‹ Œuvres de J. Delille (volume 2)Chapitre 8 sur 17 · UO NOT£S · texte numérisé non relu

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blanc, ainsi que Théophraste et Pline; mais nous ne connoissons aucune plante de cette nature. A l'égard de l'if, son fruit passoit chez les anciens pour être un poison. Jules- César nous apprend qu'un certain Cativulcus s'empoisonna lui-même avec ce £ruit. On croyoit ses feuilles mêmes funestes aux chevaux, et les Anglais eu sont encore persuadés. Plusieurs personnes m'ont assuré avoir mangé de son fruit impunément ; mais cette différence peut venir du climat. Dioscoride prétend que l'if n'est point dangereux par-tout , mais que son fi'uit est mortel en Italie. Peut-être y en a-t-il de différentes espèces. En effet, on parle d'une sorte d'if cultivée dans les jardins de Pise, plus touffue que l'if ordinaire, portant des feuilles semblables à celles du sapin, et répandant une odeur si empestée, que, quand on la taille, les jardiniers n'y peuvent travailler une demi-heure de suite.

(49) Qu'ils soient distribués en espaces égaux.

Larue et quelques autres commentateurs ont cru que Virgile exigeoit ici qu'on plantât en quinconce : je croirois plus volontiers qu'il parle de planter en carré. Le quinconce tire son nom du chiffre romain V. Trois arbres plantés en cette forme sont appelés le quinconce simple ; le quinconce double , c'est le chiffre V doublé qui forme un X, étant comjiosé de quatre arbres qui composent un carré avec un cinquième au centre: or il est clair que, puisque Virgile compare la disposition d'un plant à celle d'une armée, il ne parle que de la forme carrée. Je remarquerai en passant, que cette comparaison, la seule qui se trouve dans ce livre, est également juste et ingénieuse. Je me garderai bien cependant de croire, comme je ne sais quel commentateur, que Virgile ait voulu, par l'éclat des armes, désigner celui des raisins ; c'est vouloir prêter de l'esprit à Virgile bien gratuitement.

(5") De son front touche aux cieux, de ses pieds aux enfers.

Ces images ont été répétées mille fois depuis Virgile, et sont devenues triviales , quoique sublimes, comme TAurore aux doigts de rose, et une foule d'autres. Cependant je ne puis-m'empêcher de citer ces deux beaux vers où cette image est rajeunie :

Qui touchant de leur cime à la voûte du monde, Plongent dans les enfers leur racine profonde.

('') N'attends rien d'une vigne exposée au couchant.

Columelle , en parlant de Taspect qu'on doit donner aux vignobles , dit que les anciens étoient fort partagés là-dessus : pour lui , il veut que dans.les lieux froids on les expose au midi ; dans les lieux chauds , à l'orient.

[^-) Que le vil coudrier n'affame point ton plant.

Les racines du coudrier sont gourmandes, et dérobent à la vigne sa nourriture; c'est pour cela qu'on faisoit de son bois des broches pour rôtir les entrailles des victimes consacrées à Bacchus. C'étoit immoler à ce dieu un double ennemi.

(5^) Fais choix , pour le former, de la branche nouvelle Qui reçoit de plus près la sève maternelle.

Columelle insiste long-temps sur ce précepte. M. Miller, fameux agriculteur, ne veut pas non plus qu'on choisisse la partie supérieure des rejetons : étant plus spongieuse et plus tendre, elle reçoit, dit-il, plus facilement l'humidité, et , quoiqu'elle prenne plus vite et pousse beaucoup plus de bois , elle n'est jamais si fertile que la partie inférieure , dont la substance est plus compacte et plus ferme. Virgile en donne une autre raison , c'est que la partie inférieure a plus d'analogie avec la terre: tantus amor terrœ.

(54) Sur-tout que de tes plants l'olivier soit chassé.

Il paroît par ce passage qu'on plantoit quelquefois les oliviers sauvages dans les vignes pour leur servir d'appui ; Virgile les proscrit comme sujets aux incendies : la description qu'il en fait est pleine de force et d'élcgance, et vient à propos délasser le lecteur de cette longue suite de préceptes.

