N0TE
fin, où les scènes admirables.de la nature ont frappé leurs premiers regards.
(9) Seul sur ses rocs arides,
Pliiloctéte maudit le sort et les Atrides ;
Mais faut-il s'arracher à ces horribles lieux? ,
Il regrette son antre , et lui fait ses adieux. ^ ^^
Il n'y a peut-être rien de plus touchant dans la tragédie ancienne , que les adieux de Pliiloctéte (v. i45 et suiv.) prêt à quitter Lemnos. La Harpe regrettoit vivement que la sévérité de notre goût, qui exige impérieusement la fin d'un ouvrage dramatique, dès que le nœud principal est coupé, l'eût forcé de supprimer cette dernière scène, dans sa traduction du chef-d'œuvre de Sophocle; mais il est douteux qu'il eût égalé, même en vers harmonieux, la prose éloquente de Fénélon. « O heureux jour ! douce lumière, tu te montres enfin après tant d'années ! Je t'obéis, je pars, après avoir salué ces lieux. Adieu, cher antre; adieu, nymphes de ces prés humides : je n'entendrai plus le bruit sourd des vagues de cette mer; adieu, rivages où tant de fois j'ai souffert les injures de l'air; adieu, promontoires où Echo répéta tant de fois mes gémissements ; adieu , douces fontaines qui me fûtes si amères; adieu, ô terre de Lemnos! laisse-moi partir heureusement, puisque je vais où m'appelle la volonté des dieux et de mes amis. » ( Télémaque^ liv. XV. )
('") Que j'aime ce mortel, qui, dans sa douce ivresse, Plein d'amour pour les lieux où jouit sa tendresse , De ses doigts, que paroient des anneaux pre'cieux. Détache un diamant, le jette, et dit: « Je veux Qu'un autre aime après moi cet asile que j'aime, Et soit heureux aux lieux où je le fus moi-même ! "
Ce trait, plein de délicatesse et de sentiment, est attribué à milord Albermale, le même qui, voyant sa maîtresse occupée à regarder fixement une étoile, lui dit ce mot char-
m;Hit : 3> la reijardez pas tant, ma clière, je ne pourrais pas vous la donner,
(") O charme de mon cœur, le tien est-il paisible?
Tout le monde reconnoîtra dans ces vers une des lettres les plus éloquentes de la Nouvelle Héloise, celle qui contient les détails de cette promenade dangereuse où Saint- Preux et Julie retrouvent , sur les rochers de Meillerie , ]çs monuments de leurs premières amours. " Quand nous eûmes atteint ce réduit , et que je l'eus quelque temps contemplé: «Quoi, dis-je à Julie en la regardant avec un œil humide, votre cœur ne vous dit-il rien ici, et ne sentez-vous pas quelque émotion secrète à Faspect d'un lieu si plein de vous? » Alors, sans attendre sa réponse, je la conduisis vers le rocher, et lui montrai son chiffre gravé dans mille endroits, et plusieurs vers de Pétrarque et du Tasse , relatifs à la situation où j'étois en les traçant. En les revovant moi-même après si long -temps, j'éprouvai combien la présence des objets peut ranimer puissamment les sentiments violents dont on fut agité près d'eux. Je lui dis avec un peu de véhémence : <; O Jidie ! éternel charme de mon cœur ! voici les lieux où soupira jadis pour toi le plus fidèle amant du monde: voici le séjour où ta chère image faisoit son bonheur et préparoit celui qu'il reçut enfin de toi-même. On n'y voyoit alors ni ces fruits, ni ces ombrages ; la verdure et les fleurs ne tapissoient point ces compartiments; le cours de ces ruisseaux nen formoit point les divisions ; ces oiseaux n'y faisoient point entendre leurs ramages; le vorace épervier, le corbeau funèbre et l'aigle terrible des Alpes, faisoient seuls retentir de leurs Cris ces cavernes ; d'immenses glaces pendoient à tous ces rochers ; des festons de neige étoient le seul ornement de ces arbres : tout respiroit ici les rigueurs de l'hiver et l'horreur des frimas : les seuls feux de mon cœur me rendoient ce lieu supportable , et les jours entiers s'v passoient à penser à toi.
