‹ Œuvres de J. Delille (volume 4)Chapitre 8 sur 14 · DU CHANT DEUXIÈME · texte numérisé non relu

DU CHANT DEUXIÈME

(') Heureux, disoit Virgile, heureux l'esprit sublime Qui peul de la nature approfondir l'abîme.

Virgile, dont ces vers nous rappellent un des plus beaux passages (Géorg., Il , v. 49" )> é^oil loin de croire que la philosophie et les sciences ne fussent pas du domaine de la poésie , et que l'art des vers dût se borner à peindre les passions dans l'épopëe et dans les ouvrages dramatiques. Il est aisé de reconnoitre, en l'étudiant bien, qu'il avoit un penchant naturel pour la poésie morale et philosophique. Avec un génie plus heureux, un talent plus flexible, un goût beaucoup plus pur que Lucrèce, il ne condamnoit point le genre que ce poëte avoit choisi : ce genre n'est rien moins que nouveau; les plus beaux ouvrages qu'il ait produits viennent des anciens, et n'appartiennent point, comme on a paru le croire, à des époques de décadence; Hésiode, Lucrèce, Ovide, en sont les auteurs. Mais le titre de poéine descriptif est tout-à-fait moderne, et n'en est pas plus exact.

Les critiques, à qui ce genre déplaît, le condamnent, disent-ils, parcequ'il n'offre ni action générale, ni peinture des passions. Ils n'y voient qu'une suite éternelle de descriptions, sans mouvement et sans intérêt. Cependant les mêmes critiques font grace aux poèmes didactiques, et daignent en compter quelques uns parmi les monuments de l'art, en faveur des épisodes, qui réunissent le double intérêt de l'action et des passions. Mais les poèmes, si improprement appelés descriptifs^ n'ont-ils pas le même avantage? Les épi-

sodés, soit, historiques, soit d'invention, ne font-ils pas disparoître la monotonie des descriptions, comme ils fécondent Taridité des préceptes? Il y a plus, ces poèmes offrent souvent une suite d'actions particulières, qui tiennent au fond du sujet ou qui s'y rattachent: les Métamorphoses d'Ovide sont une foule de scènes épisodiques, qu'un fil ingénieux rassemble, plutôt qu'il ne les enchaîne; et dans ce genre, comme dans tous les autres, le poète peut faire agir plus ou moins heureusement les passions, suivant la finesse de son goût et la fécondité de son talent. Il n'existe , je crois, dans aucune langue et dans aucun pays, un poème estimé, qui soit une suite non interrompue de descriptions et de préceptes, de peintures et de leçons : celui de Lucrèce, regardé depuis dix -huit siècles, chez tous les peuples qui cultivent les arts de l'esprit , comme un très beau monument du génie poétique, est peut-être celui de tous qui présente le plus de tableaux et le moins d'action.

Pourquoi donc ces Aristarques souverains, qui prononcent avec tant de confiance sur les limites des genres et les productions du génie , refusent-ils aux poèmes nommés descriptifi l'estime qu'ils affectent d'accorder aux poèmes didactiques? Par quels motifs secrets veulent-ils établir tant de différence entre deux genres qui se touchent, et qui ont à-peu-pi'ès les mêmes avantages et les mêmes inconvénients ? C'est qu'on n'aime point, en général, les réputations contemporaines : elles ont quelque chose de trop gênant, de trop importini pour les médiocrités jalouses, qu'elles éclipsent, quand elles ne les écrasent pas tout-àfait. Il y a long-temps qu'Horace a dit cela pour la première fois :

XJrit enim fulgore siio , qui pr^gravat artes Infra se posit.is.

Qui ne sait, d'ailleurs, par qui et comment étoient dirigées les critiques indirectement renouvelées contre Delille,

à rapparition de chacun de ses ouvrages i' licur niotil eûl suffi pour l(-s faire apprécier.

(') Mais si \'\i, l'Arlxiis, on le lîordi'aiix iiiai:(|ii()il , Si les plais clalr-seiiiés se fuyoieiit sur la taMt; , Elle contoit...

Cette anecdote a été souvent racontée, et Ton attribue ce charme de conversation à phisieurs femmes célèbres , notamment à madame de Maintenon. Elle n'étoit encore que madame Scarron, et sa maison étoit le rendez-vous de ce que la cour et la ville avolent de plus aimable et de plus distingué. Le duc de Vlvonne, les comtes de Grammo^t et de Coligni, Charleval, Pélisson, Hesnault, Marigny, s'y réunissoient; les dîners de madame Scarron, malgré leur simplicité pi-esque frugale, étoient cités dans Paris; elle y racontoit des anecdotes avec tant d'esprit et d'intérêt, que l'app(''tit et l'attention des convives étoient, pour ainsi dire, enchaînés. On assure que sou maître-d'hôtel lui dit un jour à l'oreille : Madame, encore une histoire, le rôt nous manque.

(^) Oserai-je conter l'epouvautable liistoire

Dont Pérouse, en tremblant, garde encor la mémoire?

L'histoire ne fait aucune mention du trait que Delille raconte ici. Mais elle offre beaucoup de semblables exemples de vengeances implacables. Les querelles des Guelfes et des Gibelins, les discordes entre les villes voisines, les haines héréditaires de familles y remplissent les annales du moyen âge de crimes atroces, enfantés par des passions ardentes, qu'exaltoit encore la chaleur du climat. Quelques unes de ces aventures funestes ont fourni à la poésie des tableaux d'une effrayante beauté : telle est celle du comte Ugolin , au trente-troisième chant du Dante, et celle des Capulet et des Montaigu , qui a produit la tragédie de Roméo et Juliette. D'ailleurs, PeVouse ayant été souvent, comine les autres

villes d'Italie , déchirée par des factions rivales , notre poète est suffisamment justifié d'y avoir placé cette scène horrible.

L'auteur d'un voyage intéressant à Constantinople et en Sicile, raconte un trait à-peu-près semblable. ((Un Sicilien fut assassiné; le frère du mort jura de le venger : le meurtrier prit la fuite. Son ennemi commença dès-lors, sans affectation, à se rendre plus assidu aux églises, plus fidèle aux devoirs extérieurs de la religion. Peu à peu sa dévotion fut remarquée. On s'aperçut, avec édification, de ses aumônes, de son recueillement et de sa vie exemplaire. On le vit communier tous les mois, toutes les semaines; enfin tous les jours. Pendant trois ans, il fut sans cesse au pied de? autels; les moins crédules étoient touchés de son changement. Enfin un ami du meurtrier crut pouvoir lui écrire qu'il n'avoit rien à craindre, que son ennemi ne pensoit qu'à faire son salutJ D'après des assurances pareilles, l'homme revient dans la ville. Le perfide ne l'a pas plus tôt vu et reconnu, qu'il fond sur lui en s' écriant : Traître, tu ni^as fait avaler un boisseau d'hosties; et il le poignarde. »

[^) Il frappe, il entre, etc.

On peut ajouter à ce trait d'une vengeance aussi horriblement préméditée, celle du féroce San-Pietro , ce capitaine corse, qui, devenu fameux d'aboid par ses services militaires sous les régnes de François I", Henri II et Charles IX , souilla la fin de sa carrière par des traits multipliés de perfidie et de cruauté. On cite entre autres le suivant. Sa femme, la belle V^anina d'Ornano, ayant formé la courageuse résolution d'aller demander aux Génois la grace de son mari, déclaré rebelle, et dont la tête a voit été mise à prix, ce monstre jura de laver dans le sang de cette infortunée ce qu'il appeloit une injure faite à son nom. Vaninà qui le connoissoit, n'attendoit plus que la mort, lorsqu'il se présente un jour devant elle , le chapeau à la main , lui de-

mande pardon de son emportement, se relève, l'embrasse tendrement et letranjjle en même temps, il |)érit luimême peu de temps après , victime de la perfidie dont il a voit donné tant d'exemples ; il fut lâchement assassine par un de ses capitaines.

(5) Tiens, traître, tiens, voilà , etc.

Il n'y a qu'un moment, Delille laissoit échapper de son cœur attendri des accents dignes de la muse de Racine; il se montre tout-à-coup le rival du terrible Dante. Assurément le chantre d'Ugolin n'eût pas désavoué la somhre énergie de ces beaux vers. Mais ce qu'il faut encore plus admirer dans le morceau tout entier, c'est l'art du poète : d'abord , rien de plus habilement ménagé que son passage presque subit de la peinture des plus doux penchants à celle des passions les plus terribles; ensuite voyez avec quelle vérité il nous représente les affreux projets, les serments sacrilèges d'une haine long-temps concentrée dans un cœur ulcéré, pour nous montrer enfin, plus effrayante que l'Alecton de Virgile devant Turnus, la Vengeance qui s élance du pied des autels sur la victimg dévouée à sa rag .

(^) Tel que ce double dieu, Janus aux deux visages. De son double regard embrassant les deux âges, Regardoit d'un côté le siècle vieillissant , De l'autre se tournoit vers le siècle naissant...

Janus, l'un des plus anciens rois d'Italie, rendit ses peuples tellement heureux par ses vertus et sa sagesse, que les poètes ont feint que Saturne, chassé du ciel, se réfugia dans le Latium, et y. apporta l'âge d'or. C'est Numa qui institua le culte de Janus. On le représentoit avec deux visages, emblème allégorique de la prudence, qui, cherchant toujours dans l'histoire du passé des leçons pour l'avenir, semble embrasser les deux âges. On donnoit aussi le nom de Janus au premier mois du calendrier romain, parcequ'il

regarde, pour ainsi dire en même temjis, Tannée qui finit et celle qui commence.

(7) Romancier consolant et fertile en promesses. Soudain Cambon paroît...

Les Français ont éprouvé deux fois, dans le même siècle, les tristes résultats de cette confiance téméraire et de ces richesses fictives, dont l'abus est toujours Pavant-coureur d'une misère certaine : mais la vogue des billets de Law , hypothéqués sur les trésors de Mississipi, atteste l'empire de l'imagination, plus que les assignats de Cambon, dont le crédit n'étoit soutenu que par les échafauds : on connoît le mot de Barère. Cambon, d'ailleurs, n'étoit pas l'inventeur de ce dangereux système; il ne fit que le suivre et l'exagérer. Ses rapports sur les finances étoient sans doute des romans; mais l'espérance et l'imagination n'adoptoient point ses calculs , et l'on n'oubliera de long-temps les arguments énergiques dont il se servoit pour les appuyer.

(^) Vous l'avez éprouvé, dans ces jours de prestiges, Où Mesmer de son art déployoit les prodiges.

« Que l'on se figure, dit le savant et spirituel auteur de Vavûcle MesmerÇ*), un appartement élégamment orné, et au milieu une cuve couverte, d'où partent un grand nombre de cordes et de tiges de fer disposées de manière à pouvoir être tournées et dirigées en tout sens: autour de ce baquet, car c'est ainsi qu'on l'âppeloit, étoient rangés les malades, parmi lesquels on n'en admettoit aucun, dont les infirmités fussent d'une nature repoussante, ou même désagréable pour les spectateui's. On passoit une des cordes du baquet autour du corps de chacun, d'eux, et #n leur faisoit prendre aussi à la main une des tiges métalliques, pour la tenir ap-

(■) Biographie tudvcrselle , tome XXVIII , page 4i3 et suivantes. Cet article est de M. Biot.

pliquée sur la partie souffrante. De temps en temps ils qiiittoient ees tiges; et eeux qui s'avoisinoient, se touchoient mutuellement par les doigts : cela s'appeloit former ta chaîne. Au mystère de cet appareil, sejoignoient toutes les séductions qui peuvent agir sur Timagination et les sens: la musique , les parfums , et jusqu'à Tespèce de sécurité que donne la clarté douteuse d'un demi-jour, heureusement ménagé. •

«.... L'enthousiasme public pour ces réunions, et, à ce que l'on assure , les désordres nombreux qui les accompagnoient, déterminèrent enfin le gouvernement à faire examiner la doctrine et l'emploi du niagnédsme animal, par une commission composée de quatre médecins et de cinq membres de l'Académie des Sciences. Le rapport qui fut fait par Bailly, est un chef-d'œuvre de raison et de saine philosophie, en même temps qu'il est un modèle d'élégance et de fermeté dans le style. Peu de temps après, la Société royale de Médecine fit aussi un rapport, dont les conclusions étoient pareilles à' celles des commissaires de l'Académie. Plusdevingtmilleexemplairesdeces rapports furentimprimés par ordre du gouvernement , et répandus en France ainsi que dans les pays étrangers. On peut dire que ce coup tua Mesmer et sa doctrine. Il alla d'abord vivre quelque temps en Angleterre, sous un nom supposé, puis il se retira en Allemagne; et cet homme qui avoit un moment occupé l'Europe, mourut ignoré en i8i5, à Mersbourg, en Souabe, sa ville natale, âgé de soixante et onze ans. "

(9) La Crainte fanatique à la Reconnoissance Arracha l'encensoir, et son culte odieux Par le san{i| des humains sollicita les dieux.