('^) L'ennemi des serpents vient après les frimas

Il y a dans le texte, Candida venit avis , longis invisa colubris. Pline nous apprend que dans la Thessalie c'étoit un crime capital de tuer une cigogne, parcequ'on avoit besoin de cet oiseau pour détruire les serpents.

(5C) Le dieu de l'air descend dans son sein amoureux.

Cette grande et magnifique idée du mariage de l'air avec la terre semble empruntée de ces deux vers de Lucrèce:

Pereunt imbres ; ubi eos pater jEther In gremium matris Terrai pr*cipitavit.

(5?) Que l'écaillé poreuse enfouie avec eux...

Ceci est encore pratiqué près de Trani dans la Fouille , où l'on fait d'excellent vin muscat.

(^8) Et, sans rompre les lignes ,

Que le soc se promène au travers de tes vignes.

Les anciens labouroient souvent les vignes , et cet usage subsiste encore dans quelques provinces ; mais alors on écarte davantage les rangs.

(^9) Quand ses premiers bourgeons s'empresseront d'éclore.

Il s'agit ici des jeunes vignes, que Virgile défend de tailler avant qu'elles aient pris leur force. Columelle n'est point de l'avis de Virgile dans cet endroit seulement ; car, dans

presque tout ce livre , il Ta suivi si exactement , qu'on prendroit le prosateur pour le commentateur du poëte.

(^") \hi bouc était le prix de ces grossiers acteurs

Il y a t^ns le te^te , veteres ineunt proscenia ludi. Le proscenium étoit un endroit qui alloit d'une aile du théâtre à l'autre , entre Torchestre et la scène ; il étoit plus bas que la scène, et plus élevé que Torchestre: c'étoit là que déclamoient les acteurs. Boileau , d'après Horace , attribue l'origine de ces pièces dramatiques à ces jeux grossiers qu'on célébroit en l'honneur du dieu des vendanges.

La tragédie , informe et grossière en naissant , N'étoit qu'un simple chœur, où chacun, en dansant, Et du dieu des raisins entonnant les louanges , S'efforçoit d'attirer de fertiles vendanges. Là, le vin et la joie éveillant les esprits , '

Du plus habile chantre un bouc étoit Iç pris. Thespis fut le premier, qui, barbouillé de lie. Promena par les bourgs cette heureuse folie; Et, d'acteurs mal ornés chargeant un tombereau. Amusa les passants d'un spectacle nouveau.

C'est encore l'usage en Italie, panni le peuple, de porter la vendange dans un chariot, de se barbouiller le visage, et d'agacer les passants par des plaisanteries grossières.

(^') Sur des outres glissants bondissoient dans les prés.

Ces outres étoient des peaux de bouc enflées de vent, et frottées d'huile pour les rendre glissantes. Il falloit sauter dessus avec une seule jambe. Les maladroits qui tomboient faisoient pousser aux spectateurs de grands éclats de rire.

{^-) Et de l'objet sacré de leurs bruyants hommages Suspendent à des pins les mobiles images.

Quelques commentateurs ont cru que le mot oscilla signifioit des escarpolettes. C'étoient de petites têtes de Bac-

chus, que les vignerons suspendoient à des arbres, persuadés que dans tous les endroits vers lesquels se seroit tournée cette image, les vignes deviendroient fécondes. M. Holdsworth dit avoir vu le dievi de la vendange ainsi «présenté sur une pierre antique de la collectioji du grjnd duc à Florence.

(63) Le soleil tous les ans recommence son cours : Ainsi roulent en cercle et ta peine et tes jours.

On représentoit l'année par un serpent roulé en cercle , avec sa queue dans sa bouche.

(64) Ne desire donc point un enclos spacieux : Le plus riche, est celui qui cultive le mieux.

Columelle a dit à propos de cette maxime : prœctamm nostri poetœ sententiam! et il ajoute immédiatement après; nec dubium, quin minus reddat laxus ager non recte cultus , quam angustus^ eximie.

