LIVRE V
plus extravagantes petites maîtresses. En sortant de là pour entrer tout d'un coup dans des sociétés bruyantes, de jeunes femmes s'y sentent d'abord à leur place. Elles ont été élevées pour y vivre ; faut-il s'étonner qu'elles s'y trouvent bien? Je n'avancerai point ce que je vais dire sans crainte de prendre un préjugé pour une observation ; mais il me semble qu'en général , dans les pays protestans , il y a plus d'attachement de famille, de plus dignes épouses et de plus tendres mères que dans les pays catholiques ; et si cela est , on ne peut douter que cette différence ne soit due en partie à l'éducation des couvens.
Pour aimer la vie paisible et domestique il faut la connoître; il faut en avoir senti les douceurs dès l'enfance. Ce n'est que dans la maison paternelle qu'on prend du goût pour sa propre maison, et toute femme que sa mère n'a point élevée n'aimera point élever ses enfans. Malheureusement il n'y a plus d'éducation privée dans les grandes villes. La société y est si générale et si mêlée qu'il ne reste plus d'asile pour la retraite , et qu'on est en public jusque chez soi. A force de vivre avec tout le monde, on n'a plus de famille, à peine connoît-on ses parens : on les voit en étrangers, et la simplicité des mœurs domestiques s'éteint avec la douce familiarité qui en faisoit le charme. C'est ainsi qu'on suce avec le lait le goût des plaisirs du siècle et des maximes qu'on y voit t*égner.
On impose aux filles une gêne apparente pour trouver des dupes qui les épousent sur leur maintien. Mais étudiez un moment ces jeunes personnes; sous un air contraint elles déguisent mal la convoitise qui les dévore, et déjà on lit dans leurs yeux Tardent désir d'imiter leurs mères. Ce qu'elles convoitent n'est pas un mari, mais la licence du mariage. Qu'a* t-on besoin d'un mari avec tant de ressources pour s'en passer? Mais on a besoin d'un mari pour couvrir ces ressources (i). La modestie est sur leur visage, et le libertinage est au fond de leur cœur : cette feinte modestie elle-même en est un signe; elles ne l'affec* tent que pour pouvoir s'en débarrasser plus tôt. Femmes de Paris et de Londres ^ pardonnez-le-moi, je vous supplie* Nul séjour n'exclut les miracles; mais pour moi je n'en connois point ; et si une seule d'entre vous a l'âme vraiment honnête , je n'entends rien à nos institutions.
Toutes ces éducations diverses livrent également de jeunes personnes au goût des plaisirs du grand monde, et aux passions qui naissent bientôt de ce goût. Dans les grandes villes la dépravation commence avec la vie, et dans les petites elle commence avec la raison* De jeunes provinciales, instruites à mépriser l'heureuse simplicité de leurs mœurs , s'em-
(i) La voie de Hiomme dana aa jeunease étoît une des quatre choses que le sage nepouyoit comprendre : la cinquième étoit l'impudence de la femme adultère, Qute comedit, et tergens os suum dicit : Non sum ojjenUa m<ilum, ProT> xxx, 30.
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pressent à Tenir à Paris partager la corruption des nôtres ; les yiees , ornés du beau ncrtn de talèns ^ sont Tonique objet de leur voyage; et, honteuses en arri' Tant de se trouver si loin de là noble licence des fem^ mes du pays , elles ne tardent pas à mériter d'être aussi de la capitale. Oîi commence le mal , à votre avis ? dans les lieux oii Y<m le projette > on dans ceux où Ton Taccomplit ?