Dans presque toutes les religions anciennes, et dans celles qu'on a trouvées chez les peuples du Nouveau-Monde, le fanatisme et la superstition sacrifioient des victimes humaines. Les hommes, abandonnés aux lumières de leur

foible raison, croyoient voir dans le contraste du bien et du mal pliysique, l'existence de deux principes également puissants; et, comme le dit très bien Delille, la Crainte arrachoit l'encensoir à la Reconnoissance. Il étoit réservé à la religion chrétienne d'abolir sans retour ce culte sanguinaire, en nous montrant le génie du mal enchaîné sous la main d'un Dieu juste et bienfaisant. Cette vérité révélée est le fondement de la morale la plus pure et de la loi la plus sublime qui ait jamais été donnée aux hommes : elle leur apprend , d'un côté, que la grandeur, la foi'ce, l'élévation, et même l'intervention d'une nature divine, ne peuvent empêcher le châtiment du coupable; et de l'autre, elle leur enseigne que le seul Dieu véritable est celui qu'ils peuvent honorer par des vertus et apaiser par le repentir.

('") Dans le cornet fatal le dez a retenti;

Il s'agite, il prélude, il sort, il est sorti!

Tons les yeux, tous les cœurs s'élancent sur sa trace;

Il hésite, il balance, il promet, il menace;

Mais il s'arrête enfin: le sort a prononcé,

Et dans tous les regards son arrêt est tracé.

On trouve dans V Homme des champs une peinture qui semble ne différer de celle-ci que par le cadre où elle est placée. 11 s'agit des jeux qui remplissent une soirée d'hiver à la campagne, et notamment du trictrac.

Par la crainte et l'espoir.

Battu, chassé, repris , de sa prison sonore Le dez avec fracas part, rentre, part encore. Il court, roule', s'abat, le nombre a prononcé.

Ces deux tableaux paroissent les mêmes au premier coup d'œil ; il y a cependant une différence essentielle. Dans Y Homme des champs, l'auteur peint des plaisirs innocents comme les mœurs de la campagne. Tout est calme et doux; les passions ne sont pas même légèrement émues; et s'il parle de la crainte et de Vespoir, on voit que ce n'est que

pour intt'iesser le lecteiu' au jeu qu'il clt'crit : aussi ne s'attaclie-t-il qu'à la partie physique; et dans l'harmonie imitative de ses vers, on n'écoute que le bruit du dé qui s'afjite dans le cornet. Ici, au contraire, on croit entendre les imprécations et les cris de joie : toutes les passions sont en mouvement; les attitudes opposées, les sentiments secrets, la cupidité, l'avarice, l'effroi, les besoins du luxe et ceux de la misère, tout est peint des couleurs les plus vives et les plus fidèles. L'inia(jination est effrayée de ce que l'œil des joueurs va lire sur le dé fatal. Si l'auteur avoit placé ce tableau dans V Homme des champs, il eût transporté à la campagne les vices et les maux de la ville; si, dans Ylmagination , il avoit rendu les détails techniques avec le même soin ,* on eût oublié peut-être les tourments de l'ame et le tumulte des passions. Il y a, dans les sujets qui paroissent les plus semblables , une foule de différences qui ne peuvent être marquées et saisies que par un goût sûr et délicat. Il seroit aisé de multiplier les remarques de ce genre; mais une seule suffit à ceux qui se connoissent en vers, et qui savent que la première loi des grands écrivains, c'est d'observer les convenances de leur sujet.

(") Par cent plaisirs secrets devancent le plaisir.

Le comble du triomphe seroit pour les vers de Delille, de soutenir victorieusement ici la plus redoutable des comparaisons, avec la prose brûlante de Rousseau : celui du bonheur, est de ne pas trop rester aU-dessous. Le lecteur, curieux de ces sortes de parallèles , peut rapprocher de ce beau morceau, la lettre LIV, Partie I" de la JSouveiie Hcioïse.

C^) Lucrèce dans ses vers alarme la pudeur.

Ce reproche d'obscénité fait à Lucrèce depuis long-temps, et reproduit ici par Delille, a été, ce me semble, assez ingénieusement réfuté par l'élégant traducteur en vers de ce poète, M. de Pongerville. « Ses détracteurs, sans doute, ne

revoient pas compris, dit-il, ou ils ignoroient que l'obscénité n'est pas dans la the'orie du mécanisme des organes consacrés à la génération, mais seulement dans les images séduisantes qui font chef ir la vokipté, et enflamment l'imagination par des prestiges qui embellissent des objets pernicieux. " (Note 32 du chant iv'.)

('•') Voilà les plaisirs purs : mais si la jalousie, etc.

Tout ce morceau sur la jalousie paroît emprunté de l'admirable épisode qui termine le chant du Printemps, dans le poëme des Saisons de Thomson.

But thro' the heart Should jealousy its venom once diffuse, 'Tis then delightful misery no more, But agony unmix'd, incessant gall, Corroding every thought, and blasting all Love's paradise , etc.

Mais ici, comme dans tout ce qu'il imite, Delille prend sur son modèle l'autorité du génie, et il imprime à ses imitations un caractère tellement nouveau, que Ton oublie volontiers l'original , pour ne voir et n'admirer que la copie.

('^) Sur les pertes du cœur nous pleurons chaque jour; Mais quels regrets pareils aux regrets de l'amour!

Plusieurs vers de ce morceau sont imités de Lucrèce; mais le poète latin, d'ailleurs admirable dans la peinture qu'il fait de l'amour physique, diffère essentiellement: du poète français, qui n'a considéré l'amour que dans ses rapports avec l'imagination. L'un peint avec une chaleur contagieuse la fureur et l'ivresse d'un âge impatient de jouissances, et le délire tumultueux de ses jeunes sens; l'autre commence par observer combien, dans nos sociétés brillantes et corro^npues , les lois, les mœurs, et les arts ajoutent à l'énergie cfe l'amour; il s'attache à montrer combien

U.U CHANT n. HI

raniour- propre , la vanité, l'ambition, l'espérance, la rrainte, la jalousie, lui donnent d'activité, de charmes, et de tourments. Si la prose la plus éléyante pouvoit être comparée à de beaux vers, je citerois, après le tableau tracé par Delille, le commencement d'une Nouvelle historique, où les mêmes idées sont développées avec beaucoup d'esprit et de vérité. C'est l'ouvrage d'une femme, qui joint, à cette finesse de vues, de sentiments, et d'observations qui caractérise son sexe, un stvle dont la justesse et la vérité feroient honneur à l'homme du goût le plus suret du talent le plus distingué. « Ce n'est pas, dit-elle, loin des cités fastueuses, ce n'est point dans la solitude et sous le chaume que l'amour régne avec le plus d'empire; il aime l'éclat et le bruit; il s'exhale de tout ce qui satisfait l'ambition, la louange, la pompe, et la grandeur. C'est au milieu des passions factices, produites par l'orgueil et l'imagination; c'est dans les palais; c'est entouré des plus brillantes illusions de la vie, qu'il naît avec promptitude et qu'il s'accroît avec violence; c'est là que la délicatesse et tous les raffinements du goût président à ses fêtes, et donnent à son langage passionné des graces inimitables et une séduction trop souvent irrésistible. — J'ai vécu sur les bords heureux que la Loire baigne et fertilise. Dans ces belles campagnes, dans ces bocages formés par la nature, l'amour n'a laissé que des traces légères, des monuments fragiles comme lui: quelques chiffres grossièrement ébauchés sur l'écorce des ormeaux, et pour traditions quelques romances rustiques, plus naïves que touchantes. L'amour seulement a plané sur ces champs solitaires : mais c'est dans les jardins d'Armide ou de Chantilly qu'il s'arrête; c'est là qu'il choisit ses adorateurs, qu'il marque ses victimes, et qu'il signale son funeste pouvoir par des faits éclatants recueillis par l'histoire, et transmis d'âge en âge (*). »

Quoique cette peinture ressemble beaucoup au tableau

(') Mademoiselle de Clerinout, Nouvelle hiatoricjiie.

race par Eelille, il ne peut exister ici aucun soupçon d'imitation. Le même objet, considéré sous le même point de vue, a fait naître les mêmes idées et les mêmes observations.

('^) Rien neparoit. " Allons! il reviendra demain, " .Se dit-elle.. . et reprend tristement son chemin.

Parmi plusieurs exemples de ce genre , on se rappelle avec attendrissement celui d'une jeune infortunée, un moment célèbre sous le nom de la folle de Caux. Elle a été mise au théâtre, avec les changements qu'exige notre scène dramatique, dans l'opéra de JSina. On attribue à J. J. Rousseau une romance touchante sur le même sujet.

('^) En l'un de ces hospices,

Dotés par les secours , et fondés par les mains De ce pieux yinceut, bienfaiteur des humains. Dont le modeste nom, digne de la mémoire. De tous les conquérémts anéantit la gloire...

L'histoire moderne de la religion - dit le cardinal Maur^^, ne fournit pas de plus beau sujet de panégyrique que la vie de saint Vincent de Paule, homme d'une sublime vertu et d'une assez médiocre renommée, le meilleur citoyen que la France ait eu, l'apôtre de l'humanité, qui, après avoir été berger pendant son enfance, a laissé dans sa patrie des établissements plus utiles aux malheureux que les plus beaux monuments de Louis XIV, son souverain. — Il fut successivement esclave à Tunis, précepteur du cardinal de Retz, curé de village, aumônier-général des galères, principal de collège, chef des missions, et adjoint au ministère de la feuille des bénéfices. Il institua en France les séminaires , les Lazaristes , les Filles de la charité, qui se dévouent au soulagement des malheureux, et qui ne changent presque jamais d'état, quoique leurs vœux ne les lient que pour un an; il fonda des hôpitaux pour les enfants trouvés,

poiirles orphelins, pour les fous, pour les forçats, et pour les vieillards. Sa ffénéreusc commisération s'étendit sur toutes les espèces de malheur dont l-espèce luimaineest accablée, et on trouve des monuments de sa bienfaisance dans toutes les provinces du royaume. Quand on lit sa vie , on voit que rien n'honore plus la religion que l'histoire des établissements faits en faveur de l'humanité parceque l'humanité en est redevable aux ministres des autels. Tandis que les souverains, armés les uns contre les autres, ravageoient la terre déjà dévastée par d'autres fléaux, le fils d'un laboureur de Gascogne, saint Vincent de Paule, répaji;oit les calainités publiques, et répandoit plus de vingt millions en Champagne, en Picardie, en Lorraine, en Artois, où les habitants mouroient de faim, par villages entiers,, et restoient ensuite dans les campagnes sans sépulture, Jusqu'au moment oîi Vincent de Paule se chargea d'en payer les frais. (Ces prodiges de rhéroïsme chrétien ont été renouvelés de nos jours, par cette vénérable sœur Marthe , qui n'avoit, pour les opérer, d'autres moyens que la providence, d'autres secours que la charité et la religion. ) Vincent de Paule exerça pendant quelque temps un ministère de zèle et de charité sur les galères. Il vit un jour un malheureux forçat qui avoit été condamné à trois années de captivité pour avoir fait la contrebande, et qui paroissoit inconsolable d'avoir laissé dans la plus extrême misère sa femme et ses enfants. Vincent de Paule, vivement touché de sa situation, offrit de se mettre à sa place, et, ce qu'on aura peine sans doute à concevoir, l'échange fut accepté. Cet homme vertueux fut enchaîné dans la chiourme des galériens, et ses pieds restèrent enflés pendant le reste de sa vie du poids de ces fers honorables qu'il avoit portés.... Voilà l'homme qui ne jouit presque d'aucime réputation en Europe! le voilà, cet homme qui, au jugement de ses ennemis, n'eut que du zèle sans talents! Sa vie fut un tissu de bonnes œuvres dont riôus jouissons encore. Il vécut jusqu'à l'âge de quatre-vingt-

cinq ans. Il étoit fort assoupi le jour de sa mort : un de ses amis lui ayant demandé la cause de ce sommeil continuel, il répondit en souriant: Cest le frère qui vient en attendant la sœur. Jamais homme n'a mieux pardonné à la nature la nécessité de mourir. Le malheur de saint Vincent de Paule, si c'en est un d'être peu loué et même peu connu, son malheur fut de n'être point célébré au moment de sa mort, en 1661, par cet éloquent Bossuet, qui immortalisoit tous ses héros, et qui, dans le même temps, composoit des oraisons funèbres sur des sujets beaucoup moins dignes de son génie: mais la gloire d'un éloge public est due à ses vertus , et l'orateur qui saura le présenter dignement à l'admiration et à la reconnoissance de ses concitoyens, aui'a bien mérité de la patrie. " Les vers de.Delille sont un nouvel hommage offert à la mémoire de saint Vincent de Paule, et là religion qui, en lui décernant l'immortelle couronne de la vertu, l'expose dans ses temples à la vénération des fidèles, a dignement acquitté la dette de l'humanité.

