‹ Œuvres de J. J. Rousseau, avec des notes historiquesChapitre 119 sur 233 · LIVRE V. a · texte numérisé non relu

LIVRE V. a

sent besoin ni des uns ni des autres , qu'elles apprissent librement ce qu'elles ont tant de penchant à vouloir apprendre , et qu'on ne vît pas sans cesse errer dans nos villes tant de baladins chamarrés. J'ai quelque peine à croire que le commerce de ces genslà ne soit pas plus nuisible à de jeunes filles que leurs leçons ne leur sont utiles, et que leur jargon, leur ton, leurs airs, ne donnent pas à leurs écolières le premier goût des frivolités , pour eux si importantes, dont elles ne tarderont guère , à leur exemple , de faire leur unique occupation.

Dans les arts qui n'ont que l'agrément pour objet , tout peut servir de maître aux jeunes personnes ; leur père, leur mère, leur frère, leur sœur, leurs amies, leurs gouvernantes, leur miroir, et surtout leur propre goût. On ne doit point offrir de leur donner leçon, il faut que ce soient elles qui la demandent: on ne doit point faire une tâche d'une récompense; et c'est surtout dans ces sortes d'études que le premier succès est de vouloir réussir. Au reste, s'il faut absolument des leçons en règle , je ne déciderai point du sexe de ceux qui les doivent donner. Je ne sais s'il faut qu'un maître à danser prenne une jeune écolière par sa main délicate et blanche, qu'il lui fasse accourcir la juppe, lever les yeux , déployer les bras, avancer un sein palpitant; mais je sais bien que pour rien au moude je ne voudrois être ce maître-là.

Par l'industrie et les talens le goût se forme ; par

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le goût Tesprit s^'ouvre insensiblement aux idées du beau dans tous les genres , et enfin aux notions morales qui s'y rapportent. C'est peut-dtre une des raisons pourquoi le sentiment de la décence et de l'honnêteté s'insinue plus tôt chez les filles que -chei les garçons; car, pour croire que ce sentiment précoce soit l'ouvrage des gouvernantes , il âiudroit être fort mal instruit de la tournure de leurs leçons et de la marche de l'esprit humain. Le talent de parler tient le premier rang dans l'art de plaire, c'est par lui seul qu'on peut ajouter de nouveaux charmes à ceux auxquels l'habitude accoutume les sens. C'est l'esprit qui non-seulement vivifie le corps , mais qui le rénouvelle en quelque sorte ; c'est par la succession des sentimens et des idées qu'il anime et varie la physionomie; et c'est par les discours qu'il inspire que l'attention, tenue en haleine, soutient long^temps le même intérêt sur le même objet. C'est, je crois, par toutes ces raisons que les jeunes filles acquièrent si vite un petit babil agréable , qu'elles mettent de l'accent dans leurs propos, même avant que de les sentir , et que les hommes s'amusent sitôt à les écouter, même avant qu'elles puissent les entendre ; ils épient le premier moment de cette intelligence pour pénétrer ainsi celui du sentiment, (a)

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du discernement de ces petites personnes, pour savoir quand Us pourront les aimer : car, quoi qu'on fasse, on 'veut plaire à qui nous piait ; et sitôt qu'on en désespère U m nous piait pas long-temps.

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