‹ Œuvres de J. Delille (volume 4)Chapitre 7 sur 14 · L HOMME SE^"SIELE · texte numérisé non relu

L HOMME SE^"SIELE

Heureux, disoit Virgile, heureux l'esprit sublime Qui peut de la nature approfondir l'abîme (') ; Qui, combinant entre eux, les causes, les effets. Sonde des éléments les principes secrets ; Qui sait pom-quoi du jour s'éclipse la lumière ; Pourquoi pâlit des nuits l'inégale coiu-rière ; Goimnent la vaste mer, sans l'aide du trident. S'enfle, couvre ses bords, et les quitte en grondant ; Et qui voit, des hauteurs de la philosophie , Tous ces vains préjugés que l'erreur déifie. Mais trop heureux aussi, qui, modeste en ses chants, Sait peindre les travaux et les plaisirs des champs ; Et qui, n'osant du monde embrasser la struatiu'e, Assis près d'un ruisseau, se plaît à son murmure ! Ainsi parloit Virgile ; et moi , de qui la voix Célébroit les jardins, les vergers et les bois.

J'oserai plus encor : plein d'une douce ivresse, Ainsi que de Virgile, élève de Lucrèce, De l'homme, cet abîme et sans bords et sans fonds, Je vais développer les mystères profonds. J'ai dit comment, des dieux parcourant les ouvrages. Les sens dans notre esprit en gravent les images ; Par quel art, variant ses magiques reflets, L'Imagination colore les objets.

Et puisant à son gré dans la riche mémoire, De ce monde en roman sait transformer l'histoire. Aujourd'hui je dirai nos peines, nos plaisirs ; Comment sont irrités ou calmés nos désirs ; Tout ce qu'ajoute aux biens, aux maux de la nature. Ce pouvoir enchanteur, objet de ma peinture. Heureux si ces trésors me sont encore ouverts. Et parent la raison du doux charme des vers ! Vois comme l'Eternel a, d'une main avare. Dispersé les plaisirs; comment il les sépare Par des vides fréquents, où le désir trompé Ne sait plus où se prendre, et meurt désoccupé ; Où notre œil n'aperçoit, de distance en distance. Que quelques points épars dans un espace immense. L'illusion accourt, et sa brillante erreur Vient, d'un objet à l'autre, amuser notre cœur; Près du bonheur qu'on eut met le bonheur qu'on rêve : Dieu créa l'univers, l'illusion l'achève. Où dort la jouissance elle éveille un désir; Elle met le regret où finit le plaisir ;

Et de Vœux, de projets, d'espérances suivie, Remplit le canevas des scènes de la vie.

En voidez-vous l'emblènie , écoutez ce récit : Une femme charmante assembloit, m'a-t-on dit, A de petits soupers, très grande compagnie ; De sa table frugale, et souvent mal servie, Elle se plaignoit seule, ou plutôt se moquoit ; Mais si FAï, l'Arbois, ou le Bordeaux manquoit (^), Si les plats clair-semés se fuyoient sur la table. Elle contoit : soudain la gaieté délectable Se répandoit par-tout: les ris gagnoient ; le vin Étoit délicieux, et le souper divin.

Telle est l'illusion, au grand banquet du monde; Où manque un bien réel, la douce erreur abonde.

Dans un espace étroit, et dans un temps borné. Son magique pouvoir ne fut point confiné. Au loin dans l'infini son regard se promène, Le monde est son empire, et le temps son domaine. Tantôt des biens présents elle régie le choix ; Et quand, tenant déjà ses bassins et ses poids, La prudente raison pèse tout en silence. Elle accourt, et soudain fait pencher la balance. Mais ce bonheur est court : tel qu'un coursier fougueux. Las du sol qui le porte, et d'un pied dédaigneux Insultant à la terre, avec impatience Vole en espoir aux lieux qu'il dévore d'avance; Tel le présent pour l'homme est bientôt un ennui, Et le passé lui-même est préféré par lui.

Croyez-vous, en effet, que, prompts à disparoître, Nos jours soient pour jamais retranchés de notre être? Non, non, le souvenir les reproduit toujours. Le souvenir au temps fait rebrousser son cours ; Et, tel que ce serpent que tranche un fer barbare, Fidèle à la moitié dont l'acier le sépare, A ses vivants débris cherche encore à s'unir, Ainsi vers le passé revient le souvenir. Que dis-je? L'Eternel, en le faisant renaître, Au sage emploi du temps nous invite peut-être. Il nous dit : « Du présent placez bien les trésors , Et que vos souvenirs ne soient point des remords. » Malheureux le mortel que le remords touraiente! L'Imagination le nouriit et l'augmente.

Terrible, elle présente à Ihomme criminel Son serment, son parjure, et le temple et l'autel. Et lui fait de son crime une longue torture. Mais lame, quelquefois, pai* le remords s'épure ; Il fait servir au bien le vice qui n'est plus, Et cet enfant du crime est garant des vertus. Conmie lui, du passé le regret est l'image. Mais son air est plus doux. Dans son touchant langage , Il peint tout ce qui plut à nos cœurs, à nos yeux ; Il s'en va choisissant, dans les temps, dans les lieux, Quelque endroit préféré, quelques heures chéries. Où viennent reposer ses douces rêveries ; Même en les nourrissant adoucit ses douleurs. Vit de ses souvenirs, et jouit de ses pleurs.