(■7) Lés Graces arrangeoient son simple habit de bure. Les Graces se plaisoieut à sa simple coiffure. Dans ses traits ingénus respiroit la candeur; Son frousse coloroit d'une aimable pudeur; etc.

Je ne puis me défendre de montrer encore ici aux lecteurs la marche savante du poète, et son talent à soutenir -l'attention par les oppositions, comme à suivre dans ses tableaux une progression qui accroît l'intérêt jusqu'au dernier moment, et arrête l'ame du lecteur sur la scène qui doit lui laisser les plus touchants souvenirs.

Nous avons passé du baquet magique de Mesmer aux sombres illusions de la crainte, mère de la superstition qui déshonore le culte que l'amour, la raison, et la reconnoissance doivent à la Divinité. A cette peinture succède celle de la soif de l'or, aliment de la funeste passion du jeu , dont la joie est presque aussi horrible que le désespoir. A

Dl] CllAiNT II. Hf)

côté de cette passion, qui fait tin cœur de riioiuiuc un volcan toujours prêt à lancer des llaninies, l'auteur place les orages excités dans nos sociétés modernes par le penchant terrible qui entraîne un sexe vers l'autre: là sont exprimées en vers célestes les délices du cœur et celles des sens; ensuite le poète suscite la jalousie qui corrompt les plaisirs de l'amour, et change les plus douces jouissances en mortels poisons. Au sujet des traces profondes que la jalousie laisse dans nos cœurs, le poète a créé une comparaison admirable, et qui me rappelle que je n'ai pas fait remarquer à mes lecteurs toute l.a richesse du talent de Delille dans ce genre d'ornements qu'il a semés avec toute la profusion d'un véritable poète. Il nous avoit enchantés par la magique peinture des transports des amants' heureux, il vient nous attrister par le tableau déchirant des angoisses qui les surprennent au milieu de leur félicité; il lèsent, et il nous l'améne à des images plus douces, quoique tristes encore. Alors sa muse nous rappelle le touchant délire delà folle d'amour, et voilà sa transition pour nous conduire à l'épisode de Volnis et d'Azélie ,, épisode où la tendresse , la grace , la mélancolie , le charme d'une passion qui commence et finit sous les auspices du malheur, et donne cependant quelques années d'un bonheur ineffable à ses deux victimes , ont trouvé un peintre digne d'un tel sujet. Certainement on vanteroit beaucoup dans les anciens un art aussi délicat, une gradation aussi habilement .conduite : pourquoi donc refuserionsnous à un poète notre contemporain un éloge vraiment mérité? pourquoi craindrions-nous d'ajouter qu'il n'est pas dans notre langue un seul poète, fût-ce Racine lui-même, qui ne s'honorât. d'avoir écrit les vers où Delille peint son Azélie sous les traits de la jeune Galatée attendant , pour achever de vivre, le souffle de l'amour?

('^) Tel ce chef-d'œuvre Leureux de l'amour et des arls , i La jeune Galatée enchantoit les regards.

Delille imite ici Ovide (Métamorpli. X, 281 ); et pénétré

T. Vni. l.'lMAGlN. 1. * 10

à -la -fois du g^enie des devix poètes, Girodet a rendu à la peinture tout ce que la poésie en avoit si heureusement emprunté.

(■9) Tel moissonné trop tôt, tombe et languit sur l'herbe, Ou le sombre hyacinthe, ou le pavot superbe.

Cette comparaison, empruntée de Virgile, qui lui-même en étoit redevable à Catulle ( Carm. XI et LXII), se trouve, comme l'on sait, au dixième livre de YÉiiéide, v. l[3S\ et Delille qui l'avoit déjà traduite, fait ici ce qu'il y avoit de mieux h faire; il reproduit ses beaux- vers.

('") Tant avec ce penchant, toujours d'intelligence , L'Imaginatioa lui prête de puissance !

Cet épisode achève de prouver l'influence de l'imagination sur l'amour, et remplit heureusement le dessein du poète. Azélie et Folnis étoient connus depuis long-temps : on avoit même imprimé plusieurs fois cet épisode, avant que l'auteur consentît à la publication de son poème. D'autres morceaux avoient été lus aux séances de l'Académie française et recueillis dans les journaux. Cette observation n'est point inutile pour expliquer l'étonnante ressemblance que la critiques pourroit remarquer entre les vers de Delille et ceux qu'on trouve dans quelques ouvrages imprimés plusieurs années avant le poème de Vlmayination. Les rencontres avec un auteur célèbre sont possibles , et montrent souvent qu'on est digne de penser et de s'exprimer comme lui. Mais si le pulslic étoit tenté de les prendre pour des réminiscences, il est juste de le prévenir que ce n'est point à la mémoire de Delille qu'il doit en faire houneur.

CHANT TROISIÈME

POÈME

CHANT TROISIEME

l'impression des objets extérieurs.

Voyez ce luth muet ! tant qu'une habile main N'éveille pas le son endormi dans son sein , Dans le bois insensible en secret il sommeille ; Mais si d'un doigt savant l'impiJsion l'éveille, Il frémit, il résonne, exprime tour-à-tour La pitié , la terreur, et la haine , et l'amour ; Et, quand rien n'agit plus sur l'organe sonore, Le bois mélodieux long-temps résonne encore. Ainsi l'ame se tciit, quand rien ne parle aux sens : Ainsi l'objet émeut ses fils obéissants ; Et même, quand des sens la secousse est passée, L'écho des souvenirs prolonge la pensée.

De tousles instrimients le plus ingénieux. Dont les savants accords retentissent le mieux , L'ame est organisée. Il est temps de connoître Gomment elle résonne et répond à chaque être ;

150 LIMAGINATION.

Et comment, de nos nerk ébranlant le faisceau, L'objet comt s'imprimer dans les plis du cerveau. Vaste et profond sujet ! Pour peindre ce mystère (') , Il faudroit un Descarte instruisant un Voltaire. Essayons toutefois , et montrons dans mes vers Lame entière à l'aspect de Timmense univers.

Les couleiu-s avant tout ont des charmes suprêmes ; Leurs beautés quelquefois plaisent par elles-mêmes , Et leur aspect pour nous a de secrets appas. Tel vers l'astre des nuits l'enfant étend ses bras ; Tel, quand l'onde reçoit son image fidèle, Crédule, il veut la prendre, et se courbe vers elle. Le pourpre éblouissant, le tendre azur des cieux. Le blanc pur et le vert, sont le charme des yeux. D'autres fois, des objets croyant y voir l'emblème, L'Imagination ou les craint, ou les aime. Le noir nous peint le deuil, la doideur, le trépas ; Un drapeau noir conduit les INIaures aux combats ; Le bleu marque la joie, et le blanc l'innocence : Le vert, fils du printemps, peint la douce espérance ; Et, par des traits de sang, la comète autrefois, Sous le dais orgueiDeux, a fait trembler les rois. Souvent encor les arts, ou la riche nature. Dont nul art ne sam'oit égaler la peinture , Savent, en les fondant, embellir les couleurs. Ainsi l'adi'oite aiguille entrelace les fleurs ; Ainsi le peintre unit, de nuance en nuance, La teinte qui finit à celle qui conmience.

Voyez se colorer l'arc éclatant d'Iris!

Voyez l'émail changeant des pigeons de Gypris; Et, ces prismes vivants où le soleil se joue, Les oiseaux de Junou épanouir leur roue !

Les formes à leur tour ont des charmes puissants ; Eh ! qui peut leur donner ce pouvoir sur nos sens ? Ce n'est point le compas de la géométrie, La régidmté, la froide s^nmétrie :

C'est l'élégance, unie à la simplicité, Et les proportions à la variété ; C'est un tout assorti qu'un seid coup d'œil rassemble, Le chai'me des détails, les beautés de l'ensemble. A ces traits prononcés que Fœil aime à saisir, L'Imagination vient joindi'c son plaisir. Elle veut rencontrer, jointes à l'élégance, L'heureuse utilité, la noble convenance.

Des formes, dont les traits la séduisent toujours, La courbe, par sa grace et ses moelleux contom's, Rit le plus à ses yeux : dans leurs bornes prescrites, Les angles , les carrés fout trop voir les limites ; Et, dans l'alongement de son cours ennuyeux, ^ La triste ligne droite importune les yeux. »

Mais sm' d'heureux contours glissant avec mollesse. D'une courbe facile elle aime la souplesse. Tout ce que la nature embellit de sa main, Les rondeurs de la joue et celles d'un beau sein, Ce grand cercle des cieux et la sphère du monde , Les astres suspendus à sa voûte profonde,

Et les arbres en dôme arrondissant leurs bras ,

Tout d'une courbe aimable offre aux yeux les appas ;

Et l'œil qui nous instruit de leur beauté suprême,

En un cercle brillant s'est arrondi lui-même.

Le mouvement nous plaît par la même beauté :

Sur la rive des mers ainsi l'œil enchanté

Voit le flot qui retombe et le flot qui s'élève ;

En courbe il redescend, en courbe il se relève ;

Et du vaisseau, qui monte et baisse mollement.

L'œil suit avec plaisir le doux balancement.

Eh ! qui du mouvement ne connoît pas l'empire ?

Par des charmes plus sûrs qui sait mieux nous séduire?

Quand Vénus dans un bois se révèle à son fils ,

Ce qui lui fait d'abord reconnoitre Gypris,

Ce ne sont point ses traits, ses yeux, sa blonde tresse ;

Elle marche, et son port a trahi la déesse (^) :

Tant l'art de se mouvoir a de charmes pour nqus !

Tantôt lent, tantôt vif, ou plus fort, ou plus doux,

Dans ses effets divers, mais jamais arbitraires.

Le mouvement nous plaît par des aspects contraires.

J'aime à voir ce coursier qui, plus prompt que l'éclair, Dahs les champs effleurés part, court, vole, et fend l'air ; Mais je n'aime pas moins le coursier intrépide Qui, réprimant l'essor de sa fougue rapide. Sans avancer d'un pas, dévorant le chemin (^) , Monte et tombe en cadence, et bondit sous ma main, Et dont l'ardeur captive et toujours agissante Présente à nos regards la force obéissante.

Vous frémissez d'effroi , si de fougueux soldats

S'élancant à grands cris, précipitent leurs pas ;

Mais qu'une vaste armée , en un profond silence ,

Garde un calme imposant, et lentement s'avance (^) ,

Ce silence effravant frappe bien plus mon cœur,

Et le calme lui-même ajoute à la terreur.

Des mouvements heureux, des formes attrayantes,

Des couleurs mariant leurs teintes séduisantes,

La beauté composa ces accords ravissants

Qui subjuguent le cœur et captivent les sens ;

INIais ma muse à loisir vous entretiendra d elle.

Quand mes chants aux beaitx-arts loffriront poiu* modèle.

