LIVRE V. a^S
tpus les citoyens. Quiconque les combat mérite châtiment, sans doute; il est le perturbateur de Tordre et Tennemi de la société. Quiconque les passe , et veut nous asservir à ses opinions particulières, vient au même point par une route opposée ; pour établir Tordre à sa manière , il trouble la paix ; dans son téméraire orgueil , il se rend l'interprète de la Divinité, il exige en son nom les hommages et les respects des hommes, il se fait Dieu tant qu'il peut à sa place : on devroit le punir comme sacrilège , quand on ne le puniroit pas comme, intolérant.
NégUgez donc tous ces dogmes mystérieux qui ne sont pour nous que des mots sans idées , toutes ces doctrines bizarres dont la vaine étude tient lieu de vertus à ceux qui s'y livrent , et sert plutôt à les rendre fous que bons. Maintenez toujours vos en- Ëms dans le cercle étroit des dogmes qui tiennent à la morale. Persuadez-leur. bien qu'il n'y a rien pour nous d'utile à savoir que ce qui nous apprend à bien faire. Ne faites point de vos filles des théologiennes et des raisonneuses; ne leur apprenez des choses du ciel que ce qui sert à la sagesse humaine : accoutumez-les à se sentir toujours sous les yeux de Dieu , à l'avoir pour témoin de leurs actions , de leurs pensées , de leur vertu , de leurs plaisirs ; à faire le bien sans ostentation , parce qu'il l'aime ; à souffrir le mal sans murmure , parce qu'il les en dédommagera; à être enfin , tous les jours de leur vie , ce qu'elles seront bien aises d'avoir été lorsqu'elles coroparoî-
tront devant lui. Voilà la véritable religion , voilà la seule qui n'est susceptible ni d*abus , ni d'impiété , ni de fanatisme. Qu'on en prêche tant qu'on voudra de plus sublimes ; pour moi , je n'en reconnois point d'autre que celle-là.
Au reste, il est bon d'observer que, jusqu'à l'âge oïl la raison s'éclaire et où le sentiment naissant fait parler la conscience , ce qui est bien ou mal pour les jeunes personnes est ce que les gens qui les entourent ont décidé tel. Ce qu'on leur commande est bien , ce qu'on leur défend est mal , elles n'en doivent pas savoir davantage : par où l'on voit de quelle importance est , encore plus pour elles que pour les garçons , le choix des personnes qui doivent les approcher et avoir quelque autorité sur elles. Enfin le moment vient où elles commencent à juger des choses par elles-mêmes , et alors il est temps de changer le plan de leur éducation.
J'en ai trop dit jusqu'ici peut-être. A quoi réduirons-nous les femmes , si nous ne leur donnons pour loi que les préjugés publics ? N'abaissons pas à ce point le sexe qui nous gouverne, et qui nous honore quand nous ne l'avons pas avili. Il existe pour toute l'espèce humaine une règle antérieure à l'opinion. C'est à l'inflexible direction de cette règle que se doivent rapporter toutes les autres : elle juge le préjugé même ; et ce n'est qu'autant que l'estime des hommes s'accorde avec elle, que cette estime doit faire autorité pour nous.