‹ Œuvres de J. Delille (volume 3)Chapitre 15 sur 36 · DU LIVRE NEUVIÈME · texte numérisé non relu

DU LIVRE NEUVIÈME

PAR M. MICHAUD

Les passag^es les plus remarquables de ce neuvième livre sont la métamorphose des vaisseaux d'Enée en nymphes , l'épisode de Nisus et d'Euryale, et le combat de Turnus. La métamorphose des vaisseaux a été jugée invraisemblable et même ridicule par plusieurs critiques modernes. « L'ima- «' gination, ont-ils dit, se prête au changement d'une créa- « ture humaine en statue, en animal, en arbre même, " parcequ'elle peut suivre encore à travers leur nouvelle « enveloppe les premières formes des personnages méta- « morphosés ; il leur reste une vie, un sentiment. Apollon « serre encore dans ses bras Daphne changée en laurier; les «sœurs de Phaéton, métamorphosées en peupliers, pleu- « rent encore leur frère : mais lorsque d'une matière brute «et inanimée, dont la forme et la masse repoussent toute « idée d'organisation et de sentiment, on veut faire un être «vivant, ime nymphe délicate et éloquente, l'imagination « se refuse au prodige, et n'y voit plus qu'une chimère abu surde. » Telles sont les objections des critiques. On pourrait objecter encore, que les poètes, dans leurs métamorphoses, ont pour but d'ennoblir les êtres dont ils célèbrent ainsi l'origine : un rossignol intéresse davantage quand on sait qu'il étoit autrefois la mallieureuse Philomèle; on aime à croire que le tournesol, qui se dirige vers le soleil, fut autrefois cette sensible Cly tie, qui s'étoit passionnée pour

Apollon. Mais, dans cette métamorphose de Virgile, l'origine des nymphes n'est ni illustre , ni intéressante ; ces nymphes dévoient sans doute rougir à la cour de Neptune de n'avoir été que d'informes vaisseaux avant d'etre placées au rang des divinités. Nous nous contenterons de répondre à cette dernière objection que l'objet du poète n'étoit pas d'ennoblir l'origine des nymphes, mais de célébrer les vaisseaux d'Énée; et rien n'étoit plus propre à en donner une grande idée que cette métamorphose. La première objection, qui est beaucoup plus raisonnable, n'est pas non plus sans réplique. Il est bien certain que la forme et la masse d*un vaisseau ne peuvent s'allier dans notre esprit avec l'idée d'une nymphe. De nos jours, on n'emploieroit pas impunément une pareille invention , et la raison en est bien simple; la navigation s'est perfectionnée, tout le monde a vu des vaisseaux, et personne ne se laisseroit aller aux illusions sur un pareil sujet : mais il n'en étoit pas de même dans la haute antiquité, où l'apparition d'un vaisseau devoit frapper les spectateurs d'étonnement. Lorsque les Argonautes parurent à Fembouchure de l'Ister, les habitants de ces contrées, dit Apollonius, prirent les vaisseaux pour des monstres sortis du sein de la mer; ils abandonnèrent leurs troupeaux, et s'enfuirent de toutes parts. Si on avoit dit à ces peuples étonnés que le navire Argo avoit été métamorphosé en étoile, il est probable qu'ils l'auroient cru ; et cette fable s'étoit en effet accréditée dans l'ancienne Grèce. Virgile a donc pu de même métamorphoser les vaisseaux d'Enée en nymphes, et il rend cette métamorphose vraisemblable en ajoutant que son récit est puisé dans les plus anciennes traditions : Pvisca fides facto, scaI fuma jwrrmns. Virgile ne se contente pas de métamorphoser les vaisseaux , il lait parler les nymphes au dixième livre: ce dernier trait n'est, pas plus invraisemblable que ce qui précède; dès qu'une fois ces vaisseaux sont devenus des nymphes, il n'est poin) étonnant que ces nymphe:s parlent comme les autres divi-