De ces mêmes accords Funivers enchanté • Vit éclore un pouvoir plus sûr que la beauté, Qui toujours l'embellit, qui souvent la remplace. Qui nous plaît en tous lieux , en tout temps : c'est la grace. Et conunent définir, expliquer ses appas ? Ah ! la grace se sent et ne s'explique pas : Rien n'est si vaporeux que ses teintes légères ; L'œil se plaît à saisir ses formes passagères ; Elle brille à demi, se fait voir un moment ; C'est ce parfum dans lair exhalé doucement ; C'est cette fleur qu'on voit négJigenunent éclore. Et qui, prête à s'ouvrir, semble hésiter encore ; L'esprit qui sous son voile aime à la deviner, Joint au plaisir de voir celui d'imaginer. L'Imagination en secret Ja préfère A la froide beauté constamment régulière.

154 LIMAGINATION.

Je ne sais quoi nous plaît dans ses traits indécis , Que la beauté n'a point dans ses contours précis. Piquante sans recherche et sans étourderie, Elle nous fait aimer jusqu'à sa bouderie. Prête donc à mes vers, ô fille de Vénus ! Ta molle négligence et tes airs ingénus. Fais envier à Fart tes formes naturelles ; Tu n'as qu'à te montrer pour corriger nos belles ; Apprivoise l'orgueil , instruis la volupté , Console la laideur, achève la beauté.

Gomme Pallas aux dieux se montra tout armée, La grace au don de plaire en naissant est formée : Belle dans son été, conune dans son printemps. Seule elle sait braver les injures du temps : L'aimable fantaisie arrange sa parure ; Zéphire, en se jouant, boucle sa chevelure ; De riches diamants ne chargent pas sa main ; Son simple coloris rejette le carmin; Son maintien est aisé ; la souple mousseline En plis inaffectés autour d'elle badine , Sa marche annonce aux yeux un enfant de Cypris, Et sa danse prévient les leçons de Vestris. Où peut-on rencontrer ce doux moyen de plaire ? Est-ce chez la princesse, est-ce chez la bergère ? Par-tout où la nature, en dépit de notre art, La fait naître en passant et la jette au hasard. Avec le même charme , aimable en toute chose , Elle pai'le ou se tait, agit ou se repose ;

De l'enfance naïve elle est le premier don ; I^a grace lui donna son facile abandon , Cette soudaineté que nous vante Montagne (J'); Et l'heureux à-propos en tout temps l'accompagne : Elle doit au hasard ses plus piquants attraits ; Toujours elle rencontre et ne cherche jamais. Peu savent la trouver, mais la trouvent sans peine. Elle craint le travail et redoute la gêne ; L'air d'effort lui déplaît ; et lorsque dans sa main Vénus tient en riant les marteaux de Vulcain , Un air d'aisance encore embellit la déesse. Le caprice sied bien à cette enchanteresse ; On l'oublie , elle vient ; on la cherche , elle fuit. C'est la nymphe échappant au berger qui la suit. Et qu'un doux repentir ramène plus charmante ; Sa négligence plaît, et son désordre enchante ; Tibulle est sou poète, et ses attraits divers, Sous les traits de Délie, ont inspiré ses vers.

La pudeur à son tour s'avance sur sa trace. Ah ! qui peut séparer la pudeur de la grace ? L'Imagination de ses regards discrets A peine ose entrevoir ses mystères secrets ; Mais de son trouble heureux, de sa rougeur aimable. Elle adore tout bas le charme inexprimable. Le vice audacieux s'arrête à son aspect, Et le brûlant désir est glacé de respect. Ci'aignant ses propres yeux, elle-même s'ignore ; Même quand elle est nue , elle est modeste encore ;

Sa décence la voile aux regards curieux ,

Et la Vénus pudique est vêtue à nos yeux.

Mais comme nous voyons, délicate et craintive,

Se flétrir sous nos mains la tendi'e sensitive.

Un mot, un geste, un rien alarme ses appas ;

Le cœur vole au-devant de son doux embarras ;

Son silence nous plaît, sa froideur même enflamme,

Et la pudeur enfin est la grace de lame.

Mais tandis que j'essaie à tracer ce tableau.

Elle vient en mes mains arrêter mon pinceau.

D'orgueil, de modestie, ineffable mélange.

Ainsi que le reproche elle craint la louange.

Déjà je vois rougir ses timides attraits (^),

Et crains, en les peignant, de profaner ses traits.

Toutefois vainement la nature féconde Auroit de tant d'appas orné l'homme et le monde ; L'Habitude bientôt eût flétri la Beauté, Si le ciel n'eût créé la douce Nouveauté. Voyez de l'univers la pompe monotone !

Toujours l'été brûlant fait place au doux automne ; Toujours, après l'hiver, vient le printemps ; toujours Les jours suivent les nuits, les nuits suivent les jours. Les cieux même , au milieu de leurs pompeux spectacles, Aux yeux désenchantés ont perdu leurs miracles. La Nouveauté paroît, et son briUant pinceau Vient du vieil univers rajeunir le tableau. C'est elle qui du nord fait briller les aurores. Enfante des héros les sanglants météores.

Fait luire une comète, un Voltaire, un Rousseau, Fait mugir un volcan, tonner un Mirabeau f ) : Cet uniforme dieu, conduit par l'Habitude, Qui n'a jamais qu'un ton, qu'un air, qu'une attitude , L'Ennui, s'enfuit loin d'elle; et la Variété, Un prisme dans la main , se j oue à son côté ; De ses mouvants tableaux le monde est idolâtre, Mais la France sur-tout est son brillant théâtre.

La baguette à la main, voyez-la dans Paris, . Arbitre des succès, des mœurs et des écrits, Exercer son empire élégamment futile ; Et, tandis qu'oubliant leur rudesse indocile, Les métaux les plus durs , l'acier, l'or et l'argent , Sous mille aspects divers suivent son goût changeant, Et la gaze, et le lin, plus fragile merveille. Dédaigneux aujourd'hui des formes de la veille, Inconstants comme l'air, et comme lui légers. Vont mêler notre luxe aux luxes étrangers. Ainsi, de la parure aimable souveraine , Par la mode, du moins, la France est encor reine ; Et, jusqu'au fond du nord portant nos goûts divers, Le mannequin despote asservit l'univers (^).

Trop heureux les Français , si leur volage idole Bornoit à ces vains jeux sa puissance frivole ! Mais quels pays lointains, quels barbares climats De nos derniers malheurs ne retentissent pas (9) .' A peine une secrète et vague inquiétude. Des antiques devoirs dénouant l'habitude,

Des folles nouveautés a donné le signal ,

Tout s ébranle, tout marche. A cet ordi'e fatal,

Hardis fabricateurs d'incroyables systèmes ,

Des novateurs fougueux ont tout mis en problèmes :

Les arts, les lois, les mœurs, un superbe dégoût

A tout dénaturé : le temps, qui change tout.

Se voit changé lui-même , et notre vieille année

Avec ses mois nouveaux marche tout étonnée,

O mes concitoyens, dites-moi de cjuel nom

Se nomment aujourd'hui ma ville, mon canton ('°)?

Dans un pays nouveau chaque jour je m éveille ;

Le lendemain insulte aux travaux de la veille ;

La nouveauté qui suit vieillit la nouveauté j

Le désordre s'accroît par la rivalité ;

On s'empresse, on s'élance, on court dans la carrière;

Hâtons-nous , et gardons de rester en arrière ;

Atteignons , devançons nos rivaux confondus : ^ g.

Les crimes surpassés sont des crimes perdus.

Soudain les feux sont prêts, les haches étinceUent: Sous la main des bourreaux des flots de sang ruissellent; D'un massacre nouveau le massacre est suivi ; Le peuple est fatigué, mais non pas assouvi; Grands, petits, peuples, rois, trône, autel, tout s'efface. Ainsi , lorsque ligués dans les champs de la Thrace , De la Terre autrefois les fils audacieux. Sur des monts entassés escaladoient les cieux, Les yeux épouvantés, dans les vastes campagnes. Ne reconnoissoient plus ni vallons, ni montagnes,

Et chcrchoient vainement, à travers les débris,

Les bois déracinés et les fleuves taris :

Mais bientôt, expiant leurs terribles maximes,

Les sacrificateurs deviennent les victimes ;

Sur le trône, en tremblant, cbacun d'eux va s'asseoir:

L'apôtre du matin est le martyr du soir.

Gomme le vieux Saturne , en son étrange rage,

Dans ses propres entants dévoroit son ouvrage ;

Comme aux champs de Cadmus des frères malheureux.

Au sortir du sillon , s'exterminoient entre eux ;

Sous ses propres fureurs chaque parti succombe ;

Chacun brille et s'éteint, chacun s'élève et tombe.

Tels roulent sur les flots les flots bruyants des mers :

Ainsi la bombe suit la bombe dans les airs ;

Par-tout les pleurs, le sang", la rage, la démence.

Et l'empire n'est plus qu'une ruine immense.

Pleurez donc, ô Français ! pleurez ces jours heureux,

Où, de la Nouveauté partisans moins fougueux.

Vous l'adoriez sans crime, et ne demandiez d'elle

Que la pièce du jour et l'actrice nouvelle !

Guidé par cet amour, par ce goût curieux, Qui séduit des mortels l'instinct capricieux. Souvent on quitte aussi, par un penchant bizarre, L'objet le plus parfait pour l'objet le plus rare : Tel est le cœur humain : un trésor trop commun De mille possesseurs n'en satisfait aucun. Empressée à parer chaque objet qu'elle adore, L'Imagination avec plaisir colore

Tout ce que la nature accorde rarement.

Voyez de cette fleur le ridicule amant :

Si quelque autre avec lui partage sa richesse,

A cette horrible idée il sèche de tristesse ;

De son heureux rival il l'achète à prix d'or,

Et dans sa serre avare enterre son trésor (' ').

Graces à cet instinct, l'objet le plus futile,

S'il est rare, est bientôt dispensé d être utile.

Entrez dans cette salle où sont mis à l'encan

Géographie, histoire, et morale, et roman :

Quel est l'auteur divin que d'un groupe idolâtre

Se dispute à grand bruit I'enchere opiniâtre?

Est-ce Homère ou Platon ? Non, c'est quelque feuillet

D'un vieux tome échappé du bûcher de Servet('^).

Mais de cette frivole et vaine jouissance.

Peut-être un court récit peindra l'extravagance.

Un sauvage autrefois (nous lui ressemblons tous) Avoit vu beaucoup d'or et jamais de cailloux. Il en voit un : soudain ce prodige l'attire ; Il s'élance, il le prend, le regarde, l'admire. Brûle de le montrer : tout-à-coup à ses yeux S'offrent d'autres cailloux déjà moins précieux ; Diminuant de joie en croissant de fortune, Il chérit déjà moins leur beauté plus conmiune ; Et l'abondance enfin les dépréciant tous. Comme il eût jeté For il jette ses cailloux ('^). Tant l'objet qu'un vain prisme embellit ou dépare, Vulgaire nous déplaît, nous séduit, s'il est rare !

CHANT m. 161

Cliaciin a son pouvoir. Le mortel i{)norant Souvent glisse sur eux d'un oeil indifférent : Pour lui restent cachés dans un nuage sombre Leurs tissus délicats, leurs nuances sans nombre ; Mais un tact plus sensible, et des yeux plus parfaits, A ma divinité révèlent ces secrets.

Prenons donc son flambeau, ses regards et ses ailes. Et volons au pays des vérités nouvelles : EUe-même, en riant, me conduit par la main^ Et dans ces lieux déserfs m'aplanit le chemin.

Digne objet de mes vers, ma jeune souveraine Veut voir dans les objets les deux bouts de leur chaîne : Tels parlent avec force à notre ame , à nos sens , Les termes opposés des êtres différents. Le fruit déjà mûri, la moisson jaunissante, L'été, l'ardent midi n'est pas ce qui l'enchante : De l'oiseau printanier la première chanson, Le fruit encore en fleurs, et la jeune moisson; L'aurore d'un beau jour dorant un beau nuage, Ses derniers feux mourants sur la tour du village ; Voilà ce qui lui plaît. Voyez cet arbrisseau. Qui de sa pépinière oublia le berceau : L'agricidteur pour lui voit des dangers sans nombre ; Mais il prévoit ses fruits, il espère son ombre.

Non loin de lui s'élève un chêne fastueux Qui défia cent ans les vents impétueux ; Son sommet, revêtu d'un plus rare feuillage, Et sa mousse et ses nœuds décèlent son grand âge :

T. VIII. l'imAGIX. I. II

Mais le culte et ramoui^ du peuple des hameaux Consacrent sa vieillesse et ses derniers rameau:^. Ainsi du chêne antique ou du naissant arbuste, I/un paroît plus touchant, et lautre plus auguste ; L\m a pour lui Fespoir, l'autre le souvenir : L un plaît dans le passé , l'autre dans l'avenir.

Et combien parmi nous sont plus touchants encore L'être qui va finir, l'être qui vient d'éclore ! « Laissez, laissez venir ces enfants jusqu'à moi, »■ Disoit cet homme-dieu, dont nous suivons la loi ("^) : Eh ! qui sans intérêt peut voir le premier âge? Il attire, il émeut, il attendrit le sage. Après tant de travaux et de périls divei», Hélas ! il craint pour lui les maux qu'il a soufferts. Quels pièges vont l'attendre au sortir de l'enfance ! Qu'il voudroit lui léguer sa longue expérience ! Cher et fragile objet de tendresse et de soins. Il plaît par ses défauts, règne par ses besoins. Hâtons-nous de le voir, tandis qu'à soii aurore Tout est jeune et fleuri, frais et brillant encore. Qui sait ce que le sort lui garde de malheui^ ? Quel qu'il soit, il paiera-son tribut aux douleurs : Tout homme doit pleurer, tel est l'arrêt suprême ; L'homme bon sur a.utrui, l'homme dur sur lui-même. Ainsi, dans ce mélange et de crainte et d'espoir. L'esprit flottant desire, et tremble de prévoir ; Et, dans le court tableau de l'homme qui commence, L'Imagination voit un loi/ftain immense :

De l'enfance, pour nous, tel est le doux attrait.

. Avec moins de plaisir, mais non sans intérêt, L'Imaoination regarde la vieillesse.

Dans Tune tout commence, et dans l'autre tout cesse ('^) ; Mais ces ruines même intéressent encor : Le vieillard , du passé déroule le trésor. S'il fut le bienfaiteur ou l'ornement du monde, L'Imagination, en souvenirs féconde, Quand le présent ingrat semble l'abandonner. Des honneurs qu'il n'a plus revient l'environner: Ainsi le saint respect qui de loin le contemple, ' Remplit toujours de Dieu les débris d'un vieux temple. Mélange de douceur et de sévérité, •

L'âge consacre encor sa sainte autorité : C'est le père, le chef, le roi de sa famille. Dans un siège d'honneur, près d'un feu qui pétille, Il conte ; et l'écoutant de l'oreille et de l'œil , Le groupe se resserre autour de son fauteuil/ Douces mœurs, saint respect, amour de la vieillesse, Revenez parmi nous! et puisse la jeunesse. Pour son propre bonheur, abjurer ces travers. Qui perdirent la France, et troublent l'univers !

Desobjets, quelsqu'ilssoient, qui faitlespremierscharmes? Le besoin d'être ému. La terreur, les alarmes , Elles-mêmes pour l'homme ont un puissant attrait. Voyez-le, dominé par cet instinct secret. Suivre un embrasement, contempler du rivage, A l'abri du danger, les horreurs du naufrage,

164 LIMAGINATION.

R epaître aux champs de Mars ses yeux épouvantés. Je sais que, rencontrant ces horribles beautés, Le philosophe passe en détournant la tête. Moi, qui dois voir en sage et décrire en poète. Je veux les déployer ; je veux dans mes tableaux Placer l'homme à l'aspect de tous ces grands jfléaux. Au pied de ces volcans, auprès de ces batailles. Du triste genre humain immenses funérailles : Tressaillant d'un plaisir mélangé de terrem*. De ce mont élevé j'en contemple l'horreur ; Ces casques, ces mousquets, ces«cuirasses brillantes. Des rayons du soleil au loin étincelantes, Ce graïKl luxe des rois, ces pompes du trépas, Me parent un moment la scène des combats. Mais l'heure affreuse vient, et le signal s'apprête : Pareil à l'Océan qui couve la tempête.

Tout s'érueut, tout frémit ; le coursier belliqueux, A l'instinct des guerriers joint son instinct fougueux ; Comme eux discipliné, comme eux réglant sa rage, Il hennit, il bondit, mais contient son courage : La charge sonne : il part, il s'élance aux combats. Et le sable et le sang ont jailli sous ses pas ; Le fer luit, l'éclair brille et les tonnerres grondent ; Des montagnes, des bois les échos leur répondent: Les échos, qui, jadis chers aux dieux bocagers, N'avoient appris encor que les chants des bergers. Telle qu'une ménade ardente, échevelée, Ji'Imagination se perd dans la mêlée :

A travers et la poudre, et le fer, et les tcux,

Vagabonde, elle porte et ses pas et ses yeux,

Et revient m'en tracer l'épouvantable inia[je.

Tout dé^jouttaut de sang, le démon du carnage

Appelle à lui la gloire, elle accourt sur ses pas ;

L'éblouissant fantôme ennoblit le trépas :

Tout l'affronte ou l'attend, le reçoit ou le donne :

Ici, la foudre abat ; là, le glaive moissonne;

Le fer croise le fer, les rangs foulent les rangs.

Entendez-vous les cris des vainqueurs , des mouriuits ?

L'un de son assassin repousse la furie ;

L'autre traîne à regret un reste affreux de vie ;

Et , provoquant la rage , invoquant l'amitié ,

Demande, tout sanglant, la mort à la pitié,

Et ne la doit enfin qu'à la soif du pillage.

Et si j'interrogeois ces scènes de carnage !

De ces guerriers mourants dans leur jeune saison.

L'un a quitté sa vigne et l'autre sa moisson ;

L'autre un art bienfaisant. Mais la patrie ordonne :

Marchons; bravons ces feux, rompons cette colonne,

Reprenons ces drapeaux déchirés et sanglants.

Jeune guerrier, tu meurs à la flem* de tes ans !

Ah ! combien va gémir ta mère désolée !

Pleurez, amours; beaux-arts, ornez son mausolée.

Ainsi de ces grands chocs l'Imagination Reçoit, répand, varie, accroît l'impression; S'irrite ou s'attendrit, aime ou maudit la gloire. Couronne les vainqueurs, gémit sur la victoire;

Et s'écrie, en pleurant sur ces nobles forfaits :

« C'étoit donc peu des maux que la nature a faits ! »

Oh ! si j'osois unir dans ma vive peinture Et les volcans du cœur et ceux de la nature, J'irois, j'approcherois ces formidables monts Dont les feux souterrains vivent sous les glaçons ; Ces volcans, plus affreux que les champs du carnage ! Ce ne sont plus ici ces joutes du courage, Où la gloire, à la mort prêtant ses traits guerriers. Cache son front hideux sous l'éclat des lauriers ; Où le péril lui-même irrite la vaillance : Ici l'homme sans gloire , ainsi que sans défense , Demeure seul en proie à tous les éléments ; La colère des flots, et des feux, et des vents. Ces longs ébranlements qui déchirent la terre. Ces orages de cendre, et de flamme, et de pierre. Ces torrents embrasés et ces trombes de feux Qui , du fond des enfers , s'alongent vers les cieux ; Dans les champs, sur les monts la fuite et l'épouvante ; Tandis que, se heurtant dans la cité tremblante. Des temples, des palais les dômes chancelants Tombent, tombent en foide en des gouffres brûlants ; Quel spectacle à-la-fois effrayant et sublime ! L'Imagination seule au bord de l'abîme , Interroge, en tremblant, la nature en courroux; Elle parcourt les lieux qu'ont frappés ces grands coups ; Elle y conduit Buffon, elle y ramène Pline, Et recommande aux arts leur savante ruine.

CHANT 111. lt)7

Avec elle, tantôt, dans ces antres affreux, Je plonge, je demande à leurs flancs ténébreux , Les débris disparus dans ces tombeaux de soufre. Un jour*, me dis-je, un jour, de cet imrriense jjouffre, Des portiques, des arcs, par le temps dévorés, Reparoîtront aux yeux les décombres sacrés; Les instruments des arts, le fer des sacrifices. Des hommes et des dieux les pompeux édifices , Le théâtre des jeux, et le temple des lois , Et les métaux empreints de l'image des rois.

Je sors, j'erre à pas lents sur cette lave immense ('^), Triste, inhospitalière ; et calcide en silence Les temps, les temps lointains où la stérilité Rendra ce sol aride à la fertilité.

Hélas ! avant d'y voir ou des fruits , ou de l'ombre , Des générations s'écouleront sans nombre. Ainsi, quand tout-à-coup d'affreux ébranlements Ont troublé les états jusqu'en leurs fondements. Les mœurs, les lois, les arts renaissent avec peine : LTn instant les détruit, un long temps les ramène; Et le volcan éteint inspire encor l'effroi. Mais telle est du destin la consolante loi : Les biens naissent des maux. Prodigue de verdure. Ce sol enfin mûri, rend tout avec usure. Alors ces doux objets, ce cruel souvenir. Les désastres passés et les biens à venir, Ces laves et ces fleurs, ces rocs, ces fraîches ombres. Abandonnent notre ame à des pensers moins sombres ;

168 LIMAGINATION.

L'homme rêve à ses maux, sans en être attristé, Et la mélancolie accroît la volupté.

O penchant plus flatteur, plus doux que la folie ! Bonheurdes malheureux, tendre mélancolie, Trouverai-je pour toi d'assez douces couleurs? Que ton souris me plaît! et que j'aime tes pleurs ! Que sous tes traits touchants la douleur a de charmes ! Dès que le désespoir peut retrouver des larmes, A la mélancolie il vient les confier.

Pour adoucir sa peine, et non pour l'oublier. C'est «lie qui, bien mieux que la joie importune. Au sortir des tourments accueille l'infortune ; Qui, d'un air triste et doux, vient sourire au malheur, Assoupit les chagrins, émousse la douleur. De la peine au bonheur, délicate nuance, Ce n'est point le plaisir, ce n'est plus la souffrance ; La joie est loin encor ; le désespoir a fui ; Mais, fille du malheur, elle a des traits de lui. Quels sont les lieux, les temps, les images chéries, Où se plaisent le mieux ses douces rêveries ? Ah ! le cœur le devine : en son secret réduit Elle évite la foule, et redoute le bruit ; Sauvage, et se cachant à la foule indiscrète, Le demi-jour suffit à sa douce retraite ; De loin, avec plaisir, elle écoute les vents, Le murmm-e des mers , la chute des torrents ; La forêt, le désert, voilà les lieux qu'elle aime. Son cœur, plus recueilli, jouit mieux de lui-même ;

CUAJNT 111. 109

La nature un peu triste est })lus doueo à son œil ;

Elle semble, en seeret, compatir à son deuil.

Aussi l'astre du soir la voit souvent, rêveuse,

Regarder tendrement sa lumière amoureuse.

Ce n'est point du printemps la brillante gaieté ,

Ce n'est point la richesse et l'éclat de l'été

Qui plaît à ses regards ; non, c'est la pâle automne.

D'une main languissante effeuillant sa couronne.

Que la foule, à grands frais, cherche un grossier bonheur

D'un mot, d'un nom, d'un rêve elle nouriit son cœur.

Souvent, quand des cités les bruyantes orgies,

Au son des instruments, aux clartés des bougies,

Etincellent par-tout de l'or, des vêtements,

Des éclairs de l'esprit, du feu des diamants.

Pensive, et sur sa main laissant tomber sa tête,

Un tendre souvenir est sa plus douce fête.

Viens donc , viens , charme heureux des arts et des amours !

Je te chantai deux fois, inspire-moi toujours ('^).

Ija tristesse, à son tour, par de plus fortes omljres Rembrunit ses couleurs et ses nuances sombres. Ce sujet est moins doux ; mais dans sa profondeur Je dois, sur tous les tons, interroger le cœur. De la tristesse en.nous quelle est donc l'origine ? C'est l'aspect du malheur, celui de la ruine : Soit qu'eu se dégradant, les monuments des arts De leur décrépitude affligent nos regards ; Soit que dans leur langueur, l'animal et la plante Présentent à nos yeux la nature souffrante ;

170 Lni AGI NATION..

Soit que. plus triste encor. de ses restes flf'tris

Le séjour de la mort étale le^ cl('bri>.