Voilà la pierre oîi je m'asseyois pour contempler au loin ton heureux séjour; sur celle-ci fut écrite la lettre qui toucha ton cœur; ces cailloux tranchants me servoient de burin pour tracer ton chiffre; ici, je passai le torrent glacé pour reprendre une de tes lettres qu'emportoit un tourbillon ; là, je vins relire et baiser mille fois la dernière que tu m'écrivis ; voilà le bord où , d'un œil avide et sombre, je mesurois la profondeur de ces abîmes; enfin, ce fut ici qu'avant mon triste départ, je vins te pleurer mourante et jurer de ne pas te survivre. Fille trop constamment aimée , ô toi pour qui j'étois né ! faut-il me retrouver avec toi dans les mêmes lieux, et regretter le temps que je passois à gémir de ton absence!.... » J'allois continuer; mais Julie, qui me voyant approcher du bord , s'étoit effrayée et m'avoit saisi la main, la serra sans mot dire, en me regardant avec tendresse et retenant avec peine un soupir; puis tout-à-coup détournant la vue et me tirant par le bras : u Allons-nousen , mon ami , me dit -elle d'une voix émue , l'air de ce lieu n'est pas bon pour moi. » Je partis avec elle en gémissant, mais sans lui répondre, et je. quittai pour jamais ce triste réduit, comme j'aurois quitté Julie elle-même. "
Nouvelle Héldise , part, iv, Ictt. xvii.
(") Ces dômes, ces degrés dans les airs suspendus, Conduisant au sommet d'une tour qui n'est plus , Et ces autels sans culte, et leurs saints sans oracles, Dont la vieille légende a vanté les miracles.
On peut comparer cette description d'une antique abbaye à celle qui se trouve dans le poème des Jardins. Ici l'auteur, fidèle aux convenances de son sujet, réunit dans son tableau tous les détails qui parlent à la mémoii-e et à l'imagination ; mais il y a dans les Jardins un trait qui me paroît plus touchant, et qui peut-être eût été mieux placé dans ce poème.
Là, dans la solitude en ruvaiu caaré.
<)iiclqiiet'ois vous croirt^, au déclin d'un jour somhri,' , D'une lléloïse m pleurs entendre gémir l'ombre.
C'est là, bien certainement, un des effets les plus naturels de la puissance des lieux sur l'imagination, et je re- (jrette que Uelillc, qui l'a si bien senti et si bcurcusementj^ exprimé, n'ait pas réservé ces vers pour la place qui leur convenoitle mieux, quoiqu'ils soient d'ailleurs très bien à celle où il les a mis.
{'^) Tout cet asile enfin, séjour de pénitence.
D'orgueil, de piété, de savoir, d'ignorance, etc.
Nous avons en prose plusieurs morceaux dans le même genre. Sans chercher à établir aucune comparaison, qu'on nous permette de citer ici quelques passagesd'unedescription des ruines de la Thébaïde', cette terre qui offre tant de souvenirs sacrés et profanes.