nités delà mer. Apollonius fait parler une poutre du navire Argo : cette fiction est beaucoup moins vraisemblable. Mais il faut se rappeler que cette poutre étoit un chêne de la forêt de Dodone, et que les chênes de cette forêt rendoient des oracles : ainsi les vaisseaux d'Enée étoient formés des chênes de la forêt de Cybéle; ils avoient aussi quelque chose de merveilleux dans leur oi'igine. Au reste, nous ne nous appuyons ici que des idées reçues dans l'antiquité, et nous convenons que de pareilles inventions seroient très ridicules chez les modernes : telle étoit sans doute la pensée de Voltaire, lorsqu'il disoit que, pour être la risée de ses contemporains, il suffiroit de répéter ce qu'on admire le plus chez les anciens. En général , il faut bien se garder de juger les chefs-d'œuvre de l'antiquité comme on juge ceux de son propre siècle. Pour apprécier justement le mérite des anciens , il ne suffit pas de consulter l'impression que leurs ouvrages font sur notre esprit, il faut examiner aussi l'impression qu'ils durent faire sur l'esprit de leurs contemporains.

Nous ne parlons ici que des fictions, que des événements que l'imagination peut inventer, et que les progrès de la civilisation rendent plus ou moins vraisemblables chez les différents peuples et dans les différents âges. Il est une chose qui ne varie point: c'est la nature, ce sont les passions et les sentiments , et Virgile les a peints avec une fidélité qui nous étonne encore aujourd'hui comme elle étonna sans doute les Romains. Il est à présumer que celui qui connoissoit si bien le cœur humain connoissoit aussi les bornes de la vraisemblance; et le poète qui a fait l'épisode de Nisus et d'Euryale ne sauroit être accusé d'avoir violé les principes de la raison.

Ce dévouement de Nisus et d'Eui'yale n'est pas seulement un des plus beaux morceaux de \ Enéide; il forme le plus bel épisode qu'ait jamais conçu la poésie épique chez les anciens et chez les modernes. Cet épisode est imité du dixième livre

de Ylliade, mais conibieu l'imitation est au-dessus du iriodéle!

Dans Ylliade, Diomcde et Ulysse partent la nuit pour s'introduire dans le camp desTroyens, et pour surprendre les projets de l'ennemi; ils font un grand carnage parmi les troupes d'Hector, et ils reviennent emmenant avec eux les chevaux de lUiésus. Dans YÉnéide, ce sont deux jeunes guerriers qui se dévouent au salut des Troyens: leur molit est beaucoup plus noble que celui de Diomède et d'Ulysse. Tandis que ceux-ci vont épier l'ennenii dans les ténèbres, Nisus et Euryale sortent des murs pour aller avertir Enée du danger qui menace les siens ; ils ne sont pas seulement le modèle du courage, ils sont encore un modèle de l'amitié la plus tendre et la plus généreuse ; ils périssent tous les deux victimes de leur attachement héroïque. Ils sont embrassés en partant par le jeune Ascagne; ils emportent les vœux des chefs de l'armée; ils signalent leur courage par de nombreux exploits; ils succombent au milieu de leurs triomphes; et le désespoir d'une mère est le dernier trait de ce tableau touchant. Toutes ces sources d'intérêt ne se trouvent point dans Homère; et, après avoir lu l'épisode latin , on ne peut s'empêcher de dire de Virgile ce que Cicéron disoit des orateurs et des philosophes de Rome : Nostri avt melius iiwenerunt , auf inventa a Grœcis meliora fecerunt.

Cet épisode est un petit drame auquel il ne manque que l'appareil de la représentation. Le lecteur connoît le lieu de la scène, le caractère, la qualité des personnages, et le motif qui les fait agir: voilà l'exposition. Vient ensuite le nœud de cette action ti-agique; les deux jeunes guerriers se sont fait un chemin dans le camp ennemi; le spectateur espère. Volscens survient, il reconnoît Nisus et Euryale; l'espérance est remplacée par les alarmes; mais les deux anus se confient à l'obscurité de la nuit et de la foret; on espère encore de les voir échapper. Enfin Euryale, qui s'est égaiv.

tombe entre les mains des Riitules; il ne reste plus d'espoir que dans le courage et le dévouement dé Nisus; mais les coups qu'il porte causent la mort de son ami : Euryale expire, et Nisus est bientôt immolé auprès de lui. Le récit de cette action est presque tout entier dans la bouche des personnages : c'est tantôt Nisus, tantôt Euryale, tantôt sa mère qui paroissent sur la scène , et le poète ne se montre qu'à la fin, comme pour applaudir au dévouement des deux amis, et transmettre leur nom à la postérité.

