc. La suppression du seul mot mais défigure entièrement ce morceau ; et ce qui forme dans Virgile un rapprochement ingénieux, n'offre chez les traducteurs que des idées décousues. Au reste, ce n'est pas dans ce seul endroit qu'ils ont commis cette sorte d'infidélité: par-tout ils passent les mots qui font liaison. Il est plaisant après cela de voir l'abbé Desfontaines convenir de bonne foi que les Géorgiques sont écrites sans méthode.
(•'?) Nul lion n'y rugit, et jamais sur l'arène
Une hydre épouvantal)le à longs plis ne s'y traîne.
Virgile ne dit pas qu'il n'y ait point de serpent en Italie, mais seulement qu'on n'y en trouve point de monstrueux.
('*) Vois ces forts suspendus sur ces rochers sauvages.
Il y a encore en Italie une multitude de villes situées sur des rochers : dans la route de Rome à Naples on en voit quatre d'un seul coup d'oeil.
(^9) La mer de deux côtés nous présente son sein.
L'Italie est entre deux iriers ; la mer Adriatique au septentrion, qu'on appelle aujourd'hui le Golfe de Denise, et la mer Tyrrhénienne au midi. Ces deux mers s'appeloient mare superum et jnare inferum. (Desfontaines.)
(4°) Ici le Lare étend son enceinte profonde.
Le Lare est un grand lac au pied des Alpes dans le Milanès : on le nomme aujourd'hui Lago di Compo. Le Bénac est un autre grand lac dans le Veronals ; on l'appelle Lago di Garda. Pour ce qui regarde les lacs Lucrin et Averne, les historiens nous fournissent l'explication de ce passage. Dion dit : Cumes est une ville de la Campanie, où , entre Misène et Pouzzol, est une place de la figure d'un demi-cercle, presque environnée de monticules stériles. On y compte trois petites baies : la première, qui s'avance le plus dans la mer, est moins éloignée des villes; la seconde, appelée Lucrin, est près de la première ; la troisième, qui entre davantage dans les terres, semble être un lac, et s'appelle Averne. La première de ces baies se nomme la baie Tyrrhénienne. Entre la première et la troisième , Agrippa resserra le Lucrin : il n'y laissa qu'un peu d'eau, et en fit un port commode. Le golfe Lucrin , dit Strabon , est séparé de la mer par une digue longue de huit stades, et seulement assez large pour qu'un chariot puisse rouler dessus. Comme l'eau passoitsou-
vent par-dessus la Ji(;ue, Afjrippa la fit rétablir, et ménagea une entrée pour les petits vaisseaux. Le golfe d'Averne est renfermé dans celui de Lucrin, Suétone dit aussi : Porttun Juliiim apud Baias, immisso in Lucrinum et Ave.rnum mari, {Agrippa) effecit. Les trois golfes servirent à former le port Julius. De l'un on entroit dans l'autre. Le golfe Tyrrhénien étoit le plus avancé dans la mer: le Lucrin étoit séparé du Tyrrhénien par une digue ouverte au milieu , pour donner passage aux vaisseaux : puis le golfe ou lac Averne plus avancé dans les terres, et qui recevoit Teau des deux autres golfes. Ce port fut construit l'an de Rome 717, dans le temps du triumvirat.
{+') Toi sur-tout, toi, César, qui sur des bords lointains Soumets l'iude tremblante à l'aigle des Romains.
Il me semble que Virgile ne veut point parler ici des drapeaux que les Parthes renvoyèrent à Auguste, comme le prétend l'abbé Desfontaines : aucun des mots du texte ne favorise cette interprétation forcée. Je crois plus volontiers que le poète parle ici de quelque avantage remporté sur Cléopâtre et les Égvptiens avant la bataille d'x\ctium. Le mot Indwn ne fait rien contre cette explication. Plusieurs auteurs, et Virgile lui-même, ont somment employé ce mot Incli pour tous les peuples qui habitoient les pays chauds , et qui étoient au-delà de la mer Méditerranée.
(^^) Terre féconde en fruits , en conquérants fertile , Salut.
J'ai eru qu'on mepardonneroit cette dernière expression , plus vive que ces mots, Je te salue. On peut comparer avec ce bel éloge de l'Italie celui que Pline en fait à la fin de son Histoire naturelle.