"L'ermite s'avance au milieu des décombres, les chrétiens le suivent ; ils regardent autour d'eux, et contemplent, sans pouvoir se lasser, ces colonnes éparses, brisées, ces pilastres entassés, ces vestiges d'une magnificence passée, et ces innombrables débris qui étonnent l'imagination par leur grandeur, comme ils attristent l'ame par leur ruine. li Hélas ! mon père, s'écrie l'un des guerriers, cette nef auguste qui subsiste encore en partie, ce double rang de piliers et cette arcade si élevée, que l'œil se fatigue à en mesurer la hauteur, tout cela aussi se détruira- t-il? » Il dit, et du sein du silence qui régne dans ces vastes ruines, une pierre ébranlée se détache, tombe et lui répond: à cette voix de la destruction, tous les assistants prennent une contenance morne et lugubre; l'ermite s'arrête, et élevant ses deux bras au-dessus de sa tête, il s'éci'ie avec un accent animé : u Autrefois ce temple fut debout , il fut habité par de pieux solitaires, dont les saintes hymnes se confondoient chaque jour avec celles des anges. Voici la grotte de son l^ondateur, de saint Jean Callimaque, qui s'y retiroit pour
y pleurer sur les crimes du inonde, et désarmer en sa faveur la colère céleste; alors on n'approchoit de cett^lace qu'avec un cœur plus pur, une foi plus ardente ; mais l'impie n'a fait que paroître, et tout s'est écroulé. La mort a frappé les serviteurs de Dieu; les sacrés cantiques ont cessé, et le silence et la destruction se sont emparés de cette demeure désolée ; encore un peu de temps, et la seule voix qui retentit dans ses ruines s'éteindra aussi ; encore un peu de temps, et ce corps miséi'able retournera en poudi^e comme ces colonnes qui rampent sur la terre après avoir touché jusqu'aux cieux. "
Ce morceau n'est qu'un fragment d'une plus longue description : il est tiré du roman de Matlnlde qui , malgré quelques légers défauts, a placé son auteur (madame Cottin) au rang de nos plus aimables écrivains.
('^) Toute la France en pompe y caclia Mirabeau.
Cet homme extraordinaire s'éteignit entre les bras de ses amis, dans la matinée du i avril 1791. Aucune idée religieuse ne se mêla à ses derniers moments ; il professoit le matériaUsme le plus décidé. L'enthousiasme public prépara son apothéose. Les spectacles furent fermés ; un cortège, dont les rangs occupoient un espace de plus d'une lieue, honora ses obsèques: son oraison funèbre fut prononcée par Cérutti; et son corps fut déposé au Panthéon, qu'un décret venoit d'assigner pour demeure aux grands hommes dont s'enorgueilliroit la France. Mais ces mêmes restes furent ignominieusement arrachés de leur dernier asile, dispersés avec outrage par la populace de 1793, et remplacés par ceux de l'exécrable Marat, traînés bientôt après à l'égout Montmartre, par les mêmes hommes qui venoient de décerner à ce monstre les honneurs de cette incroyable apothéose.
C) Hélas ! ce goût si pur, cette noble élégance , Des empires mûris marquent la décadence...
Un écrivain remarquable'par la profondeur de sa pensée et la vigueur de son expression, presque toujours éloquente et grave, quelquefois brillante et concise, l'auteur de la Législation primitive , a dit quelque part: «Les nations commencent et recommencent dans les tentes, même celles qui finissent dans les boudoirs. » C'est l'abrégé de l'histoire de France, à la fin du dix-huitième siècle. La première partie de cette observation convient également aux anciens Romains, et je la trouve dans ces beaux vers de Delille, où les soupers de Mécènes, le luxe des Césars, ce gottt si pur, cette molle élégance dans \es arts et dans les mœurs, sont présentés comme les avant-coureurs d'une décadence prochaine.
('*') Le génie éploré de ces fameux remparts
Distingua dans la foule un jeune amant des arts...
M. le comte de Choiseul-Gouffier, auteur du Voyage pittoresque de la Grèce, vin des plus beaux monuments élevés parU'opulence et le pouvoir, à la gloire des arts et des lettres. L'Europe savante jouit enfin du second volume de cet ouvrage, trop long-temps Interrompu par les inalheurs de la révolution. Delille avoit suivi M. de Choiseul jusqu'à Constantinople; il avoit été le témoin de ses infatigables recherches ; il connoissoit mieux que personne la pureté de son goût, la noblesse de^sen caractère, et sa passion pour tous les beaux-arts, qui le rendoit digne de les protéger. Il voulut lui rendre un hommage éclatant; et dans la séance publique de l'Académie française pour la réception de M. de Choiseul , il lut ce fragment sur la Grèce et l'ancienne Rome, qui rappeloit avec tant de grace et de vérité les titres du récipiendaire. Les vers de Delille furent écoutés avec transport et recueillis avec avidité; lui-même, il les a souvent répétés depuis dans les sociétés les plus brillantes , et
\ on peut se convaincre aisément , par la lecture de quelques ouvrages plus récents, que cette partie du poëme de V Imagination étoit connue dep*uis fort long-temps.