Eh ! qui n'en a connu les peines et les charmes ? Qui n'a vers le passé détourné quelques larmes ? L'homme ingrat au passé goûte peu l'avenir. Non, l'espoir ne vit guère où meurt le souvenir ; Dans le même foyer tous deux ont pris naissance, Et le cœur sans regret languit sans jouissance.

Et toi, du souvenir le plus noble attribut, Douce reconnoissance, accepte mon tribut ! Le présent est le dieu que l'intérêt adore ; Mais toi , vers le passé ton œil se tourne encore. Si des dettes du cœur il s'étoit acquitté, « Cet homme se souvient, « disoit l'antiquité. Mais aux dieux, aux mortels, vainement redevables, Que d'ames sans mémoire , et de cœurs insolvables ! Et, même dans l'amour, même dans l'amitié, Le doux ressouvenir n'est-il pas de moitié ? Le temps serre les nœuds que 1 instinct fit éclore ; On songe qu'on s'aima, pour s'aimer plus encore. Trop heureux cependant, si toujours le passé Par ces doux souvenirs nous étoit retracé ! Mais comme les penchants vertueux et paisibles^ La mémoire nourrit les passions terribles , Sur-tout dans ces climats, dont les âpres chaleurs, Ainsi que les poisons exaltent les fureurs. Là, par l'homme superbe une injure endurée. Descend profondément dans son ame ulcérée. Pour lui plus de plaisir ; sa barbe, ses cheveux Croîtront jusqu'au trépas d'un mortel odieux ;

Le serment en est fait : solitaire, sauvage,

Sur les monts, dans les bois, il court nourrir sa rage ;

Et, tandis qu'au désert confiant ses douleurs.

Un jeune amant peut-être y vient verser des pleurs.

Lui , sans pleurs, sans sommeil, le j our, dansTombre obscure,

Aux monts, aux vents, aux flots racontant son injure.

Il rugit ; il se peint avec des traits de feu

L'horreur de son affront, le jour, l'heure, le lieu ;

D'un mortel abhorré porte en tous lieux l'image.

Et de loin sur sa tête amoncelle l'orage :

Que ses jours paieront cher le jour qui l'a banni !

Que n'est-il plus heureux, pour être mieux puni !

Dans les illusions de ses vœux sanguinaires ,

Il lui prête à plaisir des biens imaginaires.

Des honneurs à ravir, des champs à ravager.

Un nom pour le flétrir, un fils pour l'égorger.

Quel tourment doit enfin lui choisir sa vengeance ?

Faut-il hâter sa mort, prolonger sa souffrance?

Sera-ce le poison, le feu, l'onde ou le fer?

Ah ! quand viendra le jour, à ses désirs si cher?

Il est.venu. Malheur à l'objet de sa rage !

L'impétueux autan, précurseur du naufrage.

Moins prompt, moins furieux, disperse les débris

De l'esquif imprudent que l'orage a surpris.

De là ces noirs forfaits, ces scènes exécrables,

Ces monstres de l'histoire, égalant ceux des fables;

Ces coupes, ces poignards, fruits d'un long souvenir,

Et le passé couvant le terrible avenir.

Oserai-je conter l'épouvantable histoire Dont Pérouse, en tremblant, garde encor la mémoire p)? I)\ui mortel orgueilleux un violent affront Avoit blessé le cœur, et fait rougir le front. Instruit de ses fureurs, des pièges qu'il médite. Le coupable tremblant échappe à sa poursuite ; Il part, il court attendre, à l'abri du danger. Des moments plus heureux sous un ciel étranger. Vaine précaution 1 la victime éloignée N'en est que plus présente à cette ame indignée. Sous un calme trompeur, son noir ressentiment En prépare de loin l'horrible châtiment. Dissimule à-la-fois et la haine et l'offense : L'art de dissimuler est l'art de la vengeance. Il feint que, las des cours, du monde dégoûté. Il a d'un cloître saint choisi l'obscurité. Là ses tourments pieux , et ses rigueurs austères Défioient la ferveur des plus saints solitaires ; Il fait plus : dans ce cœur qu'habitent les forfaits , Sa fureur tous les jours reçoit le dieu de paix ; Mais il n'eii hait que plus l'auteur de son outrage ; Ses crimes redoublés ont redoublé sa rage.

Cependant un faux bruit, par les siens répandu, Fait croire à l'exilé, par sa haine attendu. Qu'apaisé, relégué dans sa retraite obscure, Il a, comme le monde, oublié son injure; Qu'il est temps de rentrer dans son séjour natal. Trop crédule, il se livre à cet espoir fatal.