Turnus paroît dans ce neuvième livre avec beaucoup d'éclat , et quelques commentateurs l'ont reproché à Virgile. Nous croyons devoir rapporter ici ce que dit le père Le Bossu du caractère de Turnus. a Ce caractère, dit-il, est le même «que celui d'Achille, autant que le changement du dessin «et celui de la fable l'ont permis. C'est un jeune homme «i furieux et passionné pour une fdle qu'un rival lui veut « enlever; il ne songe qu'aux armes et à la guerre, sans se « mettre en peine si elle sera juste. Il est moins soldat et plus « général qu'Achille; mais ce général d'office s'oublie quel- « quefois pour faire le simple soldat : sans cela , il auroit « achevé la guerre dès le second jour , lorsque, étant entré « dans le camp d'Énée qu'il assiégeoit, sa fureur lui fit ou- « blier d'en tenir la porte ouverte aux siens comme il lui « eût été facile. Le caractère de Turnus a encore cette injus- « tice d'Achille qui, d'une querelle particulière, fait une « guerre générale. Cette guerre rend sa colère pernicieuse Il aux deux partis, et plus au sien qu'à celui de son en- (i nemi , et elle expose tant de milliers d'innocents pour " l'intérêt d'un seul. »

Nous développerons ailleurs quelques unes de ces observations; nous nous contenterons ici de faire remarquer que, si Turnus est un autre Achille, le poète a soin de ne le faire paroître tel qu'en l'absence d'Énée. C'est là une adresse des plus heureuses , et l'on doit s'étonner qu'aucun des commentateurs n'en ait parlé. Ce neuvième livre est celui où

le jeune Ascajjne joue le rôle le plus brillant, et en cela Virgile fait preuve du même jugement. Dans le premier livre, le fils d'Énée est transporté par Vénus dans Tile de Paphos ; dans le quati'ième et dans le septième, il est présenté comme un chasseur intrépide; dans ce neuvième livre, Enée est absent, Ascagne devient respérance desTroyens; sa sagfcsse brille dans les conseils, et son courage sur le champ de bataille.

(') Ac veliiti pleiu> lupus iiisicliutus ov iii , etc.

Cette comparaison, comme la plupart de celles des anciens, n'a rien d'ingénieux et de brillant dans la pensée: le poëtc le plus médiocre pourroit comparer Turnus attaquant les remparts des assiégés à un loup affamé qui rôde autour d'une bergerie ; mais les expressions et les images que Virgile emploie ne peuvent appartenir qu'à un poète (lu plus grand génie. Non seulement le loup tente un accès dans la bergerie, mais il frémit de rage, il brave l'orage et la tempête, ventos perpessas et imbris : ainsi Turnus brave les traits des ennemis. Tandis que le loup exerce au-dehors sa fureur, les agneaux reposent tranquillement sous leurs mères, et poussent de longs bêlements, tuti sub matribus agni balatum exercent: ainsi la jeunesse troyenne reste renfermée dans ses remparts, et se repose sur la prudence des chefs. En deux vers, le poète expose deux scènes différentes, et fait voir tout à-la-fois ce qui se passe au-dedans et au-dehors du camp. Il revient ensuite au loup , image de Turnus, dont il caractérise la férocité et l'inipuissance par ces mots admirables : lUc, asper et inprobus ira, sœvil in absentes (aveuglé par la colère, il s'acharne sur sa proie absente). Après cela, on pourroit croire que toutes les couleurs sont épuisées, et ([u'il ne reste plus rien à dire au poète; mais il trouve encore des expressions plus fortes, plus énergiques que les précédentes: rien nejfale la vigueur et la beauté de ces derniers traits du tableau. Collecta fa-

tigrit edendi ex longo rabies, et siccœ sanguine fauces. Notre Jangue se refuse à exprimer ces images hardies; et c'est ici qu'il faut dire de Virgile ce que Virgile disoit d'Homère, « qu'il est plus difficile de lui arracher un vei's que d'arra- « cher à Hercule sa massue. "

