IMPRESSION DES LIEUX
Oh ! que rhomme sait bien embellir rimivers î Sans lui, du monde entier les spectacles divers Languissent sans attraits, sans intérêt, sans ame; Mais, doué par les dieux d'une céleste flamme. L'homme passionné les passionne tous.
Donne aux fleurs la gaieté, donne aux mers leur courroux, La mémoire aux rochers, aux myrtes la tendresse, L'étonneraent aux uns, aux autres la tristesse ; Et chaque être à son tour, par ce charme vainqueur. Lui rend les sentiments que lui prête son cœur. Eh ! qui n'a pas connu ces rapports invisibles Des corps inanimés et des êtres sensibles ? Les lieux même , les lieux savent nous émouvoir ; J'en sentis les effets : j'en peindrai le pouvoir.
Ou déserts, ou peuplés, ou riants, ou sauvages, Les lieux frappent nos sens par diverses images.
T. vni. l'imagin. I. i4
210 L'IMAGINATIOÎS^.
Un lieu sauvage plaît par sa mâle âpreté.
Loin des jardins riants de leur molle beauté,
Je vole, je m'enfonce aux champs où la Norwége(')
Entasse jusqu'aux cieux ses colomies de neige,
Aux champs de Sibérie , aux bords où de Tliulé
La mer bat en grondant le rivage ébranlé.
Les aigles, les vautours, au-dessus de ma tête,
Mêlent leur cri terrible au cri de la tempête.
De ces monts, de ces rocs l'effroyable chaos.
Les flots, avec fracas, retombant sur les flots.
Tout m'effraie et me plaît. Mais lorsque ma pensée
Par des objets riants veut être délassée.
Dans un climat plus doux, et sous un ciel plus pur.
Je vole, avec Horace, aux vergers de Tibur(2).
Aux lieux où l'Anio, dans sa chute rapide.
Verse au loin la fraîcheur de sa poussière humide,
A travers les rochers, les bois retentissants.
Je suis sa course agile et ses flots bondissants.
Et toi, qui de Sénéque alarmois la sagesse (■^),
Que Properce interdit à sa jeune maîtresse,
Lieu charmant, dont la mer, et la terre et les cieux
Formèrent à l'envi l'aspect délicieux,
Baie, enfin, je te vois ; je vois tes frais bocages !
Voilà ta mer d'azm\ voilà tes beaux rivages !
C'est ici qu'autrefois ces superbes Romains
Venoient se délasser du malheur des humains.
D'autres regretteront ces scènes fastueuses,
Où, parmi les concerts, les voix voluptueuses,
f jCs danses et les chants, les fêtes et les arts, Chevaliers, magistrats, et consuls, et Césars, Dans ces palais hardis, usurpateurs de l'onde, Buvoient et le Falerne et les larmes du monde (i). Moi, simple ami des arts, du haut de ces coteaux Dont les ombres, le soir, descendent sur les eaux, A l'heure où sont unis, sur 1 eau resplendissante, Le soleil expirant, et la lune naissante, Au murmure flatteur de l'onde qui s'endort , De la vague qui vient expirer siu* le bord, Et des zéphyrs légers glissant sur la verdure, De tous ces sons lointains, concert de la nature, Sur les temples, les monts, les îles d'alentom". J'égare en paix mes yeux : je passe tom'-à-iour, Du paysage aux mers, des mers au paysage, Et conduis, en rêvant, les flots vers le rivage.
Toutefois, de nos mœurs, de leurs penchants secrets, Dépend 1 impression du site et des objets : Si lame s'abandonne à la mélancolie, Un sol moins gai plaît mieux à lame recueiUie. Un cœur content se plaît en d agréables lieux ; Conformes à notre ame, ils plaisent à nos yeux. Mais si le noir chagrin, la douleur violente, Porte au cœur malheureux sa fougue turbidente. Le site le plus doux ne lui rend pas la paix. En contemplant de loin ces paysages frais. Il croit que leur repos, la douce solitude, Va calmer de son cœur 1 ardente inquiétude.
Vain espoir ! ces beaux lieux sont un tourment de plus.
Hélas ! il porte envie aux heureux qu'ils ont vus ,
Au berger qui s'y plaît, au tendre objet qu'il aime,
A son troupeau paisible, aux oiseaux, aux lieux même ;
A ces lieux, dont le calme est si loin de son cœmM
Ces gazons où respire une douce fraîcheur.
Ce tapis si riant de la jeune verdure.
Cette ombre si tranquille, et cette onde si pure,
Ces arbres amoureux entrelaçant leurs bras,
Tout l'afflige à l'envi d'un bonheur qu'il n'a pas.
Il veut des bords déserts, il veut des bois sauvages,
De noirs torrents, des troncs brisés par les orages.
Des rochers dont le deuil réponde à son ennui ;
Il veut de^ bords affreux tourmentés connue lui.
Mais ce qui fait des lieux la plus sûre puissance , Ah ! nous l'éprouvons tous, c'est la reconnoissance ; C'est le tendre regret, dont les charmes flatteurs Font des lieux nos amis, en font nos bienfaiteurs : Pareils à ces esprits, à ces légères ombres. Qui, sitôt que la nuit étend ses voiles sombres. Visitent, nous dit-on, leur antique séjour; Ainsi les souvenirs, les regrets et l'amour. Et la mélancolique et douce rêverie.
Reviennent vers les lieux chers à lame attendrie, Où nous fûmes enfants, amants, aimés, heureux; Après le sol natal, toujours chers à nos yeux , S'ils n'ont pas tout l'attrait de la terre chérie Où commença pour nous l'aurore de la vie ,
CHANT IV. 21o
Ils rappellent cet âge, où notre ame et nos sens
Par<lc{jrés essayoient leurs organes naissants.
Je rc'prouvai moi-même. Après vingt ans d'absence,
De retoiu- au hameau qu'habita mon enfance,
DieiLX ! avec quel transport je reconnus sa tour,
Son moulin , sa cascade , et les prés d'alentour !
Ce ruisseau dont mes jeux tyrannisoient les ondes,
Rebelles comme moi, comme moi vagabondes;
Ce jardin, ce verger, dont ma furtive main
Gueilloit les fruits amers, plus doux par le larcin.
Et l'himible presbytère, et l'église sans faste ;
Et cet ^'oit réduit que j'avois cru si vaste.
Où, fuyant le bâton de l'aveugle au long bras.
Je me glissois sans bruit, et ne respirois pas;
Et jusqu'à cette niche, où ma frayeur secrète
A l'œil de l'ennemi déroboit ma retraite ,
Où sur le sein d'Eglé, qui partageoit ma peur,
Un précoce plaisir faisoit battre mon cœur !
O village charmant! ô riantes demeures (^), Où, comme ton ruisseau, coidoient mes douces heures ! Dont les bois et les prés, et les aspects touchants, Peut-être ont fait de moi le poète des champs ! Adieu, doux Chanonat, adieu, frais paysages ! Il semble qu un autre air parfmne vos rivages ; Il semble que leur vue ait ranimé mes sens. M'ait redonné la joie, et rendu mon printemps.
Cette clôture même où l'enfance captive. Prête aux tristes leçons une oreille craintive.
Oui de nous peut la voir sans quelque émotion ? Ah ! c'est là que l'étude ébaucha ma raison ; Là, je goûtai des arts les premières délices ; Là, mon corps se formoit par de doux exercices. Ne vois-je point l'espace où, dans l'air s'élancant, S'élevoit, retomboit le ballon bondissant. Ici, sans cesse allant, revenant sur ma trace, Je nmrmurois les vers de Virgile et d Horace. Là, nos voix pour prier venoient se réunir ; Plus loin... Ah .' mon cœur bat à ce seul souvenir (^) ! Je remportai la palme, et la douce victoire Pour la première fois me fit goûter la gloire ; Beaux jours, qu'une autre gloire et de plus grands combat Rappeloient à Villars, mais qu'ils n'effaçoient pas('). Enfin quel lieu ne cède au lieu de la naissance ? Ah ! c'est là que l'amour et la reconnoissance, Que d'un instinct puissant les secrètes douceurs , Rappellent la pensée et ramènent les cœurs, Sur-tout lorsque imposant, ou sublime, ou sévère. Le sol frappe les yeux par un grand caractère. L'habitant de la plaine et des riants vallons , Insipidement gais, ou tristement féconds, Rêve moins tendrement à ses dieux domestiques. Mais voyez l'habitant des rochers helvétiques : A-t-il quitté ces lieux, tourmentés par les vents. Hérissés de frimas , sillonnés de torrents ? Dans les plus doux climats, dans leurs molles délices, Il regrette ses lacs, ses rocs, ses précipices.