Vovez ces monuments l'par^ dan-> la poussière.

Et 1 hunjble a>ile. ou dort une cendre vulgaire;

Et le marbre où les (jrands, également mortels.

Etalent leur néant en face des autels :

Tous iujet- du trépas, qui tous les sacrifie,

Et ne fait qu un monceau des débris de la vie :

L'Imagination, à mes yeux pleins d'effroi ,

A rouvert leurs lombeaux ; tous passent devant moi :

Que de crimes cachés, que de vertus obscures,

S'élèvent, à sa voLx, du fond des sépultures '

Regardez ce mortel, ami ferme et discret,

D'un ami dans la tombe il cacha le secret.

Quelle est cette ombre, pâle, égarée et larouelje ^

Les cris sourds du remords s'échappent de sa bouche ;

Vénal exécuteur des vengeances des grands.

Il servit en secret la Lame des tvran>.

Mais bientôt leur compliee a >uivi Il-iu' \ictime ;

Instrument d un lorlait. il périt par luj crime.

Vovez-vous s'avancer cet homme aux cheveux blancs î*

La gloire et la vertii couronnoient ses vieux ans;

Un avide héritier hâta sa dernière heure.

Quelle est, plus loin de moi, cette vierge qui ph'ure?

Elle aima sans espoir, et mourut de douleur.

Et tr)i . toi . jeune enfant, moissonné dans ta fleur,

Qui t'enleva sitôt de ce triste théâtre ?

Péris-tu par les mains d une injuste marâtre ^

CHANT m. 171

Portois-tu dans tou sein le germe de la moit .■"

Quoi qu il en soit, hélas ! ne te plains pa«, du sort :

Tu nas lait qu'effleurer la coupe de la vie ;

Mais le ciel indulgerit t'en épargna la lie :

Tant de maux a pi'fvoir '. tant de maux a -ouiti ir '.

Tout ce rjui uou- apprend, iiou- invite a mourir.

Dors donc, dor^, cher entant '. dau^ cet a>ile >onihre,

Demain de quelques fleurs j apaiserai ton ombre.

]Mais quels sons douloureux ont frappé mes esprits? Ah ! de -a mere >m pleur- n'entends-je pas les cris? Eh ! queUe image, ô dieux '. e>t plu> ti i-te et plus chère. Que le tombeau d'un fih et les pleurs d une mère ? Un portrait dans la main, elle demande aux cieux. Elle demande encor ce fils si précieux, D un adorable époux ressemblance adorée : Telle, sur un rameau . Philomèle éplorée Accuse -on malheur, et le pâtre inhumain Qui, remarquant son nid. a, de sa dure main. Ravi ses chers petits encor nus et sans aile. Hélas ! et vainement réfugiés sous elle. Aux rochers, aux vallons, aux échos des déserts. Sans cesse répétant ses lamentables airs. Seule dans 1 ombre obscure elle pleure, et raurore. Seule sur son rameau lentend gémir encore.

A la tn-tr^-e en deuil, a la sombre terreur, Oserai-je ajouter le tableau de l'horreur . Leurs traits -ont ditterent-», et d'un objet terrible L aspect a no> rr-'^ard- n e>t pa? toujour- horrible

Pour les distinguer mieux, revenez avec moi

Dans ces lieux, vaste scène et de meurtre et d'effroi ;

Au pied de ces volcans, où l'air, la terre et l'onde,

De leur guerre intestine épouvantent le monde.

Dans le champ des comUats, tant que de sa chaleur

Le brillant héroïsme échauffe la valeur,

Ces drapeaux, ces tambom-s, ces clairons, ce tonnerre,

Ces marches du talent, ce grand art de la guerre.

Et la gloire planant au-dessus du trépas ,

Décorent à nos yeux ces grands assassinats ;

Mais quand Mars a mis fin à ces joutes savantes,

Quelle horreur se répand sur ces plaines sanglantes !

Ses foudres sont éteints , ses clairons sont muets ;

L'œil ne vencontre au loin que de hideux objets ;

Des cadavres souillés et de sang et de poudre.

Mutilés par le fer, déchirés par la foudre :

Par leur proie attirés sur ces vastes tombeaux ,

Les ailes des vautours et les cris des corbeaux ,

Se font entendre seuls dans ce vaste silence.

Là finit la terrem% et là l'horreur commence.

Que du Vésuve éteint les feux soient rallumés , En contemplant ce mont et les cieux enflammés , Et ces torrents de feu qui sillonnent la terre , L'homme admire et frémit. Mais, si l'affreux tonnerre Eu foule amoncelant , sous leurs toits embrasés , Femmes, enfants, vieillards, l'un sur l'autre écrasés. Ne montre, à la lueur des ruines brûlantes. Que des corps expirants, et des cendres fumantes ,.

CHANT in. 175

Qu'un reste d'habitants, par l'effroi dispersé ; D'hori-eur alors, d'horreur l'homme se sent glacé. Et croit voir célébrer, par la mort, la tempête, De l'ange affreux du mal l'épouvantable fête.

Toutefois ces combats et ces gouffres de feux N'offrent pas de l'horreur les traits les plus hideux ; Non, c'est le cœur humain, plus effroyable abîme ; C'est l'assassin, dans l'ombre épiant sa yictime. Que deux tendres amis, s'égorgeànt par honneur. Pour un mot, l'un de lautre aillent percer le cœur, Du crime de leur main l'excuse est dans leur ame. Mais l'atroce brigand, mais l'assassin infâme. Dans sa vile fureur et ses lâches exploits. N'offre qu'un crime horrible à la hache des lois. Déité de Shakspeare ! ô toi, qui des ténèbres ('^) Aimes l'effroi tragique et les scènes funèbres , Viens, perçons ces forêts; que j'assiste avec toi Aux mystères sanglants de ces lieux pleins d'effroi. C'est là, qu'au pied d'un arbre, où d'une lampe sombre La livide clarté luit et tremble dans l'ombre , Tout bas, dans un sinistre et lugidjre appareil. Le meurtre vient tenir son horrible conseil. Encor teinte de sang, cette horde cruelle Vient de se partager sa conquête nouvelle. Prêts à servir lem' rage , autour d'eux sont épars Les tubes memlriers, les glaives, les poignards. Et le levier robuste, et l'échelle perfide Qui doit favoriser leur approche homicide.

Ils consultent ; leur cœur tressaille au moindre vent Qui fait frémir près d'eux le feuillage mouvant. J'écoute leurs projets de sang et de ruine : Leur parole menace , et leur geste assassine. Quel mortel proscrira le conseil redouté ? La victime est choisie, et Tarrêt est porté. Ils partent. Dieu ! sauvez le père de famille, Ses enfants adorés, sa jeune et tendre fille ! Que mon ami sur-tout se dérobe à leurs yeux, Et ne se trouve pas sur leur passage affreux !

Mais que sont, au milieu des discordes civiles, liCS brigands des forêts près des brigands des villes ; Eux qui, sous l'œil des lois, dans le sein de la paix , Commandent le carnage et dictent les forfaits ? Qu'ai-je entendu ? quels cris ! quels accents lamentables ! O malheureux Paris ! ô jours épouvantables ! Des pontifes sacrés, et des vieillards tremblants, Sans respect pour leurs maux et pour leurs cheveux blancs, Eux, qui du ciel sur nous imploroient la clémence. Tombent, dans le lieu saint , égorgés sans défense. Quarante ans de travaux , quarante ans de vertus, Ne sauroient les sauver. L'un sur l'autre abattus ('9), Cent ministres sanglants jonchent le sanctuaire. Didau tombe content dans les bras de son frère . Tout ce qu'ont de cruel, tout ce qu'ont de touchant La foi, l'impiété, le juste et le méchant, La rage , la pitié , la douleur, la nature , Forme de mille accents le lugubre murmure :

CHANT m. 175

Ij'iin s'attache à la croix, Taiitrc embrasse l'autel; De son dernier regard l'autre cherche le ciel ; L autre, attendant la mort dans'ce vaste carnage, ï)c ses amis mourants exhorte le courage ; Tous meurent en martyrs, tous meurent en héros ; Le meurtre insatiable a lassé les bourreaux ; Et, fuyant du lieu saint la scène ensanglantée, L'Imagination recule épouvantée.

Ah ! quittons leS horreurs de ces sombres tableaux : Que des objets riants délassent mes pinceaux ! Mon ame en a besoin. Eh ! qui, mieux que cette ame. Que des morts, des bourreaux, du fer et de la flamme, Que d'un si long malheur poursuit le souvenir. Vers les olijets riants a droit de revenir ? Mais, avant d'en tracer la jioétique image. De la philosophie empruntant le langage. Des riantes beautés expliquons les attraits, Et quel heureux mélange en compose les traits.

Un objet est riant, quand l'art ou la nature Aux charmes des couleurs joint ceux de la figure ; Quand l'œil trouve assemblés, pour mieux nous émouvoir, Un air de liberté, d'abondance et d'espoir ; Sur-tout quand, de la vie essayant lés prémices, Des êtres innocents partagent ses délices. Eh ! voyez, au printemps peint de mille couleurs, Lorsque les fruits déjà se cachent sous les fleurs , Lorsqu'aux antres du nord a fui l'affreux Borée , fja nature féconde , et fraîche et colorée ;

Tout vit, tout se ranime, et tout s'épanouit : Le sol donne et promet, l'œil espère et jouit. Pour prêter plus dé charme à ce brillant théâtre, Ghloé vient : elle vient, jeune, agile et folâtre ; Comptant treize ans â peine, et ne soupçonnant pas Tout ce qu'elle nous cache ou découvre d'appas. Libre enfin, oubliant son crayon qui repose. Elle vole à la fleur, comme elle fraîche éclose ; Du jardin, en sautant, franchit chaque parquet, Choisit, compose, effeuille, éparpille un bouquet. Comme les arbrisseaux, enfants de ce bocage. Tous différents d'instinct, et de figure et d'âge. Ses frères ont pris part à ses jeux inconstants, Et leur printemps ajoute aux graces du printemps. Tous, d'un air sérieux, suivent leur goût frivole ; L'un tend ses petits bras au papillon qui vole ; Pour atteindre un rameau l'autre se hausse en vain ; Cet autre d'un fruit vert va cacher le larcin ; L'autre cherche à saisir son image dans l'onde ; Et cependant , pareille â la rose féconde Qui s'élève au milieu de ses boutons naissants, Leur mère suit de l'œil leurs ébats innocents. Les objets enchanteurs que ce jardin rassemble. Ces plantes, ces enfants qui s'élèvent ensemble ; Cette sérénité du vif azur des cieux.

Du monde rajeuni l'aspect délicieux , Cet air suave et pur de la saison nouvelle , Des riantes beautés voilà le vrai modèle ;

Et pour ma déité quels tableaux plus flatteurs,

Qu'un beau jour, un beau ciel, des enfants et des fleurs !

Des objets différents qui commandent à lame, C'est la grandeur, sur-tout, qui l'élève et l'enflamme. Elle plaît à nos cœurs, elle plaît à nos yeux, Dans l'œuvre de nos mains, dans l'ouvrage des dieux ; De ces grands monuments nos regards s'applaudissent; Notre ame, à leur aspect, nos pensers s'agrandissent.

O colosses du Nil, séjour pompeux du deuil, O que l'œil des humains vous voit avec orgueil ! Devant vos fronts altiers s'abaissent les montagnes ; Votre ombre immense, au loin , descend dans les campagnes. Mais l'homme vous fit naître, et sa fragilité Vous a donné la vie et l'immortalité.