(^) Nisus ait: Dine hune ardorem mentibus addunt, • Euryale? an sua cuiqiie deus fit dira cupido?

Le Tasse, dans le douzième livre de la Jérusalem délivrée, a imité l'épisode de Nisus et d'Euryale. Tandis que la Nuit roule sur son char d'ébène, Clorinde s'occupe d'un grand projet , et elle se tourne vers Argant. « Depuis long-temps , "lui dit -elle, je ne sais quoi d'extraordinaire, de hardi, «roule dans mon ame inquiète, soit inspiration de Dieu, " soit erreur de l'homme qui se fait un dieu de son désir. «Vois ces flambeaux qui brillent hors du camp des enne- « mis; j'irai là, le fer dans une main, une torche dans l'au- «tre, et je mettrai le feu à la tour. » Argant sent à ces paroles l'aiguillon de l'honneur , et il veut accompagner l'héroïne dans son expédition glorieuse. Tous les deux ils se rendent auprès d'Aladin, qui les reçoit au milieu des plus sages de son conseil, approuve leur dessein, et donne de grands éloges à leur courage. Ils partent au milieu des ténèbres, pénétrent dans le camp ennemi, brvilent la tour qui menacoit Solime. Poursuivis par les chrétiens, ils retournent vers la ville; Argant est reçu par les siens au milieu des acclamations; et, dans le tumulte de la mêlée, la porte est refermée sur Clorinde. L'héroïne combat seule; elle immole plusieurs chrétiens , et elle succombe enfin sous le fer de Tancrède , qui la reconnoît, et pleure sa victoire.

Tel est le sujet de l'épisode de Clorinde et d'Argant; plusieurs détails ont été copiés mot pour mot de Virgile, et c'est sans contredit ce qu'on trouve de mieux dans ce morceau. L'idée d'introduire une femme sur la scène, et de la

faire pénétrer la nuit dans le camp des chrétiens, s'écarte peut-être de la dijjnité du poëme épique. L'amour que le Tasse met dans le dénouement de son épisode, et qui produit un effet très dramatique, est un sentiment bien moins héroïque que l'amitié, et les lecteurs éclairés préféreront toujours les larmes de la mère d'Euryale aux larmes de Tancrède.

(') l'ulchcrrima priiuiini

I)i moresque dahunt vestri , etc.

Les deux apiis, avant d'avoir ou dans le coneeil l'avis du jeune Asca^ne, reçoivent l'approbation d'un sage vieillard. Le vieil Alète exprime en cette occasion une grande maxime; mais elle est appliquée à l'action dont il s'ajjit, elle en est inséparable. Les maximes ainsi employées sont appelées par les commentateurs des sentences ctécjuisées. Virgile ne les emploie presque jamais autrement, bien différent en cela de Lucain j de Sénéque et de quelques écrivains modernes.

('t) Immo ego vos, cui sola salus genilore reducto, Excipit Ascanins, per magnos, Mise, Penates, etc.

Ces mots par lesquels commence le discours d'Iule, iminn ego vos, marquent bien l'impatience qu'il a d'exprimer sa reconnoissance aux deux jeunes guerriers. Tout ce discours est pris dans la nature: quand on se trouve dans une situation embarrassante, on est prodigue de promesses; Iule offre tout ce qu'il a , il promet tout ce qu'il espère avoir. " Vous avez vu, s'écrie-t-il, le clieval que monte Turnus; ce « cheval, le bouclier du héros, son casque éclatant n'entre- « ront point dans le partage du butin: Nisus, ils seront le " prix de votre courage, n Dans le dixième livre de l Iliade, Dolou demande à Hector les chevaux d'Achille; mais la promesse que fait le jeune Ascagne de donner le cheval de Turnus à celui qui lui rendra son père, a quelque chose de plus naif et «le plus attachant.