Part , et revient se rendre à sa douce patrie. Son ennemi l'a su ; son adroite furie Avoit fait épier son départ, son retour, Et jusqu'au lieu secret choisi pour son séjour. Alors, tout palpitant d'une alégresse horrible. Avec un ris féroce, avec un œil terrible, Parcourant ce lieu saint, ce temple, cet autel, Où le crime à sa rage a fait servir le ciel : »< Séjour de piété, témoin d'un si long crime, Je vous rends grace enfin, je vous dois ma victime. Adieu ! gardez pour vous l'innocence et la paix, Adieu! je vais jouir de cinq ans de forfaits. »

Dans la nuit, à ces mots, il quitte sa retraite, Vers les lieux indiqués suit sa marche secrète : Il frappe, il entre armé de poignards, de flambeaux (^^) , Tel qu'un spectre échappé de la nuit des tombeaux, Surprend son ennemi , le saisit et l'enchaîne ; Et d'un œil où briUoit le bonheur de la haine : « Ah ! cruel, lui dit-il, tu m'as long-temps trompé, Mais à mes coups enfin tu n'as pas échappé ; La vengeance à pas lents t'a conduit dans mes pièges ; Tiens, traître, tiens, voilà pour tous mes sacrilèges (^). Tu m'as ravi (comment puis-je assez te punir?) Les biens et de ce monde et du monde à venir. Meurs ; expie en mourant mes crimes, tes injures, Et mes tourments passés, et mes peines futures ; L'enfer est pour tous deux: tu m'y précéderas. »

Dans son flanc, à ces mots, il a plongé son bras;

CHANT II. Ill

Mais sur ce corps- mourant sa haine vit encore ; Il ti^enipc le poi^jnartl dans le sang qu'il abhorre, il remporte fumant de ce sang odieiLX ; Et cet objet funeste est toujours sous ses yeux : Horrible monument d'une horrible vengeance. Tant le passé sur nous exerce de puissance !

D'un vol bien plus rapide et plus ardent encor, Vers l'obscur avenir 1 ame prend son essor. Tel que ce double dieu, Janus aux deux visages (^), Qui d'un double regard embrassant les deux âges , Regai'doit, duu côté, le siècle vieillissant. De l'autre, se tournoit vers le siècle naissant; Ou tel cpie, dominant sur les ondes captives. Un colosse fameux s appuyoit sur deux rives, L'Imagination se plaît à réunir, .

D im côté le passé , de l'autre l'avenir. Là sur deux points divers notre cœur se balance : La Crainte d'un côté ; de l'autre l'Espérance ; L Espérance au front gai, qui, lorsque tous les dieux Loin de ce globe impm^ s'enfuirent dans les cieux, Nous resta la dernière, et console le monde. Avec le nautonier elle vogue sur l'onde, Veille dans les comptoirs, guide les bataillons, SoiuMt au laboureur courbé sur ses sillons: Du savant matinal voit grossir le volmiie. Et tient le soc, la rame, et l'épée et la plume ; Mais sur-tout des grands cœurs elle enhardit l'essor. Quand César aux Romains prodiguoit son trésor,

Un. ami, qu effrayoit sa vaste bienfaisance, Lui demanda quel bien lui restoit : l'espérance. Dit-il ; et quel espoir que celui de César ! La fortune à l'espoir laisse atteler son char ; Il enrichit le pauvre, affranchit les esclaves ; Et par lui le captif chante dans ses entraves. Quels maux désespérés peuvent lasser l'espoir? Dans la nuit la plus sombre il se laisse entrevoir, Et de l'illusion offre au moins les ressources.

Ainsi, quand du crédit on a tari les sources. Quand d'un papier, en vain protégé par les lois, La trop mince valeur se mesure à son poids , Romancier consolant, et fertile en promesses. Soudain Gambon paroît, il compte nos richesses (^) ; La messe supprimée, et les temples vendus, Ce qu'on fera payer, ce qu'on ne paiera plus ; Des morts déshérités les créances éteintes, L'impôt sur les malheurs, et l'impôt sur les craintes. Alors on applaudit : les millions, les milliards, En assignats nouveaux pleuvent de toutes parts ; Le crédit se ranime, et la douce Espérance Sur son char de cai'ton parcourt toute la France.

Le trépas même enfin, l'inflexible trépas. Invoque l'Espérance, et n'en triomphe pas. Que dis-je? sur nos cœurs queue peut sa puissance? Elle-même souvent révoque la sentence, Et, d'un corps affoibli ranimant les ressorts. Elle est, comme des cœurs, bienfaitrice des corps.

Vous l'avez éprouvé, dans ces jours de prestiges Q

Où Mesmer de son art déployoit les prodiges :

Il a voit renversé ces vases, ces mortiers, .

Où l'on broyoit des sucs trop souvent meurtriers ;

Mais de l'heureux délire il nous versoit la coupe.

De malades plus gais une docile troupe,

De cordons entourés, et des fers sur le sein,

En cercle environnoit le magique bassin.

Peindrai-je le bonheur des cœurs qui sont ensemble.

Que le même besoin, le même vœu rassemble ;

Ces liens fraternels, cette chaîne d'amour.

Où chacun communique et reçoit tour-à-tour ;

Et l'électricité de ces mains caressantes.

Que le rapport des cœurs rend encor plus puissantes?

Non, la douce féerie et tous ses talismans

Ne pourroient s'égaler à ces enchantements.

Qu'on ne me vante plus la boîte de Pandore ;

Ce baquet merveilleux fut plus puissant encore :

Les maux n'en sortoient pas, l'espoir restoit aufonds;

Autour, la douce erreur et les illusions :

Tous se félicitoient de leurs métamorphoses ;

La vieille Églé croyoit voir renaître ses roses ;

Le vieillard décrépit, se ranimant un peu,

D'un retour de santé menaçoit son neveu.