Et comme, en le frappant dune sévère main,
La mère sent son fils se presser sur son sein ,
Lem-s horreurs même en lui gravent mieux leur image ;
Et, lorsque la victoire appelle son courage,
Si le filre imprudent fait entendre ces airs (^)
Si doux à son oreille, à son ame si chers,
C'en est fait, il répand d'involontaires larmes;
Ses cascades, ses rocs, ses sites pleins de charmes.
S'offrent à sa pensée : adieu, gloire, drapeaux !
11 vole à ses chalets, il vole à ses troupeaux.
Et ne s'arrête pas, que son amè attendrie
De loin n'ait vu ses monts et senti sa patrie :
Tant le doux souvenii' embellit le désert !
Même les tristes lieux où nous avous souffert,
Ne sont pas sans attraits. Seul sur ses rocs arides (9),
Philoctéte maudit le sort et les Atrides,
Mais faut-il s'arracher à ces horribles lieux?
11 regrette son antre et lui fait ses adieux.
Regardez ce vaisseau, cette prison flottante,
Que tourmentent les vents et la mer mugissante ■
Eh bien ! quel uautonnier ne voit avec amour
Le nawe où long-temps il a fait son séjour?
Je n oublierai jamais la tristesse profonde
D'un nocher que vingt ans avoit porté sur l'onde,
L"n vaisseau renonmié, long-temps heureux vainqueur
De la mer orageuse et des vents eu fm^eur ;
Compagnons de périls, de revers, de fortime.
Leurs maux étoient conununs, et leur gloire commune.
216 LIMAGINATION.
Le tonnerre, les vents, et les flots, et les feux,' Que n'avoient-ils point vu, point affronté tous deux? Mais enfin, succombant aux injures de l'âge, Le vaisseau vétéran, couché sur le rivage, Cédoit à la cognée, et de robustes bras De son corps déchiré dispersoient les éclats ■ -^ Le vieux nocher pleuroit, et son ame attendrie
Groyoit dans ce vaisseau regretter sa patrie : Avec moins de douleur un monarque pieux Voyoit son Ilion s'écroujer dans les feux. Que si l'on aime ainsi "le lieu de ses souffrances. Combien l'on doit chérir celui des jouissances 1 Choisi par le plaisir, marqué par le bonheur. C'est le témoin, Tami, le confident du cœur. Que j'aime ce mortel, qui, dans sa douce ivresse. Plein d amour pour les lieux où jouit sa tendresse. De ses doigts, que paroient des anneaux précieux, Détache un diamant, le jette, et dit : « Je veux Quun autre aime après moi cet asile que j'aime. Et soit heureux aux lieux où je le fus moi-même ('") ! » Cœur noble et délicat ! dis-moi quel diamant Égale un trait si pur, et vaut ton sentiment !
Vers tous les lieux enfin quel pouvoir nous raunene ? Vers les uns le plaisir, vers les autres la peine ; Mais à ceux où d'amour on a connu les lois , La peine et le plaisir ramènent à-la-fois. O Dieu, de quels moments ils gardent la mémoire. Là, l'amant de son sort revient lire l'histoire ;
lia, son cœur étonné sentit son premier feu;'
Là, sa bouche tremblante en basaida Taveu;
Sa main sur ce rosier cueillit la fleur nouvelle
Qu'Églé mit sur son sein en rougissant comme elle^
L'écho de ces rochers étoit leur confident.
Malheur donc, ah ! malheur sif mortel imprudent
Qui, risquant son repos, ose revoir encore
Ces lieux pleins de l'objet que sa tendresse adore !
Combien je crains pour lui ce dangereux retour !
Hélas ! son seul aspect peut réveiller l'amour.
Eh ! sur ces monts glacés, où, loin de sa Julie,
Saint-Preux traînoit ses maux et sa mélancolie,
Voyez ce malheureux conduire imprudenunent • •
Celle qu'un autre hymen ravit à son amant !
De ces monts tout remplis de sa longue disgrace,
Où de son triste exil tout conserve la trace ,
Mille ressouvenirs sortent de toutes parts ;
U s'arrête , et sur elle attachant ses regards :
" O charme de mon cœiu-, le tien est-il paisible (' ') ?
Ce lieu ne dit-il rien à ton ame sensible ?
Vois ! c'est ici la pierre où ma brûlante ardeur
Traça les premiers mots qui touchèrent ton cœur.
Là, tristement assis dans ma douleur muette.
Mes yeux des jours entiers contempioient ta retraite.
Là, seul et n'entendant que l'aigle des déserts,
J'échauffois de mes feiLx la glace des hivers.
De ces cailloux tranchants, des éclats de ces mai'bre^"^
Ici ma main tracoit ton chiffre sur ces arbres ;
218 LIMAGINATION.
Pour ressaisir l'écrit, gage de tes amours,
Ici du noir torrent je traversai le cours.
Là, de ces vieux rochers je gravissois les cimes,
Et mes sombres regards mesuroient les abîmes ;
Plus loin... " Couple imprudent, fuyez, quittez ces lieux!
Hélas ! on y respire i|||air contagieux ;
Fuyez , et vous sauvant de leur funeste charme ,
Hâtez- vous d'y répandre une dernière Wnie.
Ah ! le cœur de ces lieux conçoit trop bien l'attrait : Mais quel triste penchant, mais quel besoin secret, Au tertre où gît l'objet de toute sa tendresse. Ramène un foible amant, l'y ramène sans cesse? Hélas ! plus d'une fois , en courant au plaisir, Ceux qu'à cette ombre froide attachoit le désir, Ou l'insensible orgueil, ou l'avide espérance, Passent près de sa tombe avec indifférence : Pour lui ce coin de terre est l'univers entier. Sitôt qu'au joiu" mourant il ose se fier, Aux discrètes lueurs du crépuscule sombre. Il part d'un pied timide, il se glisse dans l'ombre ; Il observe de loin d'un regard inquiet Si quelqu'un de ses pleurs vient troubler le secret ; Il recommande aux cieux cette enceinte si chère ; Que l'air y soit plus pur, la terre plus légère, Les gazons plus touffus ! et ce lieu révéré, Adoré par l'amour, en devient plus sacré : Et même sans l'attrait d'un intérêt si tendre , Combien d'autres encore ont, pour se faire entendre.
Leur nom, leur souvenir, leur noble vétusté ! Dans le sein ténébreux de ce bois écarté Contemplez ces débris d'une abbaye antique. Monument oublié du faste monastique.
Entrons. De ces vieux murs le deuil religieux, Ce chœur où résonnoient les cantiques pieux. Ces vitraux colorés, précieux à l'histoire, Qui des faits du vieux temps ont gardé la mémoire ; Ces combles entrouverts, ces lugubres caveaux; Dans cette vaste nef ce long rang de tombeaux Où, des saints fondateurs trompant l'attente vaine, Leurs noms presque effacés ne se lisent qu'à peine; Ces dômes, ces degrés dans les airs suspendus ('^), Conduisant au sommet d'une tour qui n'est plus ; Et ces autels sans culte, et leurs saints sans oracles Dont la vieille légende a vanté les miracles ; Et ce lieu de l'offrande où de pieux tributs Rachetoient les forfaits , suppléoient les vertus ; Tout cet asile enfin, séjour de pénitence, D'orgueil, de piété, de savoir, d'ignorance ('^), Dit plus dans ses débris que ce frais Panthéon, Enfant sans souvenir, antique par son nom , Où la voix du passé ne se fait point entendre. Et qui, n'ayant rien vu, n'a rien à nous apprendre ; Ou m'instruit, à regret, qu'outrageant le tombeau Toute la France en pompe y cacha Mirabeau ('4).