288 ^'OTES

(') Gonctrix , Priami de gente vetusta ,

Est mihi , etc.

Euryale recomraande sa tendre mère au fils d'Énée : d'un autre côté, Nisus auroit voulu se dévouer pour Euryale. Cette piété filiale et ce dévouement de l'amitié reviennent en quelque sorte dans toutes les scènes de cet épisode dramatique : le lecteur n'oublie point les paroles de Nisus , et il songe toujours à la mère d'Euryale. Cette exposition est un chef-d'œuvre de l'art.

La réponse que fait le jeune Ascagne à Euryale est pleine de sentiment et de vérité. Il avoit fait à Nisus les plus belles promesses, sans trop savoir s'il pourroit les tenir: son impatience de revoir son père l'emporte quelquefois au-dçlà des bornes; le lecteur sourit de son aimable naïveté. Mais, lorsque Euryale lui parle de sa mèi-e, il répond à un langage connu de son cœur, et toutes ses expressions ont la justesse convenable.

C') Euryalus phaleras Rhamnetis et aurea buUis Cingula; Tiburti Remulo ditissimus oliin Quae mitlit dona, etc.

Eurvale prend l'écharpe de Rhamnès. Cette circonstance caractérise très heureusement les goûts de l'imprudente jeunesse : cette écharpe de Rhamnès doit causer la mort des deux jeunes Troy ens. On croira difficilement que quelques commentateurs aient trouvé dans cet ingénieux incident un motif pour mettre l'épisode d'Ulysse et de Diomède au-dessus de celui de Nisus et d'Euryale. « Les espions d'Homère, disent-ils, s'acquittèrent d'abord de leur mission; ce n'est qu'après avoir su le secret des ennemis que Dioméde, ayant du temps de reste, enlève les chevaux du roi de Thrace; et, s'il tue des Trovens endormis , ce ne sont précisément que ' ceux qui ferment le passage aux chevaux. Quant à Nisus et à Euryale, ajoutent-ils, l'un est un jeune étourdi, et l'autre n'est guère prudent ; ils s'amusent tous les deux à massacrer

des ennemis qui sont plongésdans le sommeil; ils se chargent de leurs dépouilles, et perdent ainsi nial-à-propos le temps qu'ils auroient dû employer à faire leur message. » Tous ces raisonnements ne prouvent rien , si ce n'est que Kisus et Euryale n'ont pas la prudence d'Ulysse, et personne ne doit en être étonné. Virgile a fait agir ces jeunes guerriers selon les passions de Ipur âge; il faut les juger sur la bonté poétique, et non pas sur la bonté morale de leur caractère. Nous convenons cependant que le carnage inutile que font Nisus et Eury'ale dans le camp ennemi contraste trop peutêtre avec les sentiments tendres dont ils offrent le modèle. Ce léger défaut, qui pourroit être justifié par les mœurs anciennes, est le seul qu'on puisse reprocher raisonnablement à l'épisode de Virgile.

(7) Volvitur Euryalus leto, pulchrosque per artus Il cruor, inqiie humeros cervix coiilapsa recunibit : Purpureus veluli quuru Hos suctisus aratro, etc.

Cette comparaison est plus ingénieuse que ne le sont ordinairement les comparaisons des anciens. L'idée en est évidemment prise de ces vers de Catulle :

Velut prati Ultimi flos, praetereunte postqiiain Tactas aratro est.

Ad Furium et .-iurelium , v. 22.

I /imitation de Virgile est gracieuse, mais elle n'a rien qui puisse remplacer le mot de prœterewite ; cette épithète se lie heureusement à l'idée morale de la comparaison; elle exprime à-la-fois la fragilité de la fleur et celle de la beauté. Celte tleur n'a point été renversée par des efforts combinés, mais par la charrue qui l'a touchée par hasard et en passant.