(6^) L'olivier, par la terre une fois adopté ,

De ces pénibles soins n'attend pas sa beauté.-

Quoique Virgile nous assure qu'on ne cultive point l'olivier, les Provençaux l'élaguent de temps en temps. C'est par comparaison avec la vigne, que notre poëte prétend que l'olivier ne demande aucun soin. Columelle dit aussi que c'est de tous les arbres celui qui en exige le moins ; que , lors même qu'on le néglige , il ne dégénère pas comme la vigne ; qu'il ne cesse de porter toujours quelques fruits ; et que la plus légère culture lui rend sa première fécondité.

(66) Pour nos jeunes chevreaux les aliziers fleurissent.

Il y a dans le texte , londentur cytisi. On est partagé sur la nature de l'arbre que Virgile appelle cjtisus. Un excellent botaniste anglois croit, d'après tout ce qu'en ont dit Théophraste et Pline, que c'est le cjtisus Maranthœ.

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(*') J'aime et des sombres buis le lugubre coup-d'œil. Et de ces noirs sapins le vénérable deuil.

II y a dans le texte undanU^m huxo Cjtorum Narjciœqiic picis lucos. On est partagé sur la situation du mont Cy torus. Si l'on en croit Strabon , il est dans la Paphlagonie, Narj'ce étoit une ville des Locriens.

(^*) Pour former nos lambris leurs arbres sont utiles.

Il y a dans le texte, domibus cedrosque, cupressosque. Vitruve pre'tend qu'au défaut de sapin et d'abiès, on peut se servir de cyprès, de peupliers, ett. ; ce qui sembleroit indiquer que Vitruve ne regardoit pas le cvprès comme le meilleur bois de construction : mais M. Perrault, dans son édition de Vitruve, remarque « que le cvprès est, sans compa- « raison , meilleur que l'abiès et le sapin ; Théophraste en « parle comme du plus durable et du moins sujet aux vers « et à la pourriture, étant celui dont on trouve les plus an- « ciens édifices avoir été bâtis. »

(*9) Ah ! loin des fiers combats, loin d'un luxe imposteur, Heureux l'homme des champs , s'il connoît son bonheur !

J'ai exprimé ce que Virgile a sous-entendu : il venoit de peindre des combats, nés au milieu des festins et de la débauche ; il passe à l'éloge du bonheur dont jouissent les laboureurs dans leur paisible médiocrité.

(7°) Sous les lambris pompeux de ses toits magnifiques

Virgile dit : varias pulchra testudine postes. Les Piomains ornoient leurs portes d'écaillés de tortues, qu'ils incrustoient encore de pierres précieuses. Varias peut signifier oiie ces ornements étoient placés de distance en distance. .

(7') Des grottes, des étangs, une claire fontaine

J'ai tâché dans ma traduction d'imiter la différence de ton que Virgile a mise entre ce morceau et celui qui précède.

T. n. GÉORG. • I o

En peignant les efforts du luxe et la magnificence des grands, ses vers sont travaillés, soutenus, et pompeux.

Si non ingentem foribus domus alla superbis Mane salutantum totis vomit aedibus undam

Ici, pour mieux peindre la douce aisance dont jouissent les habitants de la campagne, ses vers sont simples et faciles :

At latis otia fundis, Speluncae, vivique lacus ; at frigida Tempe, Mugitusque boum, mollesque sub arbore somni. Non absunt, etc.

On ne peut trop le redire, c'est le talent de peindre par les sons qui caractérise Virgile et les grands poètes.

(7-) O VOUS , à qui j'offris mes premiers sacrifices , Muses, soyez toujours mes plus chères délices !

Le premier vœu de Virgile étoit d'être grand philosophe, et de percer les secrets delà nature; le second, de vivre en paix dans un asile champêtre. Tout ce morceau est plein de sentiment, de poésie, et de mouvement. Cette dernière qualité , qu'on admire si souvent dans la poésie de Virgile , est aussi rare que précieuse. Quelle difféience entre une froide description du bonheur qu'on goûte à la campagne, et ces tours, ces expressions enflammées :

o ubi campi Sperchiusque , et virginibus bacchata Lacsenis Taygeta ! o qui me gelidis in vallibus Ha'mi Sistat , et ingenti ramorum protegat umbra !