('7) Jette encore une larme , et s'éloigne en silence.
La destruction des bosquets de Versailles avoit déjà coûté des regrets, et inspiré des vers charmants à Delille(*). Mais ce ne sont plus les pompes du luxe champêtre dont il déplore ici la perte, c'est la demeure dés rois indignement violée , livrée à tous les genres de profanation , et condamnée à périr sous ses propres ruines, jusqu'à ce qu'il se présentât un acheteur assez riche et assez barbare pour anéantir ces ruines même. Miraculeusement échappé à une destruction qui sembloit inévitable , ce beau palais attire encore aujourd'hui l'adniiration des étrangers : mais rien ne peuple sa vaste solitude, qu'un mélange étonnant de souvenirs glorieux et pénibles à-la-fois ; et le Français se demande : Il Quand reviendront nos rois rendre à ce magnifique séjour sa dignité première, et son plus bel ornement! »
C**) J'osai plus : dans ces bains frais et mystérieux ,
Que jamais ne profane tin regard curieux , p
Oil cent jeunes beautés , plus belles sans parure , Pour voile à la pudeur donnent leur chevelure, Malgré l'affreux cordon, malgré le sabre nu. J'entrai brûlant de voir et tremblant d'avoir vu.
Il est, je crois, inutile d'avertir que le poète n'a vu ce tableau voluptueux que des yeux de l'imagination. Jamais un Européen, peut-être même jamais aucun musulman n'a pénétré dans un bain de femmes turques: l'idée d'une mort inévitable protège le mystère de ces réunions, sans qvi'il soit nécessaire de placer, à l'extérieur, des gardes armés de sabres et de cordons. Quelques femmes chrétiennes, distinguées par le rang et l'influence de leurs maris auprès de la cour ottomane, ont seules joui du spectacle singulier que
(*) Poëme des Jardins, ch. II.
présentent ces bains. On en trouve une dc^scription charmante dans les lettres de miladi Monta^jue. «Les bains, dit-elle, étoient pleins de femmes. Ils sont construits en pierre, et ont la forme de dômes. Le jour ne vient que d'en haut, mais ils n'en sont pas moins bien e'clairés. Cinq dômes communiquent ensemble. Le plus près du dehors est moins {>Tand que les autres; il sert d'antichambre, et c'est là que se tient la portière... La pièce qui suit est fort gfrande; elle est pavée en marbre; tout autour sont des bancs fort bas , également de marbre, en forme de sophas, les uns au-dessus des autres. Cette salle contient quatre fontaines d'eau froide qui tombe d'abord dans des cuves de marbre, et coule ensuite sur le plancher par une rigole pratiquée pour être conduite jusqu'à la pièce suivante, qui est un peu moins grande que celle-ci. Elle est tellement remplie d'une vapeur chaude et sulfureuse qui vient des bains voisins, qu'il seroit impossible d'y rester avec ses habits. Les deux autres dômes ou chambres voûtées contiennent les bains chauds, et dans l'une des deux passe un tuyau d'eau froide, dont on peut tourner le robinet à volonté pour tempérer
la chaleur et l'amener au degré que Ton veut
«tLês premiers sophas se couvrirent de coussins et de riches tapis, sur lesquels ces femmes se placèrent. Ceux de derrière furent occupés par leurs esclaves, qui se mirent à les coiffer. Il m'a semblé qu'il n'y avoit aucune distinction de rang. Toutes les baigneuses étoient absolument nues; rien ne cachoit leurs beautés ni leurs défauts : mais il ne leur échappoit aucun geste indécent, aucune posture lascive; leur démarche et leurs mouvements avoient une certaine gr^e Tioble et majestueuse , telle que Milton nous peint celle de la mère du genre humain. Quelques unes d'entre elles ont des formes aussi parfaites que ces déesses sorties du pinceau du Guide et du Titien. La plupart, dont la peau est d'une blancheur éblouissante, parées seulement de leurs beaux cheveux, dont les tresses tomboient sur leurs
T. vm. l'imagin. 1. 17