(i^) Le Toscan sous ses doigts fais résonner l'ivoire.
C'étoit ordinairement des Toscans qui jouoient de la flûte
dans les sacrifices: ils étoient fameux pour leur gloutonnerie; ce qui a fait dire à Virgile pinguis Tynhenus, comme Catulle avoit dit obesus Etruscus. Une fois ils quittèrent Rome, parceque, je ne sais en quelle circonstance, on les empêcha de satisfaire leur amour pour la bonne chère. Ils ne consentirent à leur retour que sous la condition qu'on leur permettroit de manger dans les sacrifices. A la Villa Justiniani on voit un bas-relief où ils sont représentés avec l'embonpoint que Virgile leur attribue ici. Etoit-ce en leur qualité de Toscans qu'ils étoient ivrognes et gloutons, ou en leur qualité de musiciens ? je l'ignore.
(M) Va dans ces prés ravis à ma clière Mantoue
Ces vers ont rapport au sujet de la première églogue. Dans la distribution qu'Auguste fit du territoire de Mantoue aux soldats vétérans, Virgile perdit son patrimoine, qui lui fut rendu par la protection de Mécène. Les vers de Virgile en cet endroit sont pleins de la plus touchante sensibilité et de la plus aimable poésie. Je ne crois pas prêter des beautés à Virgile en faisant remarquer la marche et le ton de la douleur dans ce vers composé de spondées :
Et qualem infelix aniisit Mantua campum.
(^5) Mais fuis ce mont pierreux, dont le maigre terrain Offre à peine à l'abeille un humble romarin.
Il y a dans le texte, Vix Immiles apibus casias roiemque ministrat. On a, je crois, mal entendu ce mot casia. Il y en avoit de deux sortes ; l'une était un arbrisseau aromatique que Virgile désigne probablement dans ce vers,
Nec casia liquidi corrumpitm- usus olivi :
l'autre étoit une herbe commune en Italie; et c'est sans doute cette seconde espèce que désigne ici Virgile ; puisqu'il en parle comme d'une plante vulgaire. Il ne faut pas s'étonner que Virgile emploie pour deux choses différentes la
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même dénomination. Nous avons déjà vu que les mots lotos et acanthe désignent chacun un arbre et une plante en même temps. M. Martyn, botaniste anglois, croit que la plante appelée casia, qu'il faut distinguer de l'arbrisseau, est le cneorum des Grecs, ou le thjmelca de Pline, qui porte le granum cnidium. Le romarin étoit appelé ainsi, i° parcequ'il servoît d'aspersoir, comme l'hysope dans l'Ecriture sainte, i° parcequ'il croît dans les pays maritimes.
(4'') Poiu- ce terrain poreux , où l'air trouve uu passage
Ces vers peignent très fidèlement le territoire de la Campanie, qui pendant une partie du jour est toujours couvert d'un léger brouillard. Quoiqu'il y ait à peine une source dans tout cet espace de pays , cependant le sol est toujours frais : aussi est-il de la plus grande fertilité. M. Holdsworth assure que dans le vovage qu'il y a fait , il s'est souvent rappelé ces vers de Virgile.
[}') Telles on aime à voir ces campagnes fécondes
Que le Clain trop souvent engloutit sous ses ondes ; Tels les champs du Vésuve, et ces heureux vallons Dont la riche Capoue admire les moissons.
Capoue étoit la capitale de la Campanie. On sait que le mont Vésuve est un volcan de la même province. Le Clain est un fleuve très sujet à se déborder, et qui inonda souvent la ville d'Acerres bâtie sur ces bords. Cluvérius nous apprend que de son temps ce fleuve se débordolt encore fréquemment, et qu'on avoit creusé des canaux pour recevoir ses eaux, et les conduire par un chemin plus court à la mer, entre l'ancienne embouchure de ce fleuve et le Vulturne.
(|8) Le pin, le lierre noir, et l'if contagieux
Les baies de notre lierre commun sont noires quand elles sont mûres : ainsi il est probable que c'est de cette espèce qu'il est ici question. Virgile fait mention ailleinsd'un lierre