Il faut remarquer ici que les Romains, qui vivoient dans un pays chaud , se faisoient une peinture délicieuse des pays où la chaleur est plus modérée; au contraire, un habitant de la Zemble soupireroit après des climats moins froids.

(7^) Comment de nos soleils l'inégale clarté S'abrège dans l'hiver, se prolonge en été.

Voilà deux vers qui prouvent combien les anciens étoient peu avancés en astronomie : cette question ne seroit guère digne aujourd'hui de nos grands physiciens. Comme ces deux vers finissent la tirade dans Virgile , j'ai cru devoir en ajouter deux qui la terminassent d'une manière plus pompeuse, mais dont le sens est dans ces mots de Virgile, cœlique vias et sidéra monstrent.

(74) Heureux le sage instruit des lois de la nature

Il est clair que c'est de Lucrèce que veut parler ici Virgile. Ces vers expriment l'objet que ce poète s'étoit proposé. Il oppose à celui qui sonde les secrets de la nature celui qui sait jouir de ses lùchesses. Il semble que ceci est une comparaison indirecte entre le poème de Lucrèce sur la nature des choses, et celui de Virgile sur la culture de la terre.

(7') L'intérêt, dont la voix fait taire le sang même.

Virgile écrivoit ses Géorgi'fues dans le temps que Pliraate et Tiridate se disputoient le trône de Perse ; et c'est à quoi sans doute ce vers fait allusion.

(76) Sou cœur n'est attristé de pitié ni d'envie.

Il me semble qu'aucun commentateur ni traducteur n'a compris le vrai sens de ce passage. Ils ont prétendu que Virgile faisoit ici du laboureur un stoïcien insensible à toutes les passions. Il ne s'agit, plus ici du philosophe , mais d'un habitant paisible des champs: on ne voit point à la campagne, comme dans les villes, les extrêmes de l'opulence et de la pauvreté ; on n'y voit point l'appareil fastueux du luxe contraster avec les lambeaux de la misère : l'égalité y règne. Ainsi cette exemption d'envié et de pitié , que le philosophe ne doit qu'aux effoi'ts d'une raison cultivée , le la-

boureur la doit à sa situation même , qui recule de ses yeux ce qui peut faire plaindre ou envier le sort d'auti'ui.

(77) Pour dormir sur la pourpre, et pour boire dans l'or.

Il y a dans le texte , ut gemma bibat. Les anciens se faisoient une gloire de couvrir leurs tables de vases de pierres précieuses -, et les coupes d'agate , de jaspe , etc. , que Ion conserve dans les cabinets et les trésors publics , sers'oient probablement aux princes et aux personnes riches : telle est la coupe de saphir que l'on conserve dans l'église de Saint-Jean à Monza , près de Milan. Elle fut laissée par Theudelinde , reine des Lombards , qui bâtit et dota cette église. Dans le trésor de Saint-Denis il y a une large coupe d'agate orientale avec des bas-reliefs représentant un sacrifice. Pline, dans son Histoire naturelle, rapporte que Pétrone, quelques moments avant sa mort, fit briser une coupe d'un très grand prix , dg peur qu'elle ne tombât entre les mains de Néron. Sarrano ostro dans le même vers, signifie la pourpre de Tyr ; cette ville étoit nommée anciennement Sara.

('*) Les bois donnent leurs fruits

Il paroit, par ce passage et par plusieurs autres , que les anciens recueilloient les baies de certains arbres pour former des espèces de confrtures ou pour en exprimer des liqueurs.

Plusieurs poètes ont fait l'éloge de la vie champêtre ; Lucrèce dans le premier livre de son poème; Vanière dans son Prœdhim nisticum ; Ange Politien dans le poème intitulé Rusticus : aucun de ces morceaux ne me paroît approcher de celui de Virgile.

LES GÉORGIQUES

p. YIRGILII

MARONIS

GEORGICA.

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