Tantôt d'un vieux château s'offre la masse énorme, Pompeusement bizarre et noblement informe.
Combien de souvenirs ici sont retracés !
J'aime à voir ces glacis, ces angles, ces fossés,
Ces vestiges épars des sièges, des batailles.
Ces boulets qu'arrêta l'épaisseur des murailles ;
J'aime à me rappeler ces fameux différends
Des peuples et des rois, des vassaux et des grands ;
Des Nemours, des Concis, les amours trop célèbres;
Ces spectres, ces lutins rôdant dans les ténèbres :
Vieux récits, dont le charme amusant les hameaux,
Abrège la veillée et suspend les fuseaux.
Non, tous les vieux romans de cette Grèce antique,
Sa fabuleuse histoire, et sa fable historique,
N'oflroient rien de si grand, rien de si merveilleux
Que tous les longs récits qu'on nous fait de ces lieux.
Ici, du haut des tours plus d'une tendre amante
Suivoit son jeune amant dans la lice sanglante ;
Là , nos gais troubadours et nos vieux romanciers
Célébroient la tendresse et les exploits guerriers ;
Là, nos fiers paladins à la gloire fidèles,
Combattoient pour leur Dieu , leur monarque et leurs belles.
Contemplez ces armets, ces casques, ces cuissards
Des Nemours, des Glissons, des Concis, des Bayards ;
J'aime à les revêtir de ces armes antiques ;
J'y replace leurs corps, leurs âmes héroïques.
Mais sur son palefroi s'avance un chevalier
Beau, jeune, et précédé de son noble écuyer.
Le casque sur le front, surmonté d'un panache.
Sur ses yeux la visière , à son bras la rondache ,
La lance au poing, poitant brassard et gantelet,
Ferme sur Fétrier et le fer en arrêt ;
Déjà du pont-levis il franchit la barrière ;
Son œil est menaçant, sa contenance fière ;
Son cor a retenti, tout recule d'effroi ;
Un page se présente. " O page, écoute-moi,
Lui dit-il, ce château retient mon Isabelle.
Va trouver son tyran, qu'il me rende ma belle ;
Qu'il la rende à l'instant, ou ce bras irrité
Va me faire raison de sa déloyauté. »
Le choc suit le défi : bientôt d'un coup horrible
Le tyran tombe mort, et sa chute terrible
De ses tristes donjons fait gémir les échos.
Aussitôt un long rang de dames, de héros,
Comtes, barons, tout sort, tout revoit la lumière.
La belle à son amant s'élance la première,
Fait un saut, monte en croupe, embrasse son vainqueur,
Et sous ses belles mains sent palpiter son cœur.
Ainsi des lois, des mœurs, des combats du vieil âge.
Ma pensée en ces lieux se retrace l'image.
Je crois les voir encore, et rêve tour-à-tour
De joutes, de tournois, de féerie et d'amour.
Hélas ! des nouveautés l'orgueil follement sage De cette antique gloire a flétri l'héritage. Eh bien ! fiers descendants de nos fameux Bouillons, Des fiers Montmorencis, des Rohans, des Grillons, Montrez-vous dignes d'eux ! osez par là victoire, Sur-tout par la vertu, reconquérir leur gloire ;
Et, prêtant votre lustre à ces mortels fameux, Rendez à ces grands noms ce que vous tenez d'eux. Tel, aux derniers canaux arrivé dans sa course, Le sang revient au cœur et remonte à source. Enfin, parmi ces lieux fiers de leur vétusté, Il en est dont l'illustre et haute antiquité, Bien plus frappante encor revient à la mémoire, Riche de momunents, de grandeur et de gloire. Là, chaque lieu célèbre est plein d'illusion ; Tout ruisseau, tout rocher, tout bosquet a son nom. Si mon œil aperçoit ces Alpes menaçantes Qui portent jusqu'aux cieux leurs cimes imposantes, Je veux voir avant tout ce passage fatal Où le roc calciné s'ouvrit pour Annibal , Et du vieux Latium lui livra les campagnes. Autrefois du sommet de ces mêmes montagnes Le terrible Annibal disoit à ses soldats : «Vous voyez ces beaux champs! c'est le prix des combats: C'est le prix du vainqueur. » A l'aspect de sa proie , Le soldat tressaillit d'une barbare joie. Ces champs qu'à la fureur montroit l'ambition. Je les montre aux talents. Quelle immense moisson, Et de grands sentiments et de hautes pensées. Vous offrent ce théâtre, et ces grandeurs passées ! Sur les objets présents portant des yeux distraits, L'Imagination n'y reposa jamais.
Elle aime à deviner, elle aime à reconnoitre Ce qui n'est pas cncor, ce qui va cesser d'être :
Amante des vieux temps, de leurs restes chéris, Elle vit de regrets, se plaît dans les débris. S'il étoit des pays dont la scène féconde De grands événements eût étonné le monde ; Telle que s'offre encore avec tous ses grands noms La ville des Césars ou celle des Platons ; C'est là qu'elle se plaît, c'est là qu'elle s'élance : Là, tel qu'un voyageur qui parcourt en silence Les pompes d'un palais par les ans renversé, Rassemble en son esprit leur reste dispersé. Recompose ses murs, reconstruit son portique ; Ainsi dans mes pensers je refais Rome antique : Je relève ses tours, je lui rends ses remparts, Ses temples, ses palais, ses grands hommes, ses arts. J'arme encor ses héros pour la cause commune ; J'assiste à son sénat, je monte à sa tribune ; Le Capitole attend ses fiers triomphateurs : Marchons ! suivons les pas des sacrificateurs. Entendez-vous, du bruit des jeux qu'elle idolâtre, Mugir comme une mer son vaste amphithéâtre ? Mécène, reçois-moi dans ces soupers divins. Assaisonnés de vers, de bons mots et de vins. Hélas ! ce goût si pur, cette molle élégance (") , Des empires mûris marquent la décadence ! Tardez, éloignez-vous, termes de sa grandeur; Laissez-moi contempler Rome dans sa splendeur. Il n'est plus temps. Je vois, j'entends déjà les chaînes, El le joug va peser sur des têtes romaines
De ces murs où les arts vont trouver leur tombeau , La Grèce me rappelle aux lieux de leur berceau : C'est là que, s'entourant de tout ce qu'elle adore, L'Imagination est plus active encore :
Là, tout parle ou de vers , ou de gloire, ou d'amour ; Tout est dieux ou héros. Une barque, en un jour, Parcourt sur cette mer, en merveilles féconde. Cent lieux plus renommés que tous les lieux du monde. Mène-moi, dieu des arts, vers ta chère Délos ! Ici Sapho charmoit les rochers de Lesbos ; C'est là qu'Anacréon , oubliant la vieillesse , Chantoit, tout jeune encore et d'amour et d'ivresse. Rochers, l'écueil du Perse et de ses légions, De vos trois cents héros redites-moi les noms. Sparte, où sont tes débris? Montrez-moi cette Athènes Où méditoit Platon, où tonnoit Demosthenes. Que de charmes encor dans ces restes flétris ! Hélas ! le temps alloit consimier ses débris. Parmi les voyageurs qui de ce beau rivage Emportent en partant une stérile image, Le génie éploré de ces fameux remparts ('^) Distingua dans la foule un jeune amant des arts, Qui, pour ces murs sacrés rempli d'idolâtrie. Triste, sembloit pleurer sur sa propre patrie; Pour voir de ces beaux lieux l'auguste antiquité, Plaisirs, amis, parents, il avoit tout quitté. « Tu vois, lui dit le dieu, ces merveilles divines: Le temps va dévorer jusques à leurs ruines ;
Bientôt l'œil affligé ne reconnoîtra plus L'asile des beaux-arts et celui des vertus : Hâte4oi : rends la vie à leur gloire éclipsée ! Pour prix de tes travaux, dans un nouveau lycée, Un jour je te promets la couronne des arts. «
Il dit; et dans le fond de leurs tombeaux épars. Des Platons, des Solons les ombres l'entendirent; Du jeune voyageur tous les sens tressaillirent. Aussitôt dans ces murs, berceau des arts naissants, Accourent à sa voix les arts reconnoissants. Le Dessin le premier prend son crayon fidèle ; Et tel qu'un tendre fils , lorsque la mort cruelle D'une mère adorée a terminé le sort, A ses restes sacrés s'attacbe avec transport, Demande à l'air, au temps, d'épargner sa poussière. Et se plaît à tracer une image si chère : Ainsi, par l'amour même instruit dans ces beau;c lieux. Le Dessin, de la Grèce enfant ingénieux. Va chercher, va saisir, va tracer son image ; Et belle encor, malgi'é les injures de l'âge, Avec ses monuments, ses héros et ses dieux, La Grèce reparoît tout entière à nos yeux.