épaules, et qui étoient parsemés de perles et de rubans, me représentoient parfaitement les Graces.... Il y auroit beaucoup à gagner pour le talent d'un peintre, s'il voyoit tant de belles femmes nues dans différentes attitudes , les unes travaillant, les autres causant ensemble; celles-ci prenant du café ou du sorbet, celles-là négligemment couchées sur des carreaux: leurs esclaves, qui sont ordinairement de jolies fdles de dix-sept ou dix-huit ans , sont occupées à tresser leurs cheveux de toutes sortes de manières très agréables. Elles sont là comme des hommes sont dans un café ; on y dit toutes les nouvelles de la ville, les anecdotes un peu scandaleuses, etc. Les femmes prennent ce divertissement une fois par semaine, et restent ainsi nues quatre ou cinq heures, sans gagner de rhumes, quoiqu'en quittant un lieu aussi chaud , elles passent dans des chambres qui ne le sont point du tout, etc., etc. Andrinople, avril 1777. »
('9) Meudon , à qui je dois tout l'honneur de mes chants.
Mesdames, tantes de Louis XVT et de ses augustes frères, avoient donné à Delille un logement dans l'ancien château de Meudon qui leur appartenoit ; et c'est là qu'il composa ses plus beaux ouvrages. Sa muse reconnoissante ne perd aucune occasion de rappeler le bienfait, pour payer à ses illustres bienfaitrices l'inaltérable tribut de son dévouement et de sa fidélité. Voyez dans le quatrième chant du poëme Malheur et Pitié , les beaux vers qu'il a consacrés à la mémoire de mesdames Victoire et Adélaïde de France.
j2oj paj. je fe,. destructeur je les vis abattus; Abattus au printemps !
En rendant compte dans le temps du poëme de V Imagination^ l'un de nos critiques les plus distingués (M. de Féletz) prêta ingénieusement ici au poète une beauté de sentiment, parla simple substitution du point d'exclamation, à la virgule, que portent en effet toutes les éditions. Delille
sentit tout le prix d'une correction qui lui donnoit à si bon marché une beauté de plus; et il se promettoit bien d'en profiter. Nous remplissons donc ses intentions, en adoptant la ponctuation nouvelle.
{") Sous les cieux africains voyez le voyageur.
Des sables de Rosette, ou des landes du Caire, Traverser lentement l'espace solitaire.
Les environs de Rosette et les campagnes du Caire ne sont pas les lieux les plus solitaires de l'Egypte; mais il ne faut point exiger du poète l'exactitude rigoureuse qu'on demande aux géographes. Le tableau qu'il a tracé convient parfaitement au désert qu'on traverse en partant d'Alexandrie et aux sables bridants qui forment l'isthme de Suez. Cet espace est d'une aridité complète ; c'est une mer de sable, qui devient le tombeau des caravanes quand le vent du midi, qu'on appelle Kamsin , se répand dans l'air et obscurcit l'horizon. La route que suivent les caravanes est toute semée d'os de chameaux, que l'impression d'un soleil ardent a rendus d'une blancheur éblouissante; et la soif qu'on éprouve dans cette longue traversée, quand les provisions d'eau sont épuisées, l'edouble encore par le phénomène du mirage, que produit la réverbération du soleil sur les sables du désert ; on croit apercevoir un grand fleuve dans l'éloignement, et cette illusion est si complète, que même ceux qui en sont prévenus ont toutes les peines du inonde à s'en désabuser. Toutes les relations des campagnes des Français en Egypte, pendant les années 179S et 99, attestent ce qu'ils eurent à souffrir des incommodités du climat. Mais la gaieté française ne les abandonna pas pour cela : Voilà nos arpents, s'écrioient-ils , en traversant ces mers d'un sable brûlant, voilà nos arpents! C'étoit une allusion maligne à la promesse du gouvernement d'alors, qui avoit garanti deux arpents de terre à chaque soldat français de retour de l'expédition.