Le jeune homme, à vingt ans ridé par la mollesse,

Se promettoit encor quelques jours de jeunesse ;

Moi-même j'espérois, rejetant mon bandeau, .

Des yeux dignes de voir un spectacle si beau.

T. VIH. l'imAOIN. l. 8

\\â LIMAGINATION.

Mais quoi ! chez les Français est-il rien de durable ? Mesmer courut ailleurs porter son art aimable. Chaque malade, au fond de son appartement, Tout seid, avec ses maux , s'enterra tristement ; Et, des remèdes vains implorant la puissance, Il perdit le plus doux, en perdant l'espérance.

Fondant sur l'avenir des droits non moins puissants, La crainte y jette encor des regards plus perçants. Salutaires tourments ! Le Créateur suprême Ne peut, à chaque instant, nous garder par lui-même ; Et, quelque grand qu'il soit, ce maître universel Ne devoit point à l'horame un miracle éternel. Mais, tandis qu'en nos cœurs l'espérance est empreinte, Exprès, à côté d'elle, il a placé la crainte , Sentinelle assidu, qui, devançant nos pas. Court épier les maux que l'esprit ne voit pas ; Et, nous avertissant des pièges qu'il redoute, De la vie avec soin interroge la route. La raison se réveille à son premier signal , Et court ou prévenir, ou réparer le mal. Ce sage instinct nous suit même dès la naissance : Voyez l'enfant, sans art et sans expérience. Attentif et tremblant former ses premiers pas, Et, tout près de tomber, tendre ses foibles bras ! Ainsi sont opposés, dans la même balance. Et la crainte ombrageuse, et la douce espérance.

Mais je n'ai pas encor chanté tous leurs effets : Tous deux ont leurs malheurs, ainsi que leurs bienfaits ;

Souvent l'espoir précoce, en la montrant d'avance, Par une longue attente use la jouissance, Cueille la joie en fleurs, flétrit son fruit naissant. Et sou\Tent l'avenir nous vole le présent. Je pense voir à table un imprudent convive , Qui, long-temps dégoûté, contient sa faim oisive; Et, toujours espérant des mets plus délicats. Arrive, à jeun et dupe, à la fin du repas. De la crainte, à son tour, les transes incertaines Attristent les plaisirs, et devancent les peines. De là, vers l'avenir sombre et mystérieux, Ces élans inquiets, cet instinct curieux : Ainsi, pour pénétrer d'impénétrables voiles, L'homme demande au ciel, il demande aux étoiles. Ses malheurs, ses succès, ses plaisirs, ses douleurs. Tantôt, sur des cartons de diverses couleurs. Combinant le pouvoir des nombres, des figures, Lit, dans de vains hasards, de grandes aventiu'cs. Qu'une salière tombe , elle a dicté son sort ; Le cri de ce corbeau, c'est l'arrêt de sa mort ; Là, sont des talismans , là, des miroirs magiques ; Tantôt, l'œil attaché sur des mains prophétiques. Il lit dans chaque trait un avenir certain. Et la ligne fatale est la loi du destin. Aux superstitions qui donna la naissance ? La crainte fanatique à la reconnoissance (9) Arracha l'encensoir, et son culte odieux Par le sang des limiiains sollicita les dieux.

Dirai-je enfin comment, dans leurs ardem-s brûlantes, Des vives passions les fougues turbulentes Viennent aiguillonner et la crainte et l'espoir, Soit que sm* nous la gloire exerce son pouvoir ; Soit que l'ambition, tyran des grandes âmes, De l'amour des grandeurs alimente les flammes -y Soit que, plus inquiète et plus avide encor, S'allume dans un cœur l'ardente soif de l'or?

Pénétrez dans ce temple, où l'avide avarice De l'aveugle hasard adore le caprice :

Voyez au dieu de l'or tous ces autels dressés Recevoir des mortels les vœux intéressés. L'or y brille aux regards, y résonne à l'oreille: A ce bruit tout puissant , l'avidité s'éveille ; Mais les cœurs ne sont pas troublés du même soin ; Là sont les vœux du luxe ; ici, ceux du besoin. Et, tandis qu au hasard, arbitre des richesses, L'un demande des chars, desljijoux, des maîtresses, L'autre, de ses enfants attendant le destin. Déjà du désespoir tient l'arme dans sa main. Immobiles, l'œil fixe, en un profond silence. Tous, d'un regard brûlant, se dévorent d'avance. Dans le cornet fatal le dez a retenti (■°) : Il s'agite, il prélude, il sort, il est sorti ! Tous les yeux, tous les cœurs s'élancent sur sa trace ; Il hésite, il balance, il promet, il menace ; Mais il s'arrête enfin : le sort a prononcé. Et dans tous les regards son arrêt est tracé.

CHANT ir. Ii7

Effroyables tableaux, où chaque f'rout cK'ploic Ou sa douleur farouche, ou son horrible joie !