Je ne veux pas que de la protince une mère sensée amène sa fille à Paris pour lui montrer ces tableamx si pernicieux pour d^atltres y màk jé di» que quand cela seroit, ou cette fUle est mal élevée^ ou ces tableaux seront peu dangereux pour elle* Avec du goût , du sens , et Tamour des choses honnêtes , on ne les trouve pas si attrayans qu'ils le siottt pour ceux qui s'en laissent charmer. On remarque à Paris les jeunes écervelées qui viennent se hâter de prendre le Ion du pays ^ et se mettre à la mode six mois durant pour se faire siffler le reste de leur vie : mab qui est-<re qui remarque celtes qtri ^ rebutées de tout ce fracas 5 s*en retournent dans leur po^ince^ contentes de leur sort , après l'avoir comparé à celui qu'envient les autres? Combien }'ai vu de jeunes femmes amenées dans la capitale par des maris complaisans et maître» de s'y fixer, les en détourner elles-mêmes, repartir plus Vôbn tiers qu'elles n'étoient venues, et dire aveu attendrissement b veille de lem* départ : Ah! retournons dans notre chaumière , on y vit plus heureux que dans les pdsis d'ici ! On
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ne sait pas combien il reste encore de bonnes gens qui n'ont point fléchi le genou devant Tidole , et qui méprisent son culte insensé. Il n'y a de bruyantes que les folles ; les femmes sages ne font point de sensation.
Que si, malgré la corruption générale, malgré les préjugés universels , malgré la mauvaise éducation des filles, plusieurs gardent encore un juge-, ment à Fépreuve, que sera-ce quand ce jugement aura été nourri par des instructions convenables, ou , pour mieux dire , quand on ne l'aura point altéré par des instructions vicieuses? car tout. consiste toujours à conserver ou rétablir les sentimens naturels. Il ne s'agit point pour cela d'ennuyer de jeunes filles de vos longs prônes , ni de leur débiter vos sèches moralités. Les moralités pour les deux sexes sont la mort de toute bonne éducation. De tristes leçons ne sont bonnes qu'à faire prendre en haine et ceux qui les donnent et tout ce qu'ils disent Il ne s'agit point en parlant à de jeunes personnes de leur faire peur de leurs devoirs , ni d'aggraver le joug qui leur est imposé par la nature. En leur exposant ces devoirs soyez précise et facile ; ne leur laissez pas croire qu'on est chagrine quand on les rempUt; point d'air fâché, point de morgue. Tout ce qui doit passer au cœur doit en sortir ; leur catéchisme de morale doit être aussi court et aussi clair que leur catéchisme de religion , mais il ne doit pas être aussi grave. Montrez-leur dans les mêmes de^
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Yofrs la source de leurs plaisirs et le fondement de leurs droits. Est-il si pénible d'aimer pour être aimée , de se rendre aimable pour être heureuse , de se rendre estimable pour être obéie, de s'honorer pour se faire honorer ? Que ces droits sont beaux, l qu'ils sont respectables ! qu'ils sont chers au cœur de l'homme quand la femme sait les faire valoir ! 1\ ne faut point attendre les ans ni la yieillesse pour en jouir. Son empire commence avec ses vertus ; à peine ses attraits se développent, qu'elle règne déjà par la douceur de son caractère et rend sa modestie imposante. Quel homme insensible et barbare n'adoucit pas sa fierté et ne prend pas des manières plus attentives près d'une fille de seize ans, aimable et sage , qui parle peu , qui écoute, qui met de la décence dans son maintien et de l'honnêteté dans ses propos , à qui sa beauté ne fait oublier ni son sexe ni sa jeunesse, qui sait intéresser par sa timidité même, et s'attirer le respect qu'elle porte à tout le monde ?
Ces témoignages, bien qu'extérieurs, ne sont point frivoles ; ils ne sont point fondés seulement sur l'attrait des sens; ils partent de ce sentiment intime que nous avons que toutes les femmes sont les juges naturels du mérite des hommes. Qui est-ce qui veut être méprisé des femmes? personne au monde, non pas même celui qui ne veut plus les aimer. Et moi, qui leur dis des vérités si dures, croyez-* vous que leurs jugemens me soient indifférens? Non ;•
leurs auffiragès ine sont plus diers que les vôtres, lecteurs , souvent plus fonmes qu'elles. En méprisaDt leurs mœurs, je veux encore honorer leur justiee : