‹ Œuvres de J. Delille (volume 3)Chapitre 14 sur 36 · ÏNEIDOS LIB. IX. v.^s · texte numérisé non relu

ÏNEIDOS LIB. IX. v.^s

Adtollunt capita, ct suhlimi vertice nutaiit, Inrumpunt, aclitus Rutiili ut videre patentis. Gontinuo Quercens, et pulcher Aquicolus'armis, Et pra?ceps aiiimi Tmarus, et Mavortius Haemon , Agminibus totis aut versi terga dedere, Aut ipso portae posuere in limine vitam. Turn niagis increscunt animis discordibus iiae ; Et jam collecti Troes g^lomerantur eodem, Et conferre manum et procuiTece longius audent.

Ductori Turno diversa in parte furenti , Turbantique viros, perfertur nuntiiis, hosteni Fervere caede nova, et portas praebere patentis. Deserit inceptum, atque inmani concitus ira Dardaniam ruit ad portam fratresque snperbos ; Et primum Antipliatcn, is cnim se primus agebat, Thebana de matre notbum Sarj)edonis alti, Conjecto sternit jaculo : volat Itala cornus Aera per tenerum, stomacboque infixa sub altum Pectus abit; reddit specus atri volneris undam Spumantem, et fixo ferrum in j)uhiione tepescit. TumMeropematqucErymantamanu,tumsternitAj)bidn Turn Bitian ardentein ocuUs, animisquc frenientem, Non jaculo, neque enim jaculo vitam illo dcdisset;

ENÉIDE, JJV. IX. 267

S'élèvent à-la-fois, et balancent dans Tair Leur front que n'a jamais déshonoré le fer. Des Latins provoqués la foule immense vole; C'est le mâle Quercens, le brillopt Aquicole, Et l'imprudent Tmarus, et le farouche Héinon; Après eux introduite, une foule sans nom A devant ces jjéants reculé d'épouvante. Ou du seuil a mordu la poussière sanglante. Le carnage s'accroît : déjà les assiégés Par ces premiers succès volent encouragés; Leur nombre se grossit, leur ardeur les emporte; Déjà même plusieurs osent franchir la porte.

Dans ce moment, Turnus, poursuivant ses combats, Semoit ailleurs l'effroi, l'horreur et le trépas : Tout-à-coup il apprend que les Troyens sans crainte De leurs murs aux Latins ne ferment plus 1 enceinte; Que, forts de leur audace, et de sang tout couverts, Ils laissent leurs remparts insolemment -ouverts. Aussitôt la fureur dans ses regards éclate; Il accourt, et d'abord il rencontre Antiphate, Enfent d une Thébaine et du grand Sarpédon : Soudain son javelot vers ce fils d'Ilion Part, atteint le guerrier dans sa course rapide. Le sang coule à grands flots sous la pointe homicide; Il meurt, et dans son sein le fer reste enfoncé. Mérope perd la vie, Érymante est blessé, Aphidénus succombe. Enfin sur son passage Turnus voit accourir, l'œil enflammé de rage. Un superbe géant, le puissant liitias : D'un simple dard alors il li'arnie point son bras;

2(38 .^NEIDOS LIB. IX. v. yos.

Sed magnuDi stridens contorta falarica venit, Fulminis acta modo, qiiam nee duo taurea terga, Nee duplici squama lorica fidelis et auro Sustinuit: conlapsa ruunt inmania membra; Dat tellus gemitum, et cîypcum super intonat ingens. Qualis in Euboico Baiarum litore quondam Saxea pila cadit; magnis quam molibus ante Constructam ponto jaciunt: sic ilia ruinam Prona trahit, penitusque vadis inlisa recumbit: Miscent se maria, et nigrae adtoUuntur arenae. Turn sonitu Procliyta alta trcmit, durumque cubile Inarime Jovis imperiis inposta Typhoeo.

Hie Mars armipotens animum viresque Latinis Addidit, et stimulos acres sub pectore vertit; Inmisitque fugam Teucris atrumque timorem. Undique conveniunt, quoniam data copia pugnae, Bellatorque animos deus incidit.

Pandarus, ut fuso germanum corpore cernit, Et quo sit fortuna loco, qui casus agat res, Portam vi multa converso cardine torquct, Obnixus latis humeris, multosque suorum Mœnibus exclusos duro in certamine linquil :

QuVût fait un simple dard? mais une énorme lance Qui de son bras nerveux part avec violence, Plus prompte que Tédair, suit son bruyant essor : Vainement sa cuirasse et ses é( ailles d'or Protèfjent le Troyen; il tombe sous ce foudre, Et son corps {gigantesque est couché dans la poudre. Sons son énorme poids la campagne gémit; Son bouclier résonne, et lair au loin frémit. Telle aux rives de Baie, antique enfant d'Eubée, Dans le golfe de Gume avec fracas tombée, Une masse de roc, qu'unit un dur ciment. Ebranle au loin la rive en son noir fondement: Inarime en frémit, et du géant Typhée Presse d'un nouveau poids la poitrine étouffée; L'air en tremble; la mer craint un second chaos, Et de son vieux Hmon noircit au loin les flots.

Aussitôt Mars accourt, et sa fougueuse rage, Ainsi que de la crainte, arbitre du courage. Envoie au même instant, en dépit des destins, Aux Troyens l'épouvante, et l'audace aux Latins; Le dieu des combattants leur a soufflé sa flamme. Et descend tout entier dans le fond de leur ame. Sitôt que de son frère il a vu le trépas. Les jeux de la fortune et le sort des combats, Pandare, sur la porte où le carnage augmente, Posant sa large épaule et sa masse pesante , La pousse sur ses gonds avec de longs efforts : Mais tandis que les siens, oubliés au dehors. En vain à leurs remparts demandent un asile. Les ennemis, en foule accourus dans la ville,

270 iENEIDOS LIB. IX. y. 7,7.

Ast alios secum iiicludit recipitque ruentis; Démens ! qui Rutuluni in medio non agmine regem Viderit inrumpentem, ultioque incluserit urbi, Inmanem veluti pecora inter inertia tigrim. Gontinuo nova lux oculis effulsit, et arma Horrendum sonuere : tremunt in vertice cristae Sanguineae, clypeoque micantia fulmina mittit.

iVdgnoscunt faciem invisam atque inmania membra

Turbati subito /Eneadœ. Tum Pandarus ingens

Emicat, et, mortis fraternae fervidus ira,

Effatur : « Non hœc dotalis regia iVmatae,

Nee muris cobibet patriis media Ardea Turnum. :

Castra inimica vides; nulla bine exire potestas. »

Olli subridens sedato pectore Turnus :

"Incipe, si qua animo virtus, et consere dextram; Hie etiam inventum Priamo narrabis Acbillem. » Dixerat : ille rudem nodis et cortice crudo Intorquet sunimis adnixus viribus bastani. Excepere aurae volnus ; Saturnia J uno

Entrent à la faveur de ce trouble imprévu ; Pour comble de malheur, hélas! il n'a point vu, Apportant avec lui Teffroi, les funérailles, Turnus, laffreux Turuus entrer dans leurs murailles. Tel qu'un tigre au milieu d'un timide troupeau. Il vient, il voit sa proie; alors un feu nouveau Semble allumer ses yeux d'un regard plus terrible , Son armure en marchant rend un son plus horrible: Son panache sanglant s'agite dans les airs, Et de son bouclier partent d'affreux éclairs. Superbe, dans leur camp à peine il se présente, A son air menaçant, à sa taille imposante , Aux regards qu'a lancés son farouche dédain, Les Troyens consternés l'ont reconnu soudain. Pandare alors s'élance enflammé de colère : « Il est temps de venger le meurtre de mon frère. Regarde, lui dit-il; ici tu ne vois plus Ou le palais d'Araate , ou la cour de Dattnus ; C'est un camp ennemi : je t'y retiens, barbare ! Rien ne peut t'en sauver. » Au courroux de Pandare Répondant froidement par un sourire amer : « Eh bien, éprouvons donc ce courage si fier. Dit Turnus. Va conter au père de Troïle, Que la nouvelle Troie a son nouvel Achille : Je saurai quel guerrier se mesure avec moi; Viens, je t'attends. » Pandaie, incapahle d'effroi, Lui lance, en redoublant et d'atidace et de force, Un bois noueux, couvert de son épaisse écorce. Turnus échappe au trait, l'air seul en est blessé; Il vole, et dans la porte il demeure enfoncé;

272 4*^'^NEID0S LIB. IX.