Mais de nos sentiments, mais de nos passions, Celle qui se nourrit de plus d'illusions, C'est l'amour. Ah ! combien mon cœur le trouve à plaindre, li'homme à qui ses malheurs donnent droit de le peindre ! Tout frissonnant encor de l'excès de ses maux , Que de fois dans ses mains vont trembler ses pinceaux ! Tel, à peine échappé des fureurs de l'orage. Le nautonnier pâlit en contant son naufrage. L'amour dans tous les cœurs fait entendre sa voix : Mais qui dira combien et nos mœurs et nos lois , Et de nos arts brillants la puissante magie, De ce penchant terrible exaltent l'énergie ? Tel des rayons perdus dans le vague des cieux Le verre ardent rassemble et redouble les feiLX. Pour l'instinct effréné d'une horde sauvage. L'amour est un éclair : chez nous, c'est un orage. De tout ce qui fermente et bouillonne en nos cœurs L'Imagination assemble les vapeurs :

La vanité, l'orgueil, l'espérance, la crainte. Le regret, le désir ; c'est l'airain de Gorinthe, Où, par un feu brûlant l'un dans l'autre fondus. Tous les métaux rouloient et brilloient confondus • C'est le volcan, où l'air, et l'onde, et le bitume. Nourrissent à-la-fois le feu qui les consume. L'amour lance de loin ses traits les plus puissants : Il n'est pas renfermé dans Fempire des sens ;

Il n'est pas dans l'alcôve obscure et parfumée

Où le baiser s'empreint sur la bouche enflammée :

Il est dans cette fête où, rencontrant leurs yeux,

Deux amants tout-à-coup s'étonnent de leurs feux,

Et, pleins d'une langueur ineffable et profonde,

Dans la foule et le bruit, ne sont plus qu'eux au monde ;

Il est aux bords déserts, où l'objet adoré.

Seul vu, seul entendu, seul craint, seul désiré,

Remplit chaque pensée ou de joie ou de peine,

Enflamme chaque sens et bat dans chaque veine ;

Il est dans la retraite, où le cœur amoureux

Verse sur le papier le torrent de ses feux ;

Il veille à cette porte où, seul, dans l'ombre humide.

L'amant, en palpitant, prête une oreille avide ;

Heureux lorsque d'un pied posé timidement

Le bruit vient l'avertir du fortuné moment.

Et promettre à sa flamme une plus douce veille ;

il est dans le réduit où la beauté sommeille.

Où, de loin l'adorant, et n'osant qu'admirer.

Il écoute son souffle et craint de respirer ; •

Tandis que d'im beau corps l'inutile parure.

Ces perles, ces rubis, qu'ornoit sa chevelure.

Ces ornements d'un bras arrondi par l'amour.

Ce corps où d'un beau sein le mobile contour

A ses impressions fij céder la baleine,

Excitent des transports qu'il ne contient qu'à peine ;

Et, la montrant sans voile à son brûlant désir,

Par cent plaisirs secrets devancent le plaisir (").

Je passe ces moments de turbulente ivresse Où les sens réfjuent seuls, où l'illusion cesse. Qu'en peignant des désirs l'inipétueusc ardeur, liucréce dans ses vers alarme la pudeur (' ^), Et fasse des accents de l'obscène licence Murmurer la sagesse et rougir l'innocence. Pour le sage lecteur un coupable mépris , Jamais d'im vers impur n'a souillé mes écrits. Je laisse donc couverts des ombres du mystère Les traits dont s'effarouche une muse sévère.

Mais qui me décrira ces transports ravissants. Ces délices du cœur, après celles des sens ; Ces doux ressouvenirs et ces tendres pensées Par qui le cœur jouit des voluptés passées, Et, rempli d'un bonheur qu'il savoure à loisir, Consacre au sentiment le repos du plaisir ? Ah î celle qui produit, qui nourrit ce délire, L'Imagination, peut seule le décrire.

L'Imagination, de ses chastes pmceaux, Peut même à la pudeur eu offrir les tableaux : Avant les voluptés , l'amour vit d'espérance, Et l'amour leur survit par la reconnoissance. Le bienfait a toujours le droit de nous charmer. Eh ! quel plus grand bienfait que le bonheur d'aimer !

Voilà les plaisirs purs. Mais si la jalousie ('-^) Allume au fond du cœur sa sombre frénésie, Que je le plains ! Autant qu'aux amours sans fureurs L'illusion versoit d'agréables erreurs,

Autant aux cœurs jaloux, qu'un noir poison consume,

Elle fait des douleurs épuiser l'amertume.

Ce n'est plus cette fée, appelant à ses jeux

Les fantômes brillants et les songes heureux ;

Ce n'est qu'une furie évoquant des lieux sombres

Les spectres effrayants et les sinistres ombres.

Voyez-le, ce jouet, ce tyran de l'amour :

Le malheureux ! il craint et la nuit et le jour :

Le jour sert des regards l'audace téméraire,

Et la nuit peut voiler un odieux mystère.

Le concours des cités, leurs pompes et leurs jeux,

Tout nourrit, tout aigrit ses soupçons ombrageux.

Dans les champs, l'air, les eaux, les fleurs et le zéphirc,

La forêt, le bosquet, tout contre lui conspire.