L'histoire ainsi l'apprend : sur ce globe où nous sommes, Les lieux ont leur déclin aussi bien que les hommes ! Mais ces fameux revers et ces grands changements , Qu'ont fait naître autrefois le hasard et le temps , Offrent à notre esprit une moins vive image, Que lorsque sous nos yenx un violent orage
T. VIII. l'imagin. I. i5
D'un séjour magnifique a détruit la splendeur,
Et montre sa ruine auprès de sa grandeur.
Voyez ces murs déserts ! là le pompeux Versailles
Etaloit autrefois l'orgueil de ses murailles ;
Là, mille passions, mille vœux à-la-fois.
Les princes et les grands, les députés des rois,
Les intérêts rivaux, les vanités trompeuses.
Sans cesse s'agitoient sur ces routes pompeuses ;
Là, venoit en silence, attendant un coup d'œil.
Aux pieds de la faveur s'agenouiller l'orgueil ;
De là, portée au loin sur la terre et sur l'onde,
La volonté d'un seul faisoit le sort du monde.
Tant d'éclat irritoit l'univers ébloui ;
Un orage a grondé, tout s'est évanoui !
Où sont les attributs de la toute-puissance ,
Cet appareil de gloire et de magnificence?
Le deuil et le silence habitent dans ces lieux ;
A peine un vieux gardien, triste et silencieux,
Dans ces murs, qu'entouroient tant de fières cohortes,
A quelques voyageurs ouvre en pleurant les portes ;
Et l'étranger cherchant ces palais d'autrefois.
Se dit : « G'étoit donc là la demeure des rois ! »
Rêve à tant de malheurs après tant de puissance,
Jette encore une larme, et s'éloigne en silence ('7).
Après ces grands tableaux, pour nos yeux indiscrets Les lieux mystérieux ont encor des attraits ; L'Imagination, ingénieuse à feindre, Embellit les objets que l'œil ne peut atteindre.
GHiÎNT IV. 227
Un auguste mystère entouroit autrefois
Et les temples des dieux et les palais des rois.
Au fond du saint des saints, dans sa gloire invisible,
L'Éternel enfermoit sa majesté terrible,
Et le grand-prêtre seul, une fois tous les ans,
Offroit, au nom du peuple, un solennel encens.
Les monarques d'Asie, adorés par la crainte ,
Habitoient d'un palais l'inabordable enceinte.
Le mystère piquant et la difficidté
Parent encor les arts, l'amour et la beauté :
Eb ! qui de ce ressort ne connoît la puissance?
Que de fois dans les murs de la fière Byzance,
Je m'en souviens encor, d'un œil présomptueux
Contemplant du sérail les murs voluptueux.
Ses murs, ses minarets, ses kiosques, ses portiques.
Et leurs globes dorés et leurs cyprès antiques ,
D'un désir imprudent mon esprit excité.
Et par l'air du mystère en secret irrité ,
Malgré ses fiers gardiens, ses portes redoutables,
Brûloit de pénétrer ces nmrs impénétrables
Où veille la terreur à côté du plaisir.
Où la variété réveille le désir :
Dans mon illusion, grilles, tours, janissaires,
Mon œil francbissoit tout ; mes regards téméraires
Osoient percer l'asile où l'indolent orgueil
Flotte entre mille appas et choisit d'un coup d'œil.
Autour de ces sophas où la langueur repose,
•l'aspirai le moka, je respirai la rose ;
228 L'IMAGINVnON.
J'osai plus: dans ces bains ^'ais et mystérieux, Que jamais ne profane un regard curieux, Où cent jeunes beautés, plus belles sans parure, Pour voile à la pudeur donnent leur chevelure, Malgré l'affreux cordon, malgré le sabre nu('^), J'entrai brûlant de voir et tremblant d'avoir vu. L'amom' même chérit les ombres du mystère ; L'amour désenchanté fuit un œil téméraire. Belles , défiez-vous d'un regard curieux ! La beauté s'embellit d'un air mystérieux ; Les désirs ignorants sont vos premières armes ; La beauté dév oilée a perdu de ses charmes ; L'amour le plus aveugle est le plus éloquent ; L'ignorance aux objets prête un charme piquant : Ce qui nous plaît le mieux dans toute la nature, Ce n'est pas ce qu'on voit, c'est ce qu'on se figure. L'ignorance nourrit la douce illusion.
Des Grecs ingénieux l'aimable fiction, Qui donnoit plus d'éclat à la vérité même. Cacha cette leçon sous un heureux emblème. Ij'imprudente Psyché veut voir de près l'Amour; Elle le voit ; le dieu disparoît sans retour : Et Psyché, d'un regard téméraire victime. Déplore, mais trop tard ! son malheur et son crime. Tant d'un dieu prévoyant l'attentive bonté Exprès derrière un voile a mis la vérité; Et cache, dans la nuit d'un nuage qu'il dore. Et les biens qu'on espère et les maux qu'on ignore.
Eh ! pounai-je oublier le site inspirateur, Où l'on goûta des arts l'attrait consolateur ; Témoin de nos travaux, bienfaiteur du génie, De quels heureux moments il charma notre vie ! Là, d'une longue extase on connut les transports ; Là, notre anic en silence amassant ses trésors. D'un long recueillement tout-à-coup a fait naître Ces traits à qui notre art doit sa gloire peut-être. Ces lieux, dont tant de fois on sentit le pouvoir, Quels cœurs reconnoissants n'aiment à les revoir i* IMontbar charmoit Buffon , et du bois des Charmettes Jean-Jacques se plaisoit à vanter les retraites ; Et toi, toi, que j'aimai dès mes plus jeunes ans, Meudon, à qui je dois tout l'honneur de mes chants ('9), Que de fois, en hiver, dans tes donjons gothiques, Près d'un foyer, nourri de tes chênes antiques , Seul, écoutant de loin les vents, les flots, les bois, A leur vaste concert j'associai ma voix ! Que de fois, aux beaux jours, de tes bocages sombres Tu me vis traverser les vénérables ombres ! Hélas ! ces bois sacrés, ces bosquets ne sont plus ; Par le fer destructeur je les vis abattus ; Abattus au printemps! quand tout gros de feuillage (^°), Déjà les verts boutons nmis promettoient l'ombrage : En vain de ces vieux trocrcs les jeunes successeurs De leur nouvel abri m'ont offert les douceurs ; Ils n'ont point inspiré, n'ont point vu mon délire : Ne m'ayant rien appris, je n'ai rien à leur dire ;
Mais ton sol m'est sacré, mais j'y viendrai toujours Demander d'heureux vers, et sur-tout d'heureux jours.