Detorsit veniens; portaeque infigitiir hasta. « At non hoc teliim, mea quod vi dextera versât, Effugies; neqiie enini is tcli nee volneris auetor. » Sic ait, et sublatuni alte consurgit in enseni , Et niediani ferro gcmina inter tcmpora fronteni Dividit, inpubesque inmani volnere nialas. Fit sonus: ingenti concussa est jwndere tellus. Conlapsos artus atque arnia eruenta eerebro Sternit hunii moriens; atque illi partibus aequis Hue caput atque illuc huniero ex utroque pependit

Diffugiunt versi trépida formidine Troes : Et, si continuo victoreni ea cura subisset, Painipere claustra manu, sociosque inniittere portis, Ultimus ille dies bello gentique fuisset. Sed furor ardentem caedisque insana cupido Egit in adverses.

Principio Phalarini et subciso poplite Gygen Excipit; bine raptas fugientibus ingerit hastas In terguni: Juno vires aniniunique niinistrat, Addit Halym comitcm, et confixa Phegea parma; Ignaros deindc, in niuris Martenique cientis, Alcandr unique, IIaliumque,Noemonaquc,Prytaninique; Lyncea tendenteni contra, socios(jue vocantem,

Junon même en avoit détourné la blessure.

« J'attendois, dit Turniis, une attaque plus sûre :

Mais contre celui-ci ton effort sera vain;

L'arme est plus redoutable, et part d'une autre main. «

Il élève à ces mots sa redoutable épée.

La tête du géant en deux parts est coupée;

Son tronc démesuré retombe appesanti :

Sous son énorme poids la terre a retenti ;

Et Ton voit, rejetant sa cervelle sanglante,

La têtcen deux moitiés de deux côtés pendante.

Tout tremble à cet aspect, tout s'enfuit de terreur; Et si du fier Turnus l'imprudente fureur N'eût oublié d'ouvrir ou de briser les portes, S il eût su des Latins rassembler les cobortes; Dans ce vaste tombeau de tous les Phrygiens Ce jour eût vu finir la guerre et les Troyens : Mais l'ardeur du combat, mais la soif du carnage, Ont égaré ses sens, ont aveuglé sa rage. Phalaris mord la poudre, et Gygès chancelant A peine à se traîner sur un genou sanglant : Il désarme, il poursuit la foule qui l'évite, Et de leurs propres traits les atteint dans leur fuite ;^ Junon sert sa fureur. Halys n'échappe pas; Phégée et son pavois sont percés par son bras. D'autres Troyens, rangés le long de leurs murailles, Occupés des assauts, ignoroient ces batailles. Alcandre, Noémon, Halius, Prytanis, A leurs compagnons morts sont bientôt réunis. Intrépide au milieu de l'immense carnage, Lyncée ose à Turnus opposer son courage,

T. V. É>ÉinF.. m. I 8

274 iENEIDOS LIB. IX. v. 769

Vibranti glaclio connixus ab aggere dexter Occupât; huic uno dejectuni comminus ictu Cum galea longe jacuit caput: inde ferarum Vastatorem Amycum, quo non felicior alter Ungere tela nianu , ferrunique arniare veneno ; Et Clytium iEoliden , et aniicuni Cretbea musis; Cretbea musaruni comiteni, cui carniina semper Et citharae cordi, numerosque intendere nervis; Semper equos, atque arma virum pugnasque canebat.

Tandem ductores , audita caede suorum , Conveniunt Teucri, Mnestheus acerque Serestus; Palantisque vident socios, hostemque receptum. EtMnestlieus: « Quodeindefugam?quotenditis?inquit. Quos alios muros, quae jam ultra mœnia babetis? Unus bomo, et vestris, o cives, undique saeptus Aggeribus, tan tas strages inpune per urbem Ediderit? juvenum primos tot miserit Oreo? Non infelicis patriae, veterumque deorum, Et magni iEneae segnes miseretque pudetque? "

Talibus adccnsi firmantur, et agmine denso Consistunt. Turnus paulatim cxccdere pugna,

Et de ses compagnons appelle le secours Du sommet des remparts et du pied de leurs tours : Le glaive ctincelant, plus prompt que la tempête, Bien loin, avec son casque, a fait voler sa tête. Plus loin tombe Amy eus, la terreur des forêts, Savant dans Tart cruel d'empoisonner ses traits; Clytius, fils d'Eole, et Taimable Crétliée, Dont la lyre, toujours par les muses montée, Charmoit Fennui des camps; Créthée, ami des vers, Dont le luth, dont la voix sur mille tons divers, Chantoit Mars, les combats, les guerriers intrépides, Et le char de la guerre et les coursiers rapides.