(-') Au bord de ces fontaines,
Où, sur un mol amas de coussins fastueux , Le superbe Ottoman, triste et voluptueux , Enivré de ces sucs dout la vertu l'inspire. De ses rêves charmants entretient le délire.
L'usage de l'opium est une passion yéncrale parmi les Turcs; il les plonge dans cette molle insouciance, dans cette espèce de léthargie voluptueuse, qui, en dénaturant les jîremiers traits de leur caractère-, semblent être devenues pour eux la sagesse et le bonheur. En effet, il est peutêtre bon qu'il y ait un moyen doux , facile et certain d'oublier à-la-fois l'avenir et le passé, chez un peuple écrasé par le despotisme le plus ignorant et le plus absurde qui ait jamais avili l'espèce humaine. \in voyageur qui cherche les rapprochements ingénieux et piquants, avec plus de soin que les idées justes, comme la plupart des faiseurs de portraits., appelle les Turcs un peuple d^antitlièses ; il les peint braves et poltrons , bons et féroces , fermes et foibles , actifs et paresseux, libertins et dévots, sensuels et durs, recherchés et grossiers , une main sur des roses et l'autre sur un chat mort depuis deux jours. Il ajoute qu'ils tiennent un peu des Grecs et beaucoup des Romains, sans observer qu'un petit nombre de traits communs à ces trois nations ne fait que l'endre leurs différences plus frappantes ; mais les détails suivants sur les mœurs et la vie privée des Turcs, sont aussi agréables que vrais. Ils aiment à ne voir en se réveillant quç de jolies figures destinées à leur apporter le café, le sorbet, l'opium, la pipe, le bois d'aloès, les parfums d'ambre et les essences de roses. Ils sont presque toujours couchés comme les llomains, qui, sans doute, avoient comme eux leurs divans, où ils mangeoient de même, et oublioient toute la journée qu'ils avoient des jambes. Leurs tuniques et leurs pantoufles prouvent que C€s deux nations n'aimoient pas la promenade; ils ont même usurpé les préjugés des Romains comme leur enipu-e. Les
Dl] CHANT IV. 2(31
Turcs craignent TinHuence maligne des regards. Ils n'éloignent avec tant de soin les écuries du Grand-Seigneur, que par la même superstition quifaisoit dire à Virgile:
Nescio qtiis teneros ocnliis niihi fascinât agiios.
Ils croient même que le premier regard est le plus dangereux, et c'est pour le détourner, qu'ils ont soin de placer de l'ail et quelquefois des œufs d'autruche sous le toit de leurs maisons.
(^^) {'^) Jaloux de tout counoùrc , un jeuue amant des arts , L'amour de ses parents, l'espoir de la peinture, Briïloit de visiter cette demeure obscure, De nstre a li tique foi vénérable berceau.