Des divers lieux sur nous j'ai chanté l'influence ; Presque tous de nos cœurs empruntent leur puissance : Ceux où l'astre du jour et l'homme sont absents, Seuls, par leur propre force, agissent sur nos sens. A peine l'œil entrouvre une foible paupière, Il veut voir son semblable, il veut voir la lumière : La pensée, il est vrai, connoît peu de déserts. Si l'on ne voit point l'homme et ses traits toujours chers, On voit ses monuments ; les champs et la verdure Nous parlent des bienfait!, des soins de la nature : Tantôt d'une rivière on suit les longs détours ; L'on voyage avec elle et l'on poursuit son cours. Mais quand l'homme accablé, qu'un long ennui désoie, Ne voit ni les humains, ni rien qui le console, Sa double solitude épouvante son cœur.
Sous les cieux africains voyez le voyageur. Des sables de Rosette, ou des landes du Caire, Traverser lentement l'espace solitaire (' ') ; Les torrents de poussière, et les vents enflammés, Et la terre, et les eaux contre lui sont armés ; Mais de ces champs poudreux la chaleur est moins rude Que cette désolante et longue solitude.
L'ennui, le triste ennui quTmesure le temps, Éternise ses jours, ses heures, ses instants. Flétrie au seul aspect de ces lieux effroyables, L'Imagination expire sur ces sables ;
Il se traîne, il épuise un reste de vigueur,
Lorsqu'au lever du joiu', ô sui'prise ! ô bonheur !
D'un obélisque au loin il découvre le faîte,
Les kiosques des pachas, les temples du prophète.
De palmiers, d'orangers des bois délicieux,
Que le désert encore embellit à ses yeux.
C'est là qu'un doiLx repo-;. acheté par ses peines,
L'attend sous ces berceaux, au bord de ces fontaines,
Où, sur un mol amas de coussins fastueux.
Le superbe Ottoman, triste et voluptueux.
Enivré de ces sucs dont la vertu linspire.
De ses rêves charmants entretient le délii'e (--);
Ou dans son beau harem achève cii paix le jour,
Pressé par le desu-, et jamais par lamour.
Moi-même, que séduit cette riante scène,
A ces bords enchantés je m arrache avec peine ;
Mais ma muse m'appelle en des déserts nouveaux.
Vovez-vous ce navire attendu sur les eaux ; Tout est prêt : lair fraîchit, la voile s'enfle ; Éole S'amuse en se jouant de chaque banderole ; L'enfant pour la saisir vers elle étend les bras ; Autour des voyagem's dont on retient les pas. De pai'euts et d'amis un groupe tout en larmes, D'un adieu prolongé goûte les tristes chai^mes ; Et, du sonuuet d un roc élevé dans les airs, Suit long-temps le vaisseau qui s'enfuit sur les mers.
Sur ce vaste élément, d abord lame enhardie Se croit indépendante et se sent agi'andie ;
232 * L'IMAGIINATION.
Il semble qu'étendant son vol illimité,
Dieu même l'associe à son immensité.
Mais, hélas! le bonheur demande peu d'espace :
De ce désert sans fin l'homme bientôt se lasse ;
Solitaire, à l'aspect de l'immense horizon,
Bientôt dans son navire il croit voir sa prison.
Ses tristes compagnons qui languissent ensemble ,
Ce n'est point le penchant, le choix qui les rassemble ;
Leur ennui mutuel redouble son ennui ;
Il habite auprès d'eux, et vit seul avec lui.
Ah ! quand pourront ses yeux entrevoir le rivage]
Quelquefois l'abusant par une fausse image,
L'Imagination, dans un lointain confus,
Lui montre un port, des tours, qui bientôt ne sont plus :
Leur fantôme trompeur s'efface comme un songe ,
Et l'immense océan devant lui se prolonge.
Il faut entendre encor le bruit des matelots,
Des cordages, des mâts, et des vents, et des flots;
Toujours les cieux, toujours les noirs gouffres de l'onde,
Et l'aquilon grondant sur la vague qui gronde.
Hélas ! où sont ses champs, ses bois, ses prés fleuris.
Ses foyers paternels et ses enfants chéris ?
Le regret, au départ, en forma ses supplices ,
L'espérance, au retour, en fera ses délices.
Il part, il vogue, avance, espère, et voit le port.
Ah ! son cœur pourra-t-il suffire à son transport :
Sa fille.. ! en le quittant son adieu fut si tendre !
Que fait-elle à présent? Lasse enfin de l'attendre,
Sur son portrait peut-être elle verse des pleurs ;
Peut-être que sa main le couronne de fleurs ;
Ces tissus, ces trésors que la Perse a vus naître,
Sa femme avec plaisir s'en parera ^eut-être ;
Et ce fils, dernier fruit d'une longue union.
Vit-il ? commence-t-il à bégayer son nom ?
Son simple et vieux pasteur répandra tant de larmes '
A ses arbres grandis qu'il va trouver de charmes !
Cependant les objets semblent se rapprocher ; Il reconnoît ce mont, cet arbre, ce clocher; De moment en moment les tours lèvent leur faîte ; Enfin la rive approche, et son bonheur s'apprête ; Et sur la mer, qui fuit et roule à gros bouillons, Son rapide vaisseau fend les derniers sillons. On aborde : d'un saut il a touché la rive; Le cœur tout palpitant, il s'élance, il arrive, Avec ce vif besoin que donne un long désir. Mais ce n'est pas à moi d'exprimer son plaisir. L'Imagination, dont je peins la puissance, Aime à chanter l'espoir et non la jouissance.
Des solitaires lieux j'ai tracé les effets : O toi, de qui ma muse éprouva les bienfaits. Quand ma voix va chanter le pouvoir des lieux sombres, O nuit ! inspire-moi. Que de fois, dans tes ombres, Recherchant ton silence et non pas ton repos. Et des eaux d'Hippocréne humectant tes pavots, Du délire des vers j'éprouvai les délices ! Du poète, inspiré par tes veilles propices.
Il semble que les chants soient plus doux et plus fiers ;
Pour lui le dieu du jour n'est plus le dieu des vers.
Mais les amants heureux, mais les heureux poètes
Ont seuls droit de se plaire à tes scènes muettes.
Tout être avec regret voit mourir la clarté;
Alors mon chien me jette un regard attristé,
L'instinct des plantes même en chérit Tinfluence,
Et la fleur du soleil pleure encor son absence ;
Tout bénit ses faveurs; mais l'homme, enfant des dieux.
L'homme, avant tout, chérit ce flambeau radieux ;
Il veut voir ses rayons, il veut sentir sa flamme.
Et ce besoin des sens est un besoin de Tame :
Cet astre hem-eux console et charme no§ ennuis.
Que je plains la douleur dans le calme des nuits '
Ah ! que la nuit alors , jointe à la solitude,
De l'homme délaissé nourrit l'inquiétude !
L'absence des objets rend ses maux plus présents ;
Rien n'en distrait son cœur, son esprit, ni ses sens.
Exhalant en soupirs sa tristesse farouche.
De sa longue insomnie il tourmente sa couche ;
Il se roule, il se lasse à chercher le repos ;
Tout son sang embrasé précipite ses flots,
Jusqu'à l'heure où l'Aurore, humide de rosée.
Apporte un peu de calme à son ame épuisée ;
Et, chassant de la nuit les funèbres vapeurs,
Rend et le jour au monde, et l'espérance aux cœurs.
Quels intrépides cœurs, quels courages célèbres.
N'ont été quelquefois émus par les ténèbres !
Quand du fer, de l'airain, le brillant appareil
Éclate et resplendit aux rayons du soleil,
Le soldat, avec joie, affronte les tempêtes :
Les dangers sont des jeux, les combats sont des fêtes ;
Mais quand la nuit répand sa ténébreuse horreur.
Quand l'œil ne peut juger l'objet de sa terreur.
Alors tout s'exagère à notre ame tremblante ;
Le danger moins connu cause plus d'épouvante.
Sur-tout, lorsque perdu dans un lieu ténébreux.
L'homme seul reste en proie à ses pensers affreux ;
Ah ! que la nuit alors, jointe à la solitude.
De l'ame délaissée accroît l'inquiétude !