« Tous deux ils ont suivi ces sentiers écartés ;

La lune, il m'en souvient, retiroit ses clartés :

Ces lieux étoient si beaux ! ce bocage si sombre ! »

Il part, il marche, il erre,. il s'enfonce dans l'ombre ;

Un feu noir et sinistre allume son regard.

Et son ami n'est pas à l'abri du poignard.

Que dis-je ! malheureux au sein du bonheur même,

Il jouit en tremblant de la beauté qu'il aime ;

Il rêve à ses côtés de rivaux et d'amants.

Et ses plaisirs troublés le rendent aux tourments :

Et si de son malheur l'assurance terrible

Jette au fond de son ame une lumière horrible.

Ah ! qu'il est malheureux, puisqu'il n'espère plus !

Gomme il va regretter les maux qu'il a perdus '

Quelques plaisirs du moins adoucissoient ses peines ; La doideur aujourd'hui coule seide en ses veines. G est peu de son malheur : hélas ! trop tôt détruit, Plus cruel que ses maux, son bonheiu' le poursuit. Ces jours délicieux, ces nuits enchanteresses. Le nectar des baisers, le charme des caresses, Des plus doux souvenirs font un poison rougeur : Tel, sous un ciel ardent, lorsque le voyageur Est brûlé par la soif, si dans sa longue course Il vit un ruisseau pur, un beau lac, une source, Qui, du fond des rochers, du sein des antres frais, Tombe, écume, et s'enfuit sous un ombrage épais, Il croit entendre encor cette eau bruyante et claire ; Il s'abreuve à longs traits de l'onde imaginaire... Funeste illusion ! trop vains enchantements ! Bientôt ce court plaisir se change en longs tourments ; Son regret s'en irrite, et des fraîches fontaines L'onde en flots embrasés revient brûler ses veines.

Siu" les pertes du cœur nous pleurons chaque jour ("^), Mais quels regrets pareils aux regrets de l'amour ! J'ai chanté son pouvoir, ses plaisirs, ses prestiges ; J'en ai peint les effets : qui peindra ses prodiges ? Qui saura m'exprimer comment ses traits puissants Trompent la mort, labsence, et les lieux et les ans i'

Voyez-vous ce visage où d'une ame flétrie Se peint la douloureuse et lente rêverie ; Qui, gai par intervalle, et souvent dans les pleurs. Jusque dans son souris exprime ses douleurs !^

D un amant qui n'est plus amante infortunée, Et par un long délire à l'espoir condamnée, Elle l'attend toujours ; elle croit que la mer Lui retient cet objet à ses désirs si cher. Dans les mêmes chemins, connus de sa tendresse, Cet invincible espoir la ramène sans cesse. Elle arrive... Son œil jette de toutes parts Sur l'immense océan ses avides regards ; Elle demande aux flots si des rives lointaines Le vent ramène enfin l'objet de tant de peines. Rien ne paroît. « AUons ! il reviendra demain, » ('^) Se dit-elle... et reprend tristement son chemin. Le lendemain arrive ; elle vient dès l'aurore, L'attend, soupire... et part... pour revenir encore : Tant l'amour sait nourrir son triste enchantement !

Que dis-je ! dans l'excès d'un fol égarement. Même après le trépas l'amour voit ce qu'il pleure ; Il le voit, il l'entend, l'entretient à toute heure. Oh ! pour peindre un malhem' si digne de mes chants. Si je pouvois trouver des sons assez touchants, De deux jeunes amants je dirois l'aventure. Amour ! toi qu'une fade et vulgaire peinture Met toujours dans les ris, sur un trône de fleurs. Pardon, si je te place en un lieu de douleurs ; Ah ! si l'on y goûta tes plus pures délices. Viens m'aider à les peindre. Eu l'un de ces hospices (''^) Dotés par les secours, et fondés par les mains De ce pieux Vincent, bienfaiteur des humains,

Dont le modeste nom, digne de la mémoire,

De tous les conquérants anéantit la gloire,

Une aimable novice, à la fleur de ses ans,

Donnoit aux malheureux des soins compatissants ;

Les Graces arrangeoient son simple habit de bure('),

Les Graces se plaisoient à sa simple coiffure.

Dans ses traits ingénus respiroit la candem- ;

Son front se coloroit d'une aimable pudeur ;

Tout en elle étoit cahne ; un sentiment modeste

Régloit son air, sa voix, son silence, son geste ;

Ses yeux, d où sa pensée à peine osoit sortir,

N'exprimoient rien encore, et faisoiejit tout sentir.

On eût dit qu'en secret sa douce indifférence

D'un ascendant suprême attendoit la puissance :

Tel ce chef-d'œuvre heureux de Tamour et des arts('^) ,

La jeime Galatée, enchantoit les regards,

Lorsque essayant la vie et son ame naissante,

N'étant déjà plus marbre et pas encore amante,

Entr 'ouvrant pai* degrés ses paupières au jom',

Poiu" achever de vivre elle attendoit l'amour.

Ainsi, dans sa langueur doucement recueillie, En une aimable paix reposoit Azélie ; Ou, si son cœur s'ouvroit à quelque impression, G'étoit de la bonté la tendi'e émotion Qui, sur ce beau visage, où la grace respire. De la douce pitié répandoit le sourire.