Cette comparaison nous en rappelle une autre de Catulle, qui est peut-être plus gracieuse encore : il compare

T. V évéu)f:. m. 19

une jeune vierge à une fleur qui croît dans un jardin écarté, a l'abri des troupeaux et de la charrue :

Ut flos in septis secreti nascitur horti, Ignotus pecori, nullo contusus aralro, Qiiem mulcent aurœ, firmat sol, educat itnber.

Epith. de Manlnis et de Jnnie ., v. 38.

Ces trois vers charmants sont une idylle tout entière. Aucun poète dans l'antiquité n'égale Virgile pour la grace ; mais Catulle peut lui éti'e comparé quelquefois avec avantage. Fénélon aimoit les poésies de Catulle : il disoit que les modernes n'auroient pas beaucoup perdu, si les poètes élégiaques n'étoient pas venus jusqu'à nous ; mais il auroit cependant regretté Catulle.

(^) Hoc flelu concussi animi , mœstusque per omnes It gemitus , torpent infractae ad praelia vires, etc.

Tous les cœurs se laissent attendrir par les larmes d'une mère; on voit bien dans ces vers l'ascendant de la douleur maternelle sur les âmes les plus insensibles. Rien n'est plus touchant que ce tableau.

Parmi ce deuil général on ne remarque que les pleurs d'Ascagne; il n'eût pas été convenable de faire pleurer les autres guerriers. Cependant le jeune héros se montre au milieu de sa douleur avec toute la raison et toute la prudence d'un homme d'état. 11 sait combien les larmes d'une mère peuvent amollir le courage des soldats, et il fait éloigner la mère d'Euryale, au moment où le combat va commencer : l'aspect des larmes maternelles ne s'allie point à l'image terrible des scènes de la guerre; Horace a dit : bella matrihus detestata.

Lorsque la mère d'Euryale est rentrée sous son toit solitaire, la scène change; les passions guerrières reprennent leur place dans tous les cœurs; on passe subitement des

{gémissements aux accents du clairon, tics plaintes d'une femme aux cris menaçants des combats : on voit d'avance l'effet que le clairon va jModuire sur l'ame des guerriers et la soudaine fureur qui va s'emparer des esprits. Tout ce morceau est plein de vérité ; le propre du tumulte et du fracas est d'éteindre les sentiments tendres ; le bruit du tambour a souvent étouffé la voix de la pitié, et les larmes ne coulent point sur le champ de bataille.

Ces mots lioc fletu concussi atiitni , illam incendentem /uctus, inultuin lacrimantis lull, présentent les images les plus expressives.

Il n'est pas inutile de remarquer ici que le poète ralentit ou précipite son vers, selon les passions et les scènes qu'il décrit. Des syllabes moins sonores, moins rapides, sont employées pour exprimer le deuil des Troyens. Mais tout-àcoup la marche des vers devient prompte; l'oreille suffit à peine à la rapidité des dactyles qui expriment le bruit de la

trompette guerrière.

(9) Tnrbati trepidare intus, frustraque malorum

Velle t'ugain: Jum se glomeraut, retroque residunt In partem quae peste caret, turn pondère turris Procubuit subito, et cœluni tonal onine fragore.

La circonstance exprlnK-e dans ces vers, inspire un véritable intérêt. On voit l'effroi des Troyens , on les voit se rassembler, se presser vers le côté qui n'est point encore embrasé, et trouver la mort en cherchant à l'éviter. On entend le fracas de la tour qui s'écroule, dans ce beau vers : Procubuit suhito, et cnhnn tonal omnc firujore. Les Trovens, ensevelis sous les décombres de Fédifice qui leur servoit d'asile, présentent une image terrible et attendrissante; ce tableau est heureusement varié par la fuite d'Hélénor et de Lycus, qui seuls sortent vivants de cet immense tombeau, et périssent bientôt sous le fer des ennemis.