De ce comble d'effroi, de ces scènes d'horreur.
Un exemple terrible effraie encor mon cœur.
Sous les remparts de Reme et sous ses vastes plaines Sont des antres profonds, des voûtes souterraines Qui, pendant deux mille ans, creuséf ng.r les humains. Donnèrent leurs rochers aux palais des Romains ; Avec ses rois , ses dieux et sa magnificence , Rome entière sortit de cet abîme immense. Depuis, loin des regards et du fer des tyrans. L'église encor naissante y cacha ses enfants , Jusqu'au jour où du sein de cette nuit profonde. Triomphante , elle vint donner des lois au monde , Et marqua de sa croix les drapeaux des Césars. Jaloux de tout connoître, un jeune amant des arts (^^^), L'amour de ses parents, l'espoir de la peinture, Brûloit de visiter cette demeure obscure.
De notre antique foi vénérable berceau (^^). Un fil dans une main , et dans l'autre un flambeau, Il entre ; il se confie à ces voûtes nombreuses Qui croisent en tous sens leurs routes ténébreuses. Il aime à voir ce lieu, sa triste majesté, Ce palais de la nuit, cette sombre cité, Ces temples où le Christ vit ses premiers fidèles, Et de ces grands tombeaux les ombres éternelles. Dans un coin écarté se présente un réduit. Mystérieux asile où l'espoir le conduit. Il voit des vases saints et des urnes pieuses, Des vierges, des mart^^rs dépouilles précieuses ; Il saisit ce trésor; il veut poursuivre. Hélas ! Il a perdu le fil qui conduisoit ses pas ; Il chercLe, mais en vain ; 41 s'égare, il se trouble ; Il s'éloigne , il revient , et sa crainte redouble ; Il prend tomfes chemins que lui montre la peur ; Enfin de route en route , et d'erreur en erreur. Dans les enfoncements de cette obscure enceinte. Il trouve un vaste espace , effrayant labyrinthe , D'où vingt chemins divers conduisent alentour. Lequel choisir? Lequel doit le conduire au jour i* Il les consulte tous, il les prend, il les quitte ; L'effroi suspend ses pas, l'effroi les précipite : Il appelle ; l'écho redouble sa frayeur ; De sinistres pensers viennent glacer son cœur. L'astre heureux qu'il regrette a mesuré dix heures Depuis qu'il est errant dans ces noires demeures ;
Ce lieu d'effroi, ce lieu d'un silence éternel,
En trois lustres entiers voit à peine un mortel ;
Et pour comble d'effroi, dans cette nuit funeste,
Du flambeau qui le guide il voit périr le reste.
Craignant que chaque pas, que chaque mouvement,
En agitant la flamme, en use l'aliment.
Quelquefois il s'çirrête et demeure immobile .
Vaines précautions ! Tout soin est iiiutile ;
Ij'heure approche, et déjà son cœur épouvanté
Croit de 1 affreuse nuit sentir l'obscurité.
Il marche, il erre encor sous cette voûte sombre ;
Et le flambeau mourant fume et s'éteint dans l'ombre.
Il gémit; toutefois d'un souffle haletant.
Le flambeau ranimé se rallume à l'instant.
Vain espoir ! par le feu la cire consumée,
Par degrés s'abaissant sur la mèche enflammée,
Atteint sa main souffrante , et de ses doigts vaincus
IjCS nerfs découragés ne la soutiennent plus :
De son bras défaillant enfin la torche tombe.
Et ses derniers rayons ont éclairé sa tombe.
O toi, qui d'Ugolin traças l'affreux tableau,
Terrible Dante, viens, prête-moi ton pinceau (^^)!
Prête-moi tes couleurs ; peins, dans ces noirs dédales,
Dans la profonde horreur des ombres sépulcrales,
Ce malheureux qui compte un siècle par instants.
Seul... ah ! les malheureux ne sont pas seuls long-temps ;
L'Imagination , de fantômes funèbres
Peuple leur solitude et remplit leurs ténèbres.
238 LIMAGINATION.
L'infortuné déjà voit cent spectres hideux ;
Le délire brûlant, le désespoir affreux,
La mort... non cette mort qui plaît à la victoire.
Qui vole avec la foudre, et que pare la gloire.
Mais lente, mais horrible, et traînant par la main
La faim qui se déchire et se ronge le sein.
Son sang, à ces pensers, s'arrête dans ses veines.
Et quels regrets touchants viennent aigrir ses peines?
Ses parents, ses amis qu'il ne reverra plus!
Et ces nobles travaux qu'il laissa suspendus !
Ces travaux qui dévoient illustrer sa mémoire.
Qui donnoient le bonheur et promettoient la gloire '
Et celle dont l'amour, celle dont le souris
Fut son plus doux éloge et son plus digne prix !
Quelques pleurs, de ses yeux, coulent à cette image,
Versés par le regret, et séchés par la rage.
Cependant il espère, il pense quelquefois
Entrevoir des clartés, distinguer une voix.
Il regarde, il écoute. Hélas ! dans l'ombre immense,
Il ne voit que la nuit, n'entend que le silence,
Et le silence encore ajoute à sa terreur.
Alors, de son destin sentant toute l'horreur.
Son cœur tumultueux roule de rêve en rêve ;
Il se lève , il retombe , et soudain se relève ;
Se traîne quelquefois sur de vieux ossements ,
De la mort qu'il veut fuir horribles monuments !
Quand tout-à-coup son pied trouve un léger obstacle
Il y porte la main... O surprise ! ô miracle !
Il sent, il reconnoît le fil qu'il a perdu, Et de joie et d'espoir il tressaille éperdu. Ce fil libérateur, il le baise, il l'adore. Il s'eu assure, il craint qu'il ne s'échappe encore; Il veut le suivre, il veut revoir l'éclat du jour. Je ne sais quel instinct l'arrête en ce séjour. A l'abri du danger, son aine encor tremblante Veut jouir de ces lieux et de son épouvante. A leur aspect lugubre, il éprouve en son cœur Un plaisir agité d'un reste de terreur ; Enfin, tenant en main son conducteur fidèle. Il part, il vole aux lieux où la clarté 1 appelle. Dieux ! quel ravissement, quand il revoit les cieux Qu'il croyoit pour jamais éclipsés à ses yeux ! Avec quel doux transport il promène sa vue Siu" leur majestueuse et brillante étendue ' La cité, le hameau, la verdure, les bois. Semblent s'offrir à lui pour la première fois ; Et, rempli d'une joie inconnue et profonde, Son cœur croit assister au premier jour du monde.
•* -'DD 'CHANT QUATRIÈME
(') Je vole, je m'enfonce aux lieux où laNorwége Entasse jusqu'aux cieux ses colonnes de neige . V>i^ -^ Aux champs de SLbérie, aux bords où de Thulé * La mer bat en grondant le rivage ébranlé.