A l'ombre de ces mm's, ignorant les hmnains, Ce cœur si jeune encore ignoroit les chagrins;

124 LIMAGINATION.

Cependant sur son front je ne sais quel nuage, S'il n'en étoit l'effet, en sembloit le présage : On eût dit, à la voir, que Tinstinct de son cœur, Même avant le plaisir, devinoit la douleur ; Et les traits enchanteurs de la jeune Azélie Devenoient plus touchants par sa mélancolie ; Rien d'ailleijrs ne troubloit le calme de ses tfaits... Ah ! puisse le malheur ne l'altérer jamais !

Cependant le jour vint où cette anie si pure Reçut profondément la première blessure.

Un jeune homme mourant à la fleur de ses jours, Volnis (c'étoit son nom) sans amis, sans secours, Dans ce pressant danger oubliant sa naissance , Des charitables sœurs implora l'assistance. Jamais rien de plus beau ne parut sous les cieux : En longs et noirs anneaux s'assembloient ses cheveux ; Ses yeux noirs , pleins d'un feu que son mal dompte à peine . Etinceloient encor sous deux sourcils d'ébéne ; Et son front noble et fier, où se pe'ignoit son cœur, S'embellissoit encor de sa douce pâleur.

Tel, moissonné trop tôt, tombe et languit sur l'herbe, Ou le sombre hyacinthe, ou le pavot superbe ('9) : Tel meurt avant le temps, sur là terre couché, Un lis que la charrue en passant a touché.

Il fut reçu mourant dans le pieux hospice. Des soins hospitaliers l'honorable exercice Distinguoit Azélie entre toutes les sœurs ; Son devoir l'appela près du lit de douleurs.

A leur premier abord leurs regards se cherchèrent: A leurs preniiers regards leurs cœurs se rencontrèrent. Tant des rapports cachés le rapide ascendant Sait allimier bientôt lamour le pins ardent !

Mais un respect timide, une pudeur secrète, Renfermoit dans leurs cœurs leur tendresse muette. Du plaisir de se voir leurs yeux embarrassés, Levés timidement, étoient soudain baissés. Volnis s'appuy oit-il sur le bras d'Azélie, De quel trouble charmant elle étoit embellie ! Azélie épuisoit tous ces soins délicats Qui vondroient être m^is, mais ne se montrent pas ; En silence elle offroit, pour calmer sa souffrance, Des secours que Volnis recevoit en silence. iMais que de fois l'amour qu'elle enferme en son sein Faisoit trembler la coupe en sa timide main ! Offerts par cette main que lui-même eût choisie. Les sucs les plus amers lui sembloient l'ambroisie ; Offeits par d'autres soins, pour son corps abattu Les sucs les plus puissants demeuroient sans vertu. Quels siècles s'écouloient dans les moments d'absence ! Quel doux tressaillement annonçoit sa présence ! Dans ses nuits sans sorimieil, dans ses joiu-s sans repos, La voir ou l'espérer adoucissoit ses maux. Souvent, pour prolonger une si chère vue. Il eût voulu nourrir le poison qui le tue ; Et , rendant en secret graces à sa langueur,. Des remèdes trop prompts imploroit la lenteur.

i26 L'IMAGINATION.

Tout-à-coup, transporté de joie et d'espérance, Il conçoit un projet qui lenivre d'avance.

A peine relevé de ce lit douloureux, Son œil osa fixer Azélie et les cieux : « O fille vertueuse ! ô mon dieu tutélaire ! Dit-il .avec transport , que sert un vain mystère? Nos feux se sont trahis ; et ces feux innocents Ne sont pas, tu le sais, le délire des sens ; Formés dans la douleur, nourris dans la souffrance. Ils s'épurent encor par la reconnoissance. C'est par toi que je vis, daigne vivre pour moi ; Ne me fais pas haïr des jours sauvés par toi. . D'un amour malheureux trop malheureuse fille. Tu n'as, on me l'a dit, ni parents, ni famille ; Eh bien ! ces sentiments qu'eût partagés ton cœur Sm' moi seul réunis feront mieux mon bonheur. Je suis libre, tu l'es : viens, ma chère Azélie, Viens, je V€ux te devoir le bonheur et la vie. »

Tel qu'un foible arbrisseau, dans la serre nourri, Ne quitte qu'à regret son doux et sûr abri ; En vain d'un ciel brillant la liberté l'appelle : Timide, il craint les vents et leur souffle infidèle. Ainsi, les yeux baissés, rougissant de pudeur, Azélie, en pleurant, accepta son bonheur. Les beaux jom's renaissoient, la terre étoit plus belle ^ Le fortuné Volnis s'embellissoit comme elle, Et goûtoit, retiré dans un riant séjour, Le repos, la santé, le printemps et l'amour.