('") Is primaui ante acietu, digua atque indigna relatu Vociferans, tumidusque novo praecordia r^ao, Ibat, et ingentem sese clamore ferèbat...

Ces vers peuvent nous révéler un des secrets de la versification latine; le verbe ibat est rejeté adroitement au troisième vers , api'ès tumidas vociferans. a A la tête des assail- « lants , vomissant toutes sortes d'injures , et fier de son « alliance , il marchoit. » Ce mot il marchait.) renvoyé ainsi à la fin de la période, forme une chute heureuse; la phrase se relève ensuite avec éclat par ces mots, et iuyentein sese clamore ferehat. Cette coupe savante, qui ne sembloit appartenir qu'à la langue latine, a été employée dans la poésie française par nos plus grands maîtres. Dans le Lutrin ;

L'oiseau plein d'alégresse Heconnoît à ce ton la voix de sa maîtresse , // la suit, et tous deux, d'un cours précipité , De Paris à l'instant abordent la cité.

BoiLEAu, Lutrin, cb. m.

Dans le récit de Théramène :

11 veut les rappeler, et sa voix les effraie ; Ils courent: tout son corps n'est bientôt qu'une plaie. Kacine , Phèdre , act. V, se. viu.

Nous pourrions citer un grand nombre d'autres exemples ; mais ceux-ci nous paroissent suffisants pour faire connoître aux jeunes poètes le parti qu'on peut tirer de notre langue.

Le discours de Numanus est un des morceaux les plus admirés du neuvième livre. « Ce n*^est point aux Atrides, s'écrie-t-il, ni au fourbe Ulysse que vous avez affaire, mais à ime nation chez laquelle la vigueur est héréditaire. » De là Virgile prend occasion de faire connoître le courage et les mœurs guerrières de l'ancienne Italie. On pourroit penser que le discours de Numanus est un peu trop long pour un guerrier sur le champ de bataille. Il est probable que

Virf^ile no lui auroit point donne cette étendue, s'il n'avoit eu un excellent motif; il s'agit d'une victoire que va remporter le jeune Ascagne; il étoit convenable d'y faire arrêter l'attention du lecteur, T^es qualités et les vertus militaires dont se vante si lonfjuement et si poétiqucnnent Numanus servent d'ailleuis à rehausser la gloire de son jeune vainqueur.

(") It clamor tolls per propugnacula uiiiris:

Intenilunt acrfis arcus, amentaque torquent. Sternitiir omne solum telis: turn sciita cav;rqiie Dam sonitiim flictu galcie : piij;na aspera surgit.

Ce combat qui s'engage est un des passages de YÉnéide, auxquels, pour nous servir d'une expression de Pope, Homère a mis le feu. Le poète grec n'a point de description plus rapide, plus vive, plus animée; rien n'égale la richesse de cette comparaison où le poëte représente, à l'approche d'une constellation orageuse, la tempête qui brise le sein des nuages, eœlo cava nubila rumpit, il fait tomber la grêle et la pluie sur la terre et la mer: Verberat imber luiinum; multa grandine nimbi; in vada prœcipitant; torquet aquosam liiemem. Toutes ces expressions , et sur-tout les dernières, donnent une idée parfaite de l'agitation et de la fureur des combats. Virgile a dans ce morceau plusieurs autres comparaisons; il ne les a pas toutes prises à Homère, et elles prouvent que le poète latin étoit souvent plus heureux en suivant son propre génie , qu'en imitant les poètes de la Grèce. La manière dont Turnus s'introduit dans le camp ennemi, et la frayeur des Troyens à son aspect, achèvent de peindre la confusion et le désordre de la bataille. Cette situation est d'un intérêt dramatique et conforme aux préceptes d'Arlstote, qui lecommande aux poètes (-piques d'employer quelquefois le mobile de la tragédie: elle est exprimée en quelques mots; et Virgile, qui a tout le feu d'Homère, remporte sur son rival par son énergique précision. On peut avec raison appliquer au cljantre d'Lnée ce

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