La Norwége est couverte de montagnes , moins hautes que les Alpes et les Pyrénées, mais qui présentent presque partout un aspect très pittoresque. Leurs immenses forêts de sapins fournissent des mâts et des bois de construction a toute l'Europe, et pendant la moitié de l'année, ces grands arbres semblent véritablement élever jusqu'au ciel des colonnes et des pyramides de neige. Les volcans d'Islande offrent un spectacle qui frappe encore plus vivement l'imagination. La nature a répété sur ces côtes glacées les phénomènes effrayants qvi'on trouve sur les beaux rivages de la Sicile. L'Etna est ici, sous le nom du mont Hekla, non point avec les riches campagnes qui forment sa base aux environs de Catane, non point avec les superbes châtaigniers qui couvrent ses flancs, mais avec son sommet couvert de cendre et de neige , avec son vaste cratère qui vomit souvent des laves et des flammes. Charybde est beaucoup moins redoutable que le fameux gouffre de Malstroëm , situé plus près de la Norwége que de l'Islande, vers la petite ile de Loffoden. Il engloutit les baleines, quelquefois même les vaisseaux. « Enfin , dit un voyageur célèbre dans le Nord , tous les phénomènes les plus curieux dispersés sur le globe, sont comme entassés et réunis en Islande. Les éléments des
T. VIII. L IMAGIS. l. 16
corps et les causes les plus opposées y paroissent dans un combat et dans un travail perpe'tuel, et surpassent, par leurs effets, tout ce que Fimagination la plus désordonnée pourroit enfanter pour épouvanter les hommes. Plusieurs volcans vomissent fréquemment des torrents de lave et de fumée. L'île est couverte de leurs débris accumulés depuis des siècles; et des rochers énormes, des monts entiers se présentent entassés et bouleversés les uns sur les autres, par l'effet de leurs terribles explosions, et par les tremblements de terre qui les précèdent ou les accompagnent. D'immenses glaciers s'offrent aux yeux, tantôt éblouissant et aveuglant le spectateur qui a gravi sur leur cime, tantôt n'offrant qu'un aspect grisâtre et terreux qui déguise leur nature. Du sein de ce sol, couvert de frimas et de neige, sort une quantité innombrable de sources sulfureuses et bouillantes, qui, quelquefois jaillissent en mugissant du milieu des plaines ou des collines , et s'élancent perpendiculairement à une prodigieuse hauteur, et quelquefois aussi coulent sans bruit du sommet des montagnes, et creusent des ravins étroits et profonds dans les glaces éternelles qui les cachent. Des cavernes immenses et des masses régulières de colonnes basaltiques se voient de toutes parts : des îles de glace qui se détachent du pôle, et sur lesquelles voyagent des troupes d'ours amphibies, viennent fondre sur la partie septentrionale de l'Islande, entraînent par leur épouvantable choc des rocs et des promontoires avancés, font disparoître des îlots, et, se fixant ensuite sur la côte, bloquent de leur masse resplendissante une vaste contrée pendant plusieurs mois, et y répandent, avec les animaux féroces qu'elles ont transportés , le froid et la famine. Quelquefois des pins et d'autres arbres résineux que les flots charient en grand nombre, s'allument par le frottement des glaçons qui s'entre-choquent ; et le feu et la fumée qu'ils produisent, font croire aux simples habitants de ces contrées, que les glaces même ont la propriété de s'enflammer. Souvent les
phoques, les baleines, les cachalots, les grands cëtac'ées qui se plaisent dans ces mers septentrionales, périssent froisse's et étouffés par le choc des places errantes , et leurs cadavres , jetés sur le rivage, deviennent pour les habitants un foible dédommagement des désastres produits par la cause qui les leur procure. Il ne se passe presque pas de nuit que des aurores boréales n'éclairent ces scènes majestueuses, dont elles augmentent par leur lumière éclatante l'horreur et la sublimité. Rarement elles présentent, comme dans les parties plus méridionales de l'Europe , un horizon rouge et immobile ; mais elles se jouent avec des couleurs jaunes, vertes et pourpres enflammées, tantôt ondoyantes, tantôt en forme de fusées. D'autres météores non moins singuliers y sont aussi fréquents. Les parhélies y font voir jusqu'à deux et trois soleils. On aperçoit souvent des cercles autour de la lune ; et une illusion d'optique y fait paroître les îles , les rochers, les villages éloignés, plus éfevés qu'ils ne sont. Indéjîcndamment des feux follets, des étoiles volantes et autres météores de ce genre, on voit fréquemment des globes enflammés qui s'agitent dans les airs, et des lueurs dans les flocons de neige qui tombent. Quelquefois, dans les vents impétueux, le ciel et la terre paroissent tout en feu; le tonnerre, cependant, se fait rarement entendre : mais les vents d'est et de sud-est enlèvent une poussière volcanique noire , qui obscurcit , pendant une heure ou deux , certaines parties de l'île, qui se trouvent en un itîstant couvertes de cette cendre stérile. Les saisons sont très inconstantes, et le climat offre une variation prodigieuse. Le mercure y gèle fréquemment en hiver, et le theiniomètre y monte en été, jusqu'à io3 et io4 degrés thermomètre de Fahrenheit), chaleur très forte, même poj^r la latitude de Paris. Souvent, à la fin de juin, il gèle à glace pendant la nuit; et le jour, avant et après cette gelée, on a vu le thermomètre monter à plus de yo degrés. On ne doit pas oublier de remarquer que l'aiguille aimantée varie sur la
plupart des montagnes d'Islande, qu'elle n'a plus de direction déterminée , et que l'aurore boréale produit aussi le même effet. » {Voyages cTOlafsen en Islande, 1772.)
(^) Je vole, avec Horace, aux vergers de Tibur ; Aux lieux où l'Anio, dans sa chute rapide, Verse au loin la fraîcheur de sa poussière humide, etc.
La chute du Rhin à Schaffouse et les nombreuses cascades de la Suisse et du Valais produisent des effets plus ou moins agréables ou imposants. Le saut du Niagara les surpasse toutes par la hauteur de sa chute et l'immense volume de ses eaux : mais nulle part la mémoire et l'imagination ne sont aussi doucement émues , qu'à l'aspect de la grande cascade et des cascatelles de Tivoli. Horace avoit raison de dire ( I , carm. vu ) :
Me nec tam patiens Lacedœmon , Nec tatn Larissae percussii campus opimae
Quam domus Albnneae resonantis.
Et prœceps Auio , ac Tiburni lucus , et uda
Mobilibus pomaria rivis.
Mais Sparte et les travaux de sa jeunesse ardente
A mes yeux offrent moins d'attraits; J'aime mieux et Larisse et ses riches guérets Que la fraîche Albunée et sa grotte bruyante ; L'Anio , qui des monts précipite ses eaux, Tibur et ses vergers qu'arrosent vingt ruisseaux. De Vaillt.
Tous les voyageurs ont essayé de décrire ce site enchanteur. « Comme ce fleuve en se précipitant, dit l'un d'entre eux, se briseront entier en écume! comme il repousse les rayons de la lune sur ces arbres, sur ces monts, sur cet abîme, sur ces belles colonnes corinthiennes du temple de Vesta, revêtues de la clarté la plus douce et la plus pure! Où sont les peintres et les poètes ? » Ainsi tout homme vivement frappé des grandes beautés de la nature, appelle in-
volontairement la peinture et la poésie à son secours, pour en répéter Tima^je et pour en conserver le souvenir. C'est au moins un préjugé en faveur du geni'e communément appelé descriptif, et que Delille appelle avec plus de raison la poésie pittoresque.
(^) Et toi, qui de Sénéque alarmois la sagesse, Que Properce interdit à sa jeune maîtresse, etc.
Les eaiix de Baies étoient un rendez-vous de prostitution , où Tamour se traitoit, à-peu-près, comme dans un mauvais lieu. Properce n'étoit donc que trop fondé à redouter pour sa maîtresse la prolongation d'un pareil séjour. Aussi la presse-t-il fortement (liv. I, élég. xi, v. ij) de l'abandonner au plus tôt: " Hâte-toi, ma Cynthie, d'abandonner le séjour de Baies, ce théâtre de séductions et de ruptures : déserte un rivage, où la chasteté des jeunes filles respire un air empoisonné. Périssent à jamais ces bains, deNenus l'écueil de la pudeur et de l'amour ! "
Tu modo quam primum corruptas desere Baias !
Miritis ista dabunt litora dissidium :
Litora quae fuerant castis inimica puellis.
Ah! pereant Baice crimen amoris aquœ 1
Les eaux de Spa ne donnent pas moins d'inquiétude à notre Properce français , le chevalier Bertin, au sujet de son Eucharis; et, comme l'élégiaque latin, il s'écrie dans son indignation :
0 bains de Spa , source impure et funeste , Puissent les vents et la flamme céleste Vous engloutir sous vos marbres rompus 1 Aux tendres cœurs vons causez trop d'alarmes. Que d'amours vrais et de pudiques charmes, Dans leur saison, vos eaux ont corrompus !