Que renaître au printemps est un charme suprême ! Mais combien les beaux jours sont plus beaux quand on aime! Tous deux savoient jouir de ces charmes touchants : Le véritable amour se plait toujours aux champs. « Vois-tu, disoit V^olnis, ces fleurs, cette verdure? Du ruisseau libre enfin entends-tu le murmure? Tout renaît au printemps, tout se ranime ; et moi. Pans mes beaux jours, hélas! j'étois flétri sans toi. »

Il disoit ; et, tous deux mêlant leurs douces larmes. De la nature ensemble ils goûtoient mieux les charmes. Hâtez-vous, couple heureux, hâtez-vous de jouir ! Ces boutons , que l'am'ore a vus s'épanouir, Peut-être avant le soir vont céder à l'orage : Ah ! que de vos destins ils ne soient point l'image ! Vains souhaits ! Azélie, au milieu du bonhem% N'avoit pas vainement pressenti le malheur. Des par^Qts, qu'illustroit le nom de leurs ancêtres. Visitèrent Volnis dans ces réduits champêtres. Azélie essuya leur superbe dédain , Et son cœur en conçut un noir et long chagrin ; Non que sa vanité, secrètement blessée.

Ne sût pas d'un dédain supporter la pensée ; Mais de ce cœur si pur le noble sentiment Se reprochoit d'avoir dégradé son amant : Le cœur voudroit toujours ennoblir ce qu'il aime. Azélie enferma son désespoir extrême ; Et Volnis, de ce cœur sensible, mais discret, S'efforça vainement d'arracher le secret.

Mais un jour qu'ils passoient, rêveurs et solitaires, Dans un salon rempli des portraits de ses pères, L'esprit déjà frappé, d'un accent plein d'effroi , " Les voyez-vous? dit-elle; ils ont honte de moi ! »

Elle dit, et s'enfuit au fond de sa retraite ; Dès-lors rien ne calma sa tristesse secrète ; Dès-lors son tendre époux, de moment en moment, Vit se décolorer ce visage charmant ; Et, malgré ses secours, des âmes la plus belle S'exliala doucement de ce corps digne d'elle. Comme au gré d'un feu pur s'exhale vers les cieux D'un beau vase d'albâtre un parfum précieux.

Pour pleurer tant d'amour, de vertus et de charmes, Le malheureux Volnis a-t-il assez de larmes ? Non : il ne pleure pas ; mais son cœur éperdu Voit toujours, ou croit voir l'objet qu'il a perdu. Il le voit, il l'entend, il poursuit son image. Tantôt- il l'entrevoit à travers un nuage ; Tantôt, comme au retour d'un voyage lointain : u O charme de mon cœur ! je te retrouve enfin ! Pourquoi m'as-tu privé de ta douce présence ? Dieu ! combien j'ai souffert pendant ta longue absence ! » Tantôt, dans son délire, heureux de revenir Vers ce lit de douleur, plein d'un doux souvenir. Il croit se voir soigner par l'objet qu'il adore ; Vers cet objet charmant sa main s'étend encore. Tantôt au bord des eaux, dans les bois, dans les lieux Que tous deux parcouroient, qu'ils chérissoient tous deux,

Il croit la voir encore embellir ces campa^jncs ; Souvent il la demande à ses jeunes compa^jnes ; ' IjCs fleurs qu'elle élevoit frappent-elles ses yeux : « Donnez, qu'à son réveil j'en pare ses cheveux. " Tantôt de son hymen il préparoit la fête ; La couronne de rose et la pompe étoit prête. Malheureux ! lui rendant tout-à-coup sa douleur, L'affreuse vérité retomboit sur son cœur. Alors son œil troublé ne voyoit que ténèbres, Que crêpes, que linceuls et que torches funèbres. 11 marchoit, s'asseyoit, se levoit sans dessein, Commençoit un discours, l'interrompoit soudain. A force de douleurs, quelquefois plus triuiquille, Un long accablement le tenoit innnobile : Tels qu'on voit enchaînés dans leur triste repos, Ces simulacres vains pleurant sur des tombeaux. jNIais toujours il voyoit cette image si chère ; Vainement l'amitié tâcha de le distraire ; Lorsqu'un hasard heureux que l'on n'eût pu prévoir, D'adoucir ses malheurs fit naître quelque espoir.

TTne jeune beauté d'une grace accomplie, Dieux ! comment pûtes-vous faire une autre Azélie ! De celle qui n'est plus intéressant portrait, De cet objet charmant rappeloit chaque trait. C'étoit son doux maintien , son aimable indolence , Le charme de sa voix, celui de son silence ; On croyoit voir son air, son visage, ses yeux. Deux gouttes de rosée ou du nectar des dieux,

T. viii. l'ima(;in. I. Q

Deux matins du printemps, deux des plus fraîches roses,

Sur une même tige, à la même heure écloses.

Se ressembleroient moins. Par ce nouvel objet,

De distraire son cœur on forme le projet :

Heureux, si cette aimable et douce ressemblance

Pouvoit de sa doul rur tromper la violence !

Sous un voile d'abord on cache ses attraits ;

Il vient : le voile tombe et laisse voir ses traits ; <

Il tressaille à sa vue, et, d'un regard avide,

Il la fixe en gardant un silence stupide ;

Puis, égaré de joie, et de crainte, et d'amour,

Son œil sur deux objets semble errer tour-à-tour ;

Enfin, jetant un cri : « Mes amis, quel prestige !

Elles sont deux. » L'Amour avoit fait ce prodige ;

L'Amour montroit de même à ses yeux éperdus,

Et celle qui respire , et celle qui n'est plus :

Tant, avec ce penchant toujours d'intelligence (^°),

L'Imagination lui prête de puissance !

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