‹ Œuvres de J. J. Rousseau, avec des notes historiquesChapitre 132 sur 233 · LIVRE V · texte numérisé non relu

LIVRE V

que rang que le ciel vous place, vous serez toujours une femme de bien. L'essentiel est d'être ce que nous fît la nature ; on n'est toujours que trop ce que les hommes veulent que Ton soit.

La recherche des vérités abstraites et spéculatives , des principes , des axiomes dans les sciences , tout ce qui tend à généraliser les idées, n'est point du ressort des femmes ; leurs études doivent se rapporter toutes à la pratique ; c'est à elles à faire l'application des principes que l'homme a trouvés , et c'est à elles de faire les observations qui mènent l'homme à l'établissement des principes. Toutes les réflexions des femmes, en ce qui ne tient pas immédiatement à leurs devoirs , doivent tendre à l'étude des hommes ou aux connoissances agréables qui n'ont que le goût pour objet; car, quant aux ouvrages de génie , ils passent leur portée; elles n'ont pas non plus assez de justesse et d'attention pour réussir aux sciences exactes; et, quant aux connoissances physiques , c'est à celui des deux qui est le plus agissant, le plus allant , qui voit le plus d'objets, c'est à celui qui a le plus de force, et qui l'exerce davantage , à juger des rapports des êtres sensibles et des lois de la nature. La femme, qui est foible et qui ne voit rien au dehors , apprécie et juge les mobiles qu'elle peut mettre en œuvre pour suppléer à sa foiblesse, et ces mobiles sont les passions de l'homme. Sa mécanique à elle est plus forte que la nôtre, tous ses leviers vont ébranler le cœur hu-

main. Tout ce que son sexe ne peut faire par luimême, et qui lui est nécessaire ou agréable, il faut qu'il ait l'art de nous le faire vouloir ; il faut donc qu'elle étudie à fond l'esprit de l'homme , non par abstraction l'esprit de l'homme en général, mais l'esprit des hommes qui l'entourent, l'esprit deâ hommes auxquels elle est assujettie, soit par la loi, soit par l'opinion. Il faut qu'elle apprenne à pénétrer leurs sentimens par leurs discours, par leurs actions, par leurs regards , par leurs gestes. Il faut que , par ses discours , par ses actions , par ses regards , par ses gestes , elle sache leur donner les sentimens qu'il lui plaît , sans même paroître y songer. Ils philosopheront mieux qu'elle sur le cœur humain ; mais elle lira mieux qu'eux dans les cœurs des hommes. C'est aux femmes à trouver pour ainsi dire la morale expérimentale , h nous à la réduire en système. La femme a plus d'esprit, et l'homme plus de génie; la femme observe , et Thomme raisonne : de ce concours résultent la lumière la plus claire et la science la plus complète que puisse acquérir de lui-même l'esprit humain; la plus sûre connoissance , en un mot, de soi et des autres qui soit à la portée de notre espèce^ Et voilà comment l'art peut tendre incessamment à perfectionner l'instrument donné par la nature.

Le monde est le livre des femmes : quand elles

y lisent mal, c'est leur faute, ou quelque passion

les aveugle. Cependant la véritable mère de famille,

^ loin d'être une femme du monde , n'est guère moins

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recluse dans sa maison que la religieuse dans son cloître. U faudroit donc faire, pour les jeunes per* sonnes qu'on marie , comme on fait ou comme on doit faire pour celles qu^on met dans des couvens ; leur montrer les plaisirs qu'elles quittent avant de les j laisser renoncer , de peur que la fausse image de ces plaisirs qui leur sont inconnus ne vienne un jour égarer leurs cœurs et troubler le bonheur de leur retraite. En France ) les filles vivent dans des couvens ^ et les femmes courent le monde. Chez les anciens , c'ëtoit tout le contraire ; les filles avoient, comme je l'ai dit , beaucoup de jeux et de fêtes publiques ; les femmes vivoient retirées. Cet usage ëtoit plus raisonnable et maintenoit mieux les mœurs. Une sorte de coquetterie est permise aux filles à marier, s'amuser est leur grande afïaire. Les femmes ont d'autres soins chez elles , et n'ont plus de maris à chercher; mais elles ne trouveroient pas leur compte à celte réforme, et malheureusement elles donnent le ton. Mères, faites du moins vos compagnes de vos filles. Donnezleur un sens droit et une âme honnête , puis ne leur cachez rien de ce qu'un œil chaste peut regarder. Le bal , les festins , les jeux, même le théâtre ; tout ce qui, mal vu, fait le charme d'une imprudente jeunesse, peut être offert sans risque à des yeux sains. Mieux elles verront ces bruyants plaisirs, plus tôt elles en seront dégoûtées.

J'entends la clameur qui s'élève contre moi. Quelle fille r^iste à ce dangereux exemple? A peine ont- IX. 19

elles vu le inonde que la tête eur tourne à toutes ; pas une d'elles ne veut le quitter. Gela peut être : mais , avant de leur offrir ce tableau trompeur, les avez-vous bien préparées à le voir sans émotion? Leur avez-vous bien annoncé les objets qu'il représente ? Les leur avez-vous bien peints tels qu'ils sont? Les avez-vous bien années contre les illusions de la vanité? Avez-vous porté dans leurs jeunes cœurs le goût des vrais plaisirs qu'on ne trouve point dans ce tumulte? Quelles précautions, quelles mesures avez* vous prises pour les préserver du faux goût qui les égare ? Loin de rien opposer dans kur esprit à l'empire des préjugés publics , vous les y avez nourries; vous leur avez fait aimer d'avance tous les frivoles amusemens qu'elles trouvent Vous les leur fedtes aimer encore en s'y livrant. De jeunes personnes entrant dans le monde n'ont d'autre gouvernante que leur mère , souvent plus folle qu elles , et qui ne peut leur montrer les objets autrement qu'elle ne les voit» Son exemple, plus fort que la raison même, les justifie à leurs propres yeux, et l'autorité de la mère est pour la fille une excuse sans réplique. Quand je veux qu'une mère introduise sa fille dans le monde, c'est en supposant qu'elle le lui fera voir tel qu'il est

Le mal commence plus tôt encore. Les couvens sont de véritables écoles de coquetterie , non de cette coquetterie honnête dont j'ai parlé , mais de celle qui produit tous les travers des femmes et fait les

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