Il est difficile à présent de se faii'e une idée du luxe de Baies, qui étoit devenu proverbe même parmi les Bomains
les plus voluptueux. On accusoit d'épicuréisme, et l'on regardoit comme des hommes efféminés, qui ne conservoient aucune trace des moeurs antiques, ceux qui passoient trop de temps dans ces jardins enchanteurs. Clodius le reprocha plus d'une fois à Cicéron ; et cet orateur illustre, ayant acheté une maison de campagne près de ce délicieux rivage, se fit beaucoup de tort dans l'esprit des plus graves et des plus austères sénateurs. Les volcans, les siècles, les invasions des barbares ont détruit ces palais antiques; mais le cielj la terre, la mer, le paysage, sont toujours les mêmes sur la côte de Baies, et l'aspect de ces ruines célèbres y ajoute encore aux charmes de la rêverie, aux plaisirs de l'imagination, u Je conçois au milieu de ces ruines, écrivoit Dupaty en 1785, je conçois dans l'état même où sont ces rivages, que lorsque ces temples étoient entiers; lorsqu'on y célébroit les fêtes et les mystères de Vénus ; qu'on y sacrifioit à Mercure; que ces thermes, ces étuves, ces bains, tous ces lieux de délices, de santé et de force, étoient incessamment fréquentés ; que tous ces théâtres étoient remplis de l'élite des grands de Rome et des beautés de l'Italie, que ce golfe étoit couvert de voiles de pourpre , de banderoles flottantes et de mâts ornés de fleurs, qui emportoient et remportoient sans cesse, sur une mer jonchée de roses, une jeunesse folâti'e et brillante; qu'enfin à l'heure où le soleil descendoit des cieux, à cette heure la plus corrompue des heures de la soirée , lorsque tout s'abandonnoit ici à la volupté comme à une convenance même du soir et du lieu : oui, je conçois qu'alors ce fut un reproche à faire à Cicéron d'avoir une maison de campagne à Baies ; que Sénèque , en voyageant, craignit d'y dormir une nuit; et que Properce crut sa Cynthie infidèle , dès qu'elle y fut arrivée. Moi-même je trouve ce séjour, quoique tant changé par les siècles et les volcans, quoique désert et semé de ruines qui pendant, tombent et disparoissent incessamment dans les ondes, je le trouve encore dangereux. Il me semble que cet air a re-
tenu quelque chose de son ancienne corruption, dont il n'est pas épuré. Je sens mes pensées s'amollir h ces asjiects, à cette situation, à cette ombre va{jue, léjjère, qui, successivement éteint dans le ciel, sur la mer, sur les montagnes, sur le sommet des arbres, les dernières lueurs du jour : mes pensées s'amollissent sur-tout à ce silence qui se répand de moment en moment sur ces rivages, et du sein duquel s'élève par degrés le touchant concert du soir, composé du bruit mélancolique des rames qui sillonnent des flots éloignés, du bêlement des troupeaux répandus dans les montagnes , des ondes qui expirent en murmurant sur les rochers, du frémissement des feuilles des arbres où les zéphyrs ne se reposent jamais, enfin de tous ces sons insensibles, épars au loin dans les cieux, sur les flots, sur la terre, qui forment en ce moment comme une voix incertaine, comme une respiration mélodieuse de la nature endormie. » {Lettres sur l'Italie. )
(■f) Buvoient et le Falerne cl les larmes du monde.
Delille récitoit un jour ce morceau en présence du poète Lemierre: quand il en fut au vers que nous citons ici, l'auteur d'Hypermnestre l'interrompit en disant : « Cela prouve au moins, que les Romains mettoient quelquefois de l'eau dans leur vin. » Saillie qui ne seroit que plaisamment ingénieuse, si elle ne déceloit peut-être, dans l'auteur du fameux vers du siècle (*), un sentiment de jalousie secrète contre l'auteur de tant de vers qui seront de tous les siècles.
(^) O village charmant ! 6 riantes demeures ,
Où, comme ton ruisseau, couloient mes douces heures; Dont les bois et les prés , et les aspects touchants , Peut-être ont fait de moi le poëte des champs ! Adieu, doux Chanonat , adieu , frais paysages !
Delille se plaît à rappeler dans ses vers le lieu de sa nais-
{') Le trident de Neptune est le sceptre du monde.
sance et le souvenir de ses premières années. C'est un trait de ressemblance déplus avec son illustre modèle. Virjfile nomme souvent sa chère Mantoue , et fait partager aux lecteurs l'attendrissement qu'il éprouve en parlant de sa patrie : mais, plus heureux que notre poète , Virgile a pu y mêler des souvenirs et des intérêts de famille !
(*) Ah ! mon cœur bat à ce seul souvenir !
Je remportai la palme , etc.
Nous nous sommes plu à retracer, dans la Notice^ les nombreux triomphes remportés par Delille dans les coucours généraux de l'Université de Paris : tandis que nous rendions cet hommage classique à sa mémoire, un autre monument s'élevoit en son honneur, au sein même de l'Université, et pour l'émulation des jeunes élèves qui la fréquentent. Le propriétaire de l'ancien collège de ta Marche y (devenu, sous la direction de M. Vautier, l'une des meilleures Institutions de Paris) a converti la classe où professa jadis Delille, en une espèce de sanctuaire, où s'élève son buste, dont madame Delille a honorablement gratifié le maître et les élèves : là sont retracés en style d'inscriptions monumentales, et les premiers triomphes du professeur, et les ouvrages du grand poète : là chaque année les vainqueurs heureux au concours, viennent religieusement déposer leurs couronnes aux pieds de l'écrivain célèbre, qui prit de ce collège même, un essor si brillant vers l'immortalité.
(7) Beaux jours, qu'une autre gloire et de plus grands combats Rappeloient à Villars , mais qu'ils n'effaçoient pas.
Parvenu au plus haut degré des honneurs militaires, Villars aimoit à rappeler ses succès de collège, et les regardoit comme des promesses de la gloire, qui depuis avoient été pleinemAit réalisées. Peu d'hommes sont au-dessus de cette
innocente vanité; mais elle n'e^t pas toujours chez eux comiiK chez Villars, leprincipe4esplus belles actions..Personne n'i- {jnore que ce fjuerrier célèbre fut, pour ainsi dire, l'artisan de sa fortune, par son opiniâtreté h faire toujours au-delà de son devpir. Il déplut quelquefois à Louis XIV, et plus souvent à Louvois, parcequ'il niettoitdans ses discours autantdefranchise et de courage que dans sa conduite. Mais Louis XIV étoit trop grand roi pour ne pas rendre justice à un mérite eminent: et s'il eut en effet quelque répugnance pour Villars, rien n'honore plus son caractère, que la noblesse avec laquelle il imposa silence à des courtisans envieux, qui croyoient avoir pénétré le secret de ses sentiments.
('^) Si le fifre imprudent tait entendre ces airs Si doux à son oreille, à sou ame si chers, C'en est fait, il répand d'involontaires larmes.
Aucun peuple dans l'Europe moderne, n'a porté plus loin que les Suisses cette espèce de patriotisme qui ne permet pas de trouver le bonheur loin du sol natal ; chez eux ce sentiment ne s'éteint jamais, et la plus légère circonstance le réveille avec une violence irrésistible. Dans les régiments suisses qui sont au service des puissances étrangères, en France, en Espagne, en Hollande, même sous le beau ciel de Naples et sur les rives pittoresques des deux Siciles,une chanson, des airs communément appelés Ranz (les vaches, que les laitières suisses chantent en allant à leurs pâturages, suffisent pour attendrir le soldat et l'entraîner à la désertion : aussi est-il sévèrement défendu de les jouer. Ces hommes simples et fidèles ne résistent pas au souvenir de leurs montagnes, asile long-temps inviolable delà paix, des moeurs et de la liberté. On peut juger par cela seul, combien doivent souffrir, ceux que les événements ont poussés par milliers dans les déserts de l'Amérique septentrionale, et qui sont séparés par une mer immense de ces belles collines, de ces vallées délicieuses, de cette terre natale en-