Que de fois à vos pieds m'asseyant en silence , J'évoque autour de vous tout cet amas inmiense De générations, de peuples, de héros, Que le torrent de l'âge emporta dans ses flots : Rois, califes, sultans, villes, tribus, royaumes. Noms autrefois fameux, aujourd'hui vains fantômes ! Seuls vous leur survivez. Vous êtes, à-la-fois. Les archives du temps et le tombeau des rois, Le dépôt du savoir, du culte, du langage, La merveille, l'énigme et la leçon du sage. Reçois donc mon tribut, ô toi, de qui la main(^°), Sur leur roc, plus solide et plus dur que l'airain. Grava mes foibles vers ! Coulez, siècles sans nombre ; Nations, potentats, passez tous connue une ombre ;

T. VIII. l'iMAGIS. I. 12

178 LIMAGINATIOiS.

Ces murs sont mon trophée ; et, vainqueur du trépas , Je puis dire à mon tour : « INIes vers ne mourront pas. » GomJjien, plus fière encor, combien plus imposante, Dans Touvrage des dieux la grandeur nous enchante ! Par elle Thomme éprouve un air de liberté ; Tout ce qui le captive indigne sa fierté. Loin des enclos bornés dont Tenceinte le gêne, Il aime à s'égarer dans une vaste plaine, Dans un large horizon ouvert de toutes parts , Où l'œil indépendant promène ses regards ; Il aime à s'enfoncer dans la profondeur sombre De ces vieilles forêts dont les tiges sans nombre Touchent, .en même temps, l'abîme des enfers. Et le sein de la te^re, et la voûte des airs ; Se com'bent sur les eaux, flottent dans les campagnes , D'un panache ondoyant couronnent les montagnes. D'un vert amphithéâtre ornent les lieux penchants. Et font une grande ombre au grand tableau des champs. Sous la noire épaisseur de leurs voûtes antiques. Sont nés les premiers dieux et les premiers cantiques ; Aucun soin n'entretient tous ces colosses verts ; Je crois voir les jardins du dieu de l'univers ; Et mes pensers, nourris dans l'ombre solennelle, Deviennent grands, profonds, majestueux comme elle.

Et toi, terrible mer, séjour tempétueux (^ '), Déjà j'ai célébré tes champs majestueux ; Mais qui, de tes beautés, ô mer intarissable ! Peut jamais épuiser la source inépuisable?

CHANT IN. 17i>

J'ai chanté ta grandeur et ton ininicusitc ;

Ai-ie dit ta richesse et ta fécondité,

Tous ces peuples nombreux, ces nations flottantes,

Comme tes vastes eaux, à jamais renaissantes?

Ton lit, riche moitié de 1 nmnense univers,

Renferme dans ton sein mille empires divers.

Tous ont leurs lois, leurs mœurs, leurs chefs, leurs colonies.

Pour voyager ensemble en foule réunies.

La terre en vain nourrit cet innombrable essaim

De peuples, d'animaux, répandus sur son sein,

La terre porte envie à ton vaste domaine :

Ses bois ont 1 éléphant, tes gouffres la baleine \

De tes ondes sur nous s'élèvent d'autres mers ;

Dieu, de ton océan, fit l'océan des airs.

Et quel autre entretient ces liquides nuages

En fertiles vapeurs versés par les orages,

Déposés sur les monts, dans les champs répandus,

Et sans cesse repris, et sans cesse rendus?

La terre enceint tes eaux, et tes eaux la fécondent ;

Aux mouvements des cieux tes mouvements répondent('^) ;

Phébé régie tes flots ; tes flots suivent son cours.

Et, toujours menaçants, obéissent toujours.

Tu creuses les vallons, élèves les luontagnes.

Tour-à-tour engloutis et nous rends les campagnes ;

Et rhomme, à qui du temps les fastes sont ouverts,

Lit jusqu'au haut des monts le voyage des mers.

Dirai-je les trésors échangés sur tes ondes?

Dirai-je tes vaisseaux, messagers des deux mondes?

Sur ton sein orageux se mêleut quelquefois

La colère des flots et le com roux des rois ;

Le tonnerre des cieux, les foudres de la guerre,

Et l'orgueil, sur les eaux, vient disputer la terre.

Que de trésors cachés dans tes flots écumeux !

Que de fleuves obscurs, que de fleuves fameux !

Tu parles à nos yeux, tonnes à nos oreilles :

L'Imagination succombe à tes merveilles ;

Je m'éloigne eu silence, et, plein d'un saint effroi,

J'abandonne un sujet immense connue toi.

Mais à peine mes yeux ont quitté tes domaines,

Les monts viennent m'offrir leurs pompeux phénomènes.

Viens donc, ô ma déesse, exauce encor mes vœux. Et redonne à ma voix quelques sons dignes d'eux. Tu viens ' Sur leurs sommets avec toi je m'élance. Ici, tout est grandeur, tout est magnificence ; De saisons en saisons, de climats en climats, J'y .voyage, entouré de vergers, de frimas, De gouffres, de volcans, dont les laves fumantes Sillonnant quelquefois de leurs vagues brûlantes Cette neige éternelle et ces glaçons affreux Que jamais du soleil n'entamèrent les feux. Ici je touche au ciel et commande à la terre ; A mes pieds part l'éclair et gronde le tonnerre ; D'ici l'onde aux vallons épanche son trésor ; L'ouragan prend sa com^se , et l'aigle son essor. J'interroge ces monts: je mesure en silence Et leur vaste hauteur, et leur contour immense.

Leurs flancs, jusqu'aux enfers, vont cacher les métaux ;

Leurs faîtes, jusqu'au ciel, portent les vé(;étaux.

Que j aime à voir ces bois, ces touffes de verdure,

De leur tête superbe ondoyante parure.

Sur leurs fronts chevelus flotter au gré des vents,

Et balancer dans lair leurs panaches mouvants !

Que de riches -aspects, que de grandes images !

Tombez, torrents fougueux, de vos rochers sauvages ;

Parmi Therbe et les fleurs, glissez, humbles ruisseaux;

Parlez-moi des vieux temps, marbres rongés des eaux ;

Du monde, affreux débris, contez-moi son naufrage ;

Et vous, de noirs rochers gigantesque assemblage,

Vers le ciel élancés, enfoncés dans les mers,

Courez de votre chaîne embrasser l'univers.

Monts augustes, c'est vous dont la cime idolâtre (^^^)

Du culte de Mithra fut le premier théâtre.

Favoris du Soleil, votre front radieux

Reçoit ses premiers traits, retient ses derniers feux ;

Sous vos brillants sommets régnent les vapeurs sombres,

Vous buvez la hunière et répandez les ombres ;

Si pour le dieu du jour vous n'avez plus d'autel.

Sur vous le dieu des arts garde un culte éternel ;

Là, s'assemble sa cour ; là, de nos Zoroastres

Les yeux vont de plus près interroger les astres ;

Jussieu vient y chercher les mœurs des végétaux ;

Le poëte, des chants ; le peintre, des tableaux ;

Le sage, des leçons ; et, parmi vos abîmes.

Moi-même, en vous chantant, je plane sur vos cimes.

Mais le jour disparoît; et tandis que des monts L ombre déjà plus noire obscurcit les vallons, De la nuit radieuse illuminant les voiles, Tout brillant de clartés, tout parsemé d'étoiles. Là-haut, l'Olympe entier rayonne de splendem-. Dans quels petits objets je plaçai la grandeur ! O, comme en voyageant dans le vaste empyrée, L'Imagination parle à lame inspirée !

Les soleils aux soleils succèdent à mes yeux ; Les cieux évanouis se perdent dans les cieux : De la création je crois toucher la cime, Et soudain à mes pieds se montre un autre abîme. O prodige ' le monde aUoit s'agrandissant ; Le monde tout-à-coup s'abaisse en décroissant ; De degrés en degrés descend l'échelle immense ; L'infini s'arrétoit, l'infini recommence.

De l'ouvrage des dieux insensibles tissus, Invisibles à l'œil, du verre inaperçus.

Des univers sans noms, et des mondes d'atomes, Familles, nations, républiques, royaumes.

Ayant leurs lois, leurs mœurs, leur haine, leur amour, Abrégés de la vie, et chefs-d'œuvre d'un jour , Des confins du néant où Dieu mit leur naissance, .Jusqu'en leur petitesse attestant sa puissance, Le montrent aussi grand que dans l'immensité. Entouré de l'espace et de l'éternité.

x4insi dans la nature , insensible ou vivante , Au bord d'un double abîme, éperdu d'épouvante,

Jatteins par la pensée, ou le verre, ou mes yeux,

Tout ce qui remplit l'air, ou la terre, ou les eieux.

Ainsi, ne trouvant plus de borne qui m'arrête.

Des mondes sous mes pieds, des mondes sur ma tête.

Je ne vois qu'un grand cercle où se perd mon regard ('^),

Dont le centre est par-tout, et les bords nulle part :

Planètes , terres , mers , eii merveilles fécondes ,

Et par-delà ces mers, ces planètes, ces mondes,

Dieu, le Dieu créateur, qui pour temple a le ciel,

Les astres pour cortège, et pour nom l'Eternel;

Qui donne un frein aux mers, et des lois aux comètes.

Allume les soleils, fait tourner les planètes,

Et vient, plus grand encore et pins majestueux.

Se peindre et s'admirer dans un cœur vertueux.

Oui, quel que soit des cieux le superbe spectacle, L'homme aux regards de l'homme est le premier miracle ; Le doux rayon parti des rives d'Orient N'égale point l'attrait d'un visage riant. Voyez, dans son courroux, cette ame impétueuse- La mère en sa couleur est moins tumultueuse ; Babylone en ruine afflige moins les yeux , Que les traits désolés de l'homme malheureux. Tout ce que, pour frapper nos yeux et nos oreilles, L'univers tout entier renferme de merveilles ,' Les montagnes, les mers, le tonnerre, les vents, Ebranlent moins nos cœurs , et frappent moins les sens. Que de l'accent humain l'énergique éloquence, Que ce geste qui donne une voix au silence.

T. VlU. l'imAOI>, I. \'i'

Que dis-je? ces accents, tantôt fiers, tantôt doux,

C'est l'œil, oui, c'est l'œil seul qui les rassemble tous.

Dans sa noble structure, en prodiges féconde,

Le plus frappant n'est pas de retracer le monde,

De réfléchir les cieux , les forêts et les mers ;

Mais de peindre cette ame où se peint l'univers.

Ctef-d'œuvre , où s'épuisa tout l'art de la nature , .

L'œil marque le remords, la paix d'une ame pure;.

Du noble enthousiasme il exprime le feu ;

11 s'attendi it sur l'homme , il s'élève vers Dieu ;

Il embellit les pleurs, anime le sourire ;

Il caresse, il menace, il accorde, il desire ;

Il brûle de fureur, s'enflamme d'amitié,

Se mouille doucement des pleurs de la pitié.

C'est là que rit l'espoir, qu'étincelle la joie ;

En de molles langueurs la volupté s'y noie.

Ce n'est point la beauté qui fait son ornement :

C'est mieux, c'est la raison, l'esprit, le sentiment^

Et dans ce cadre étroit sont peints en traits de flamme

Tous les travaux des dieux, et tons les dons de l'ame.

Aussi quel cœur si dur n'obéit à ses lois?

Il parle avant le geste, il parle avant la voix.

Voyez, quand Marins aux prisons de Minturne

Assoupit un moment sa douleur taciturne.

Ce Cimbre l'approcher un poignard à la main (") ;

Le héros se réveille, et se levant soudain.

Avec cet air terrible où brillent la victoire.

Et tant de consulats, et quarante ans de gloire,

Tout rayonnant encor des honneurs qu'il n a plus,

« Oseras-tu, barbare, égorger Marins? »

A ce regard, plus prompt, plus fort que le tonnerre,

L'esclave foudroyé tombe et baise la terre.

Et long-temps immobile, et les sens éperdus,

« Non, je ne puis, dit-il, égorger Marins. »

Tant brilloient à-la-fois dans les veux d'un seul homme.

Et la grandeur de Tame , et la grandeur de Rome !

(') Vaste et profond sujet! pour peindre ce mystère, Il taudroit un Descarte instruisant un Voltaire. Essayons , toutefois , et montrons dans mes vers L'ame entière à l'aspect de l'immense univers.

Nous avons parlé du système de Leibnitz sur Pharmonie préétablie entre l'ame et l'univers, et du rapport que les idées du philosophe allemand ont, à cet égard, avec celles de Platon. {Voyez la note 22 du premier chant.) Cette opinion a été souvent combattue en métaphysique, où si peu de choses sont démontrées, et où les démonstrations sont si rarement utiles. Mais, comme nous l'avons dit, elle est favorable à la poésie. Si l'on reprochoit à Delille l'espèce de préférence qu'il paroît avoir pour une théorie vaine, mais qui du moins lui inspire de très beaux vers, il seroit aisé de répondre, en demandant quel est le philosophe qui a expliqué le mystère des opérations de l'esprit humain, et dont le système réponde à toutes les objections.

(^) Elle marche, et son port a trahi la déesse.

Rien encore n'a révélé à Enée Vénus, sa mère, déguisée sous les traits et le costume d'une jeune chasseresse : elle se détourne, fait un pas, et son secret est trahi; la divinité tout entière s'est manifestée :

Rosea cervice refulsit, Et vera iucessu patuit dea.

yEn. , 1 , 409-

Elle marche, et son port révèle une déesse.

C'est qu'il y avoit dans ce mouvement de tête, dans cette démarche de Vénus , quelque chose de cette grace inexprimable qui ne pouvoit appartenir qu'à une déesse , et qui la trahit à son insu, dans cette circonstance.

(^) Sans aivancer d'un pas, dévorant le chemin.

C'est un des plus beaux vers de Stace , déjà transporté avec succès par Pope, dans sa forêt de Windsor:

The impatient courser pants in every vein , And, pawing, seems to beat the distant plain.

Pereunt vestigia mille Ante fugam, absentemque f'erit gravis ungula campuni.

(^) Mais qu'une vaste armée , en un profond silence, Garde un calme imposant et lentement s'avance.

Cet effet du silence, observé par une armée qui s'avance au combat, est tellement vrai, tellement sûr, que les tacticiens et les hommes les plus expérimentés dans l'art de la guerre, ont toujours recommandé ce moyen de succès; et que dans une foule d'occasions, il a amené de très grands résultats. Les barbares indisciplinés poussent ordinairement de grands cris , lorsqu'ils marchent à l'ennemi ; mais ce sont plutôt des cris d'alarme, que des élans de courage; et il est rare qu'ils soutiennent de sang-froid le choc d'une armée silencieuse et bien disciplinée.

(^) Cette soudaineté que nous vante Montagne,

Et l'heureux à-propos en tout temps l'accompagne.

Le mot soudaineté a vieilli. L'Académie française, dans son dictionnaire, avertit qu'il est peu usité. Delille, pour qui notre langue poétique est si riche, si harmonieuse et si flexible, n'a pas besoin du secours des mots nouveaux; mais il a , plus qu'aucun de nos poètes vivants , le droit de rajeu-

nir et d'accréditer une expression ancienne, quand elle ajoute à l'énergie et à la précision du style. Au reste, la grace, caractérisée par Fà-propos et la soudaineté^ nous rappelle cette jolie pièce de Rhulière, imprimée dans quelques recueils , et qui mérite d'être plus connue :

Cet infatigable vieillai-d , Qui toujours vient, qui toujours part, Qu'on appelle sans cesse en craignant ses outrages , Qui mûrit la raison et même la beauté , Et que suivent en foule, à pas précipité. Les heures et les jours, et les ans , et les âges ; Le Temps, qui rajeunit sans cesse l'uuivers. Et, de l'immensité parcourant les espaces. Détruit et reproduit tous les mondes divers , Un jour, d'un vol léger suspendu dans les airs. Aperçut Aglaé, la plus jeune des Graces. Son cortège nombreux fut prompt à s'e'carter ; Le dieu descendit seul vers la jeune immortelle; Ainsi l'on voit encore, à l'aspect d'une belle. Les heures , les jours fuir, et le temps s'arrêter. Il parut s'embellir par le désir de plaire;

Et sans doute le dieu du temps Sut préparer, sut choisir les instants.

Ceux de parler, ceux de se taire ; Enfin, il fut heureux malgré ses cheveux blancs. Un autre dieu naquit de ce tendre mystère:

Cherchez la troupe des amours ,

La plus leste, la plus gentille,

Vous l'y rencontrerez toujours ;

C'est un enfant de la famille.

Le don de plaire promptement , Les rapides succès, les succès du moment,

Forment sur-tout son apanage;

Il est le dieu des courtisans.

Et la faveur des cours est encor son ouvrage , Même quand elle vient par les soins et les ans.

11 donne de la vogue au sage ,

Quelquefois de l'esprit aux sots; Le bonheur aux amants, la victoire aux héros ; On ne le voit jamais revenir sur ses traces: 11 fuit comme le temps , il plaît comme les Graces , Et c'est le dieu de Và-propos.

(*) Déjà je vois rougir ses timides attraits.

Et crains, en les peignant, de profaner ses traits.

Nous avons pensé qu'on liroit avec quelque Intérêt le morceau suivant, traduit d'un auteur allemand, Wieland, que plusieurs lecteurs connoissent au moins de nom , et que nous verrons sans doute tôt ou tard triompher du préjugé qui continue d'élever une barrière entre la France et la littérature allemande.

« A l'occasion d'une Diane de Myron, je parlai du désir que j'aurois de voir les Graces que Socrate'avoit sculptées dans sa jeunesse: elles ne méritent pas que tu les voies, répondit-il : je n'en ai jamais été content ; mais depuis que j'ai vu tes graces, je sens que je trouverois les miennes dix fois plus roides et plus froides qu'auparavant. — Mes graces? dis-je d'un air d'étonnement; elles sont, il est vrai, fort gentilles; du reste.... — Je ne parle pas de tes esclaves, belle Laïs, mais de tes propres graces. — Ne me donne pas de vanité, Socrate; jeté croyois incapable de flatterie. — Pour te prouver qu'il n'y a ici ni flatterie ni badinage, je m'explique. Depuis que je te connois, je remarque en toi trois choses qui te distinguent de toutes les belles que j'ai vues, et qui sont, pour toi, ce que les Graces sont à la déesse de l'amour. La première est un sourire qui n'appartient qu'à toi, presque imperceptible, doucement répandu sur toute ta figure, et qui ne disparoît jamais entièrement; soit que tu parles ou que tu écoutes, même quand tu vois ou entends quelque chose qui te déplaît, et que tu laisses apercevoir de la tristesse ou de l'indignation. La seconde est une légèreté d'une élégance incomparable dans tous tes mouvements, toutes tes attitudes, qui, quand tu marches, te donne quelque chose d'aérien; et, quand tu es en repos, fait croire que tu vas quitter la terre ; qui ne dégénère jamais en négligence ni en étourderie. et qui est toujours accompagnée de la plus noble décence et de la dignité la plus naturelle. — Pendant qu'il parloit ainsi avec un grand air de bonhomie, je

sentis une rougeur subite se répandre sur mon visage, en pensant que je ne faisois que jouer la comédie avec cet homme respectable. — Bon, dit-il, voilà ta troisième grace, cette aimable rougeur, fdle de la délicatesse la plus exquise, qui n'ùte rien à la noblesse de tes traits et à l'expression du sentiment de ta propre valeur, et, par-là, se distingue de la rougeur causée par l'embarras de l'enfant ou de Thomme ."■rossier. Un sculpteur, qui auroit assez de génie et de talent pour donner un corps à ce sourire, à cette légèreté et à cette rougeur, et les représenter sous la forme de trois nymphes , nous auroit représenté les Graces. )>

(7) Fait luire une comète, un Voltaire, un Rousseau; Fait mugir un volcan, tonner un Mirabeau.

On sent d'abord tout ce qu'il y a d'ingénieux et de vrai sur-tout, dans ce rapprochement avec les grands phénomènes de la nature, de trois hommes diversement célèbres, qui ont été pour le monde moral, ce que sont dans l'ordre physique les comètes et les volcans. Nous ne dirons rien des deux premiers: leurs œuvres et la révolution les ont jugés; et nous ne considérerons un moment le troisième, que sous le rapport de cette désastreuse éloquence, qui, pour suivre dans son application la métaphore de Delille, tonna en effet comme un volcan, dont les éruptions violentes ébranlèrent et finirent par renverser les bases de l'ordre social en France , et bientôt après dans le reste de l'Europe : jusqu'à ee qu'il pérît, englouti lui-même par le cratère qui avoit dévoré nos plus belles institutions. Telle dut être l'issue d'une vie qui n'avoit été qu'une longue suite d'insurrections contre tous les pouvoirs légitimes: ils n'étoient, aux yeux de Mirabeau, que des variétés du despotisme; et les lois, pour peu qu elles blessassent ses intérêts ou ses passions, n'étoient que le code de la tyrannie régularisée. Il n'eut de principes arrêtés, ni de svstème fixe sur rien, si ce n'est celui de tout asservir à la fougueuse impétuosité de ses

passions, et de se jouerdes différents partis, qui le jouèrent et le perdirent à leur tour.

(^) Et, jusqu'au^ fond du nord portant nos goûts divers. Le mannequin despote asservit l'univers.

Mademoiselle Bertin , marchande de modes de la reine , envoyoit, dit-on , en Russie , chaque mois , et peut-être chaque semaine , une grande poupée habillée et coiffée à la dernière mode. En copiant exactement ce modèle , les dames de Saint- Pétersbourg étoient sûres d'êtres mises, non pas comme l'étoient au moment même celles de Paris , mais au moins comme elles l'avoient été trois semaines auparavant.

(9) Mais quels pays lointains, quels barbares climats De nos derniers malheurs ne retentissent pas?

C'est l'exclamation du chef des Troyens, retrouvant sur les murs du temple de Carthage, une image des revers de Troie :

Quae regio in terris nostri non plena laboris ! JEn. , 1 , 464.

('") O mes concitoyens ! dites-moi de quel nom Se nomment aujourd'hui ma ville , mon canton?

Ici le poète daigne rappeler deux des folies les moins barbares, mais les plus ridicules qui aient signalé la révolution française. La première est le calendrier républicain, fabriqué par Romme et Fabre-d'Eglantine. Quand il seroit vrai que la division des mois y fût plus conforme à la marche de l'année, et marquât mieux la division des saisons, ce n'en étoit pas moins une invention absurde qui jetoit du désordre, de la confusion dans nos relations de toute espèce avec les autres peuples, et nous isoloit, pour ainsi dire, du reste de l'Europe. L'autre folie nous rendoit en quelque sorte étrangers chez nous-mêmes ; c'étoit celle des nouveaux

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noms donnés aux villes, bourgs, et villages, quand les anciens noms étoient de nature à réveiller quelque souvenir religieux ou monarchique.

Ces décrets, à-la-fois ridicules et barbares, qui, pour anéantir d'anciennes habitudes ou consacrer des souvenirs odieux, changeoient les noms de nos villes et de nos provinces, formoient une nouvelle géographie bien digne de ses ineptes, auteurs. Chaque jour effacoit sur la carte quelqu'une de nos cités les plus opulentes, les phis industrieuses ou les plus célèbres: Lvon, Marseille, Toulon avoient disparu, et c'est dans ce sens qu'il eût été permis à M. Burke de dire qu'il cherchoit la France en Europe, et ne l'y trouvoit plus. Quel Français même pouvoit se croire dans sa patrie, quand il entendoit nommer Vedette Républicaine , Nord-Libre, Sud-Libre, Ville-sans-Nom , Commune Affranchie, Onen , Cloud, Franciade, Port de la Montagne, etc.? A cette mémorable époque, un homme d'esprit, allant prendre les eaux dans une de nos viUes les plus connues, donna son adresse à Burges-le-Vilaih , par Marat-les-Forêts et Bnitus-le-Magnanime. On fut obligé de consulter une carte du bon temps, et l'on découvrit, parles noms correspondants, que M.*** étoit à Bourbon-l'Archambaud ou Bourbon-les-Bains, et que la route de la poste passoit par Fontainebleau et Sainl-Pierre-le-JMoutier. (!ette carte est un monument qui a l'éloquence des ruines , et qui donne d'effrayantes leçons,

(") De son heureux rival il l'achéie à pris d'or/» ." ,

Et dans sa serre avare enterre son trésor. «» • © s» *

On connoit le trait d'un amateur, qui renchérit encore sur celui qu'on vient de lire. Il se croyoit possesseur d'une fleur unique ; mais ayant appris qu'il en existoit une pareille dans un jardin, il alla chez le propriétaire, la marchanda , en donna le prix demandé , et l'écrasa à l'instant même sous ses pieds.

T. viu. l'imagix. I. i3

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