L'artiste célèbre (Robert) auquel arriva en effet l'aventure si pittoresquement décrite par Delille, éloit né à Paris, en 1733. Ses parents voulurent lui faire embrasser l'état ecclésiastique; et ses études furent dirigées d'après leurs vues. Mais le jeune homme déclara ne pouvoir sacrifier sa passion pour la peinture. Dès son enfance, et malgré la contrainte oil il vivolt, il s'étoit appliqué à cet art; et ses professeurs lui surprenoient, de temps en temps, pendant la classe, des essais clandestins de son talent. Enfin, sur le témoignage de Michel-Ange Sloodtz, qui avoit démêlé, dans ces dispositions précoces, le germe d'un grand artiste, la famille de Robert ne s'opposa plus à sa vocation; et il fut libre de partir pour Rome, où ses crayons retracèrent, pendant douze ans, tous les riches aspects et les précieux monuments de l'Italie. Il choisit, pour revoir sa patrie, l'année 1767, qui devoit être marquée par une exposition des ouvrages des membres de l'Académie de Peinture et de Sculpture; et, à la sollicitation de ses amis, il entreprit un tableau pour se faire recevoir dans ce corps. Il comptoit si peu sur son ouvi-age, qu'il se disposoit à repartir pour l'ïta-
lie, lorsque la décision de l'Académie, qui l'adoptoit à l'unanimité, le fit renoncer à ce voyage. Catherine II lui fit, en i78'2 et 1791 , des propositions flatteuses pour l'attirer à Pétersbourg : il demeura fidèle à son pays. La révolution le trouva conseiller de l'Académie, garde des tableaux du roi, et dessinateur de tous les jardins royaux: elle le dépouilla de ses places, et lui ravit même la liberté. Renfermé h Sainte- Pélagie, Robert y porta, pendant les dix mois de sa captivité, là sérénité de son ame et la gaieté de son caractère. Lorsque l'on transféra les prisonniers de Sainte -Pélagie à Saint-Lazare, dans des charrettes découvertes, a la lueur des flambeaux, au milieu des cris de la populace, Robert ne fut occupé, pendant ce trajet, qu'à dessiner cette scène d'horreur, dont il fit un tableau très remarquable. Il mourut subitement, dans son atelier, le i5 avril 1808. Ce peintre savoit animer, par d'heureuses conceptions , la monotonie du genre qu'il avoit adopté, la peinture des ruines et des monuments, dont le Musée du Louvre possède plusieurs morceaux d'un effet pittoresque et varié. Renommé aussi pour la composition des jardins pittoresques, Robert traça le plan d'un grand nombre de ces jardins-paysages, où le luxe demande au goût des effets qui imitent la nature. Le parc de Méreville, et les bains d'Apollon, du parc de Versailles, furent exécutés d'après ses dessins. Son aideur pour le travail tenoit de l'enthousiasme : entreprendre étoit un besoin de son esprit. On le vit escalader les murs du Colisée de Rome, ébranlés par le temps ; hasarder une promenade sur la corniche du dôme de Saint-Pierre, et s'enfoncer dans le labyrinthe des Catacombes , témérité qui inspira si heureusement le chantre de Y Imagination. Inspiré à son tour par les beaux versde Delille, Robert saisit son pinceau, et fit de la description du poète un magnifique tableau, qui ornoit la galerie de madame de Holstein-Beck , princesse du sang impérial de Russie. Ce peintre aimable et spirituel avoit été le condisciple de Delille , et resta constamment son
ami. Il convenoit franchement que la description de son aventure lui avoit fait éprouver plus de terreur que l'aventure même.
(^5) O toi , qui d'Ugolin traças l'affreux tableau , Terrible Dante , viens , prête-moi ton pinceau.
Le comte Ugolin et ses quatre fils , enfermés dans la même tour, furent condamnés à mourir de faim par l'impitoyable vengeance de r«rchevêque de Pise, qui fit murer la porte de leur cachot. Cette horrible aventure est racontée dans le trente-troisième chant de V Enfer du Dante qui représente Ugolin s'acharnant sur le crâne de son barbare ennemi.
La bocca soUevô dal fiero pasto, etc.
C'est un des plus beaux morceaux de la poésie italienne, et peut-être celui qvii a fixé le rang de ce grand poëte ; il est du moins vraisemblable qu'il seroit peu lu , quoiqu'il soit le créateur d'une langue, si son poème n'étoit consacré par deux ou trois épisodes, tels que ceux du comte Ugolin et de Françoise de Rimini.
VARIANTES
Je dirai ses attraits, etc.
Ce vers, et les dix-neuf qui le suivent, ne se trouvent pas dans les premières éditions. Le poëte , après avoir dit,
Je chante dans mes vers L'Imagination , charme de l'univers ;
passe immédiatement à l'invocation ?
Mais pour la célébrer, ma voix a besoin d'elle. Où donc te rencontrer, etc.
PAGE 44? '^f-RS I .
Mais ; avant de chanter, etc.
Le vaisseau réparé Déjà flot toit sur l'onde, au départ préparé. Le nocher étoit prêt , etc.
PAGE 67, VERS 18- O ciel, fais-moi mourir, fais-moi mourir sur rheiirc.