Enfin, au bruit lointain de ces mortels combats. Et Mnesthée et Séreste accourent à grands pas. Quel spectacle! Turnus au milieu de leur ville, Et les Troyens forcés dans leur dernier asile ! Mnesthée alors, bouillant de honte et de courroux: « Où fuyez-vous, Troyens? guerriers, où courez-vous? Chassés de ces remparts, quel refuge vous reste? Et qui donc a produit ce désordre funeste? Un homme, un homme seul, dans vos murs prisonnier, Turnus impunément, de son bras meurtrier, Avec tant de héros égorgés sans défense, Auvii donc de l'état moissonné l'espérance ! Quoi ! vos dieux, quoi! vos rois, flétris par ces affronts. N'ont point touché vos cœurs, point fait rougir vos fronts! Où sont donc ces Troyens jadis si magnanimes? »

Ce discours enhardit les cceurs pusillanimes : Tjcur foule se rallie et revient sur ses pas. Le héros, qu'à-la-fois accablent tant de bras,

276 iENEIDOS LIB. IX. v 790

Et fluvium petere, ac partem quae cingitur amni. Acrius hoc Teucri clamore incumbere magno, Et glonierare manuni : ceu saevum turba leonem Quum telis preniit infensis : at territus Die, iVsper, acerba tuens , retro redit ; et neque terga Ira dare aut virtus patitur ; nee tendere contra , Ille quideni hoc cupiens, potis est per tela virosquc. Hand aliter retro dubius vestigia Turnus Inproperata refert, et mens exaestuat ira. Quin etiam bis tum medios invaserat hostes ; Bis confusa fuga per muros agmina vertit.

Sed manus e castris propere coit onmis in unum. Nee contra vires audet Saturnia Juno Sufficere; aeriani cœlo nam Juppiter Irini Demisit, germanae baud mollia jussa ferentem: Ni Turnus cedat Teucrorum mœnibus altis. Ergo nee clypeo juvenis subsistere, tantum Nee dextra valet, injectis sic undique telis Obruitur. Strepit adsiduo cava tempora circum Tinnitu galea, et saxis solida œra fatiscunt; Discussaeque jubae capiti; nee sufficit umbo Ictlbus : ingeminant hastis et Troes et ipse Fulmineus Mnestlieus. Turn toto corpore sudor Liquitur, ct piceum, nee rcspirare potestas, Flumen agit; fessos quatit acer anlielitus artus

ÉNÉIDK, LIV. IX. 277

Devant ses ennemis que Tespoir aiguilioniie, Recule jiisqu aux lieux que le fleuve environne : Tous ils fondent sur lui, seul il combat contre eux. Ainsi, quand de chasseurs un escadron nombreux Entoure un fier lion, dans sa colère horrible, Vaincu mais menaçant, effrayé mais terrible, Retenu par la honte, écarte par la peur, Il éprouve à-la-fois et répand la teiTeur : Tel Torgueilleux Turnus, qu'un fier courroux dévore. En cédant aux Troyens les épouvante encore. ^ Trois fois, cédant au nombre, il recule à pas lents. Et trois fois il revient sur les Troyens tremblants.

Mais le camp tout entier contre lui se rassemble; Turnus cède à la force, et Juuon même tremble : Elle craint, si Turnus, par elle encouragé. N'abandonne le camp par ses mains ravagé, D'irriter son époux, dont Iris elle-même Vient de lui déclarer la volonté suprême. Turnus ne songe plus lui-même à l'invoquer : Ne pouvant se défendre, et n'osant attaquer. De traits multipliés une horrible tempête Retentit sur son corps , siffle autour de sa tête ; Son bouclier d'airain lui-même a succombé, Et de son front hautain son panache est tombé. Point de paix, point de trêve; acharné sur sa proie. Le terrible Mnesthée à grands coups la foudroie. Son bras languit; son fer trahit ses vains efforts; La sueur en longs flots coule de tout son corps. Sa bouche est haletante, et sa brûlante haleine De ses flancs palpitants ne sort plus qu'avec peine.

278 iENEIDOS LIB. IX. v. 8.5

Turn demum praeceps saltu sese omnibus armis In fluvium dedit: ille suo cum gurgite flavo Adcepit venientem, ac mollibus extulit undis; Et laetum sociis abluta caede remisit.

^ ENÉIDE, LFV. IX. 279

Aussitôt, tout armé, cédant, mais en héros, Dans le Tibre il s'élance; et le dieu dans ses flots. Purifiant son corps souillé d'un long carnage. Le porte mollement et le rend au rivage. Où ses braves guerriers raccueillent dans leurs bras , Et sous leur noble chef revolent aux combats.

Page 1