‹ Œuvres de J. J. Rousseau, avec des notes historiquesChapitre 117 sur 233 · LIVRE V. a · texte numérisé non relu

LIVRE V. a

petits messieurs, les petits auteurs, les vers, les chansons, les brochures : sans la toilette on ne réuniroit jamais si bien tout cela. Le seul profit réel qui tienne à la chose est le prétexte de s'étaler un peu plus que quand on est vêtue ; mais ce profit n'est peut-être pas si grand qu'on pense , et les femmes à toilette n y gagnent pas tant qu elles diroient bien. Donnez sans scrupule une éducation de femme aux femmes ; faites qu'elles aiment les soins de leur sexe , qu'elles aient de la modestie , qu'elles sachent veiller à leur ménage et s'occuper dans leur maison ; la grande toilette tombera d'elle-même , et elles n'en seront mises que de meilleur goût.

La première chose que remarquent en grandis* sant les jeunes personnes j c'est que tous ces agrémens étrangers ne leur suffisent pas , si elles n'en ont qui soient à elles. On ne peut jamais se donner la beauté , et l'on n'est pas si tôt en état d^acquérir la coquetterie ; mais on peut déjà chercher à donner un tour agréable à ses gestes, un accent flatteur à sa voix , à composer son maintien , à marcher avec légèreté , à prendre des attitudes gracieuses^ et à choisir partout ses avantages. La voix s'étend , s^affermit et prend du timbre; les bras se développent, la marche s'assure , et l'on s'aperçoit que , de quelque manière qu'on soit mise, il y a un art de se Êûre regarder. Dès lors il ne s'agit plus seulement d'aiguille et d'industrie ; de nouveaux talens se présentent , et font déjà sentir leur utiUté»

a56 EMILE.

Je sais que les sévères instituteurs veulent qu'on n'apprenne aux jeunes filles nichant, ni danse, ni aucun des arts agréables. Cela me paroit plaisant: et à qui veulent-ils donc qu'on les apprenne? aux garçons? A qui des hommes ou des femmes appartient-il d'avoir ces talens par préférence? A personne, répondront-ils : les chansons profanes sont autant de crimes; la danse est une invention du démon; une jeune fille ne doit avoir d'amusement que son travail et la prière. Voila d'étranges amusemens pour un enfant de dix ans! Pour moi , j'ai grand'peur que toutes cette petites saintes qu'on force de passer leur enfance à prier Dieu ne passent leur jeunesse à tout autre chose , et ne réparent de leur mieux , étant mariées, le temps qu'elles pensent avoir perdu filles. J'estime 'qu'il faut avoir égard à ce qui convient à l'âge aussi*bien qu'au sexe; qu'une jeune fille ne doit pas vivre comme sa grand'mère, qu'elle doit être vive, enjouée, folâtre, chanter, danser autant qu'il lui plaît, et goûter tous les innocens plaisirs de son âge : le temps ne viendra que trop tôt d'être posée et de prendre un maintien plus sérieux.

Mais la nécessité de ce changement même estelle bien réelle? N'est-elle point peut-être encore un fruit de nos préjugés? En n'asservissant les honnêtes femmes qu'à de tristes devoirs, on a banni du mariage tout ce qui pouvoit le rendre agréable aux hommes. Faut -il s'étonner si la taciturnité qu'ils voient régner chez eux les en chasse, ou s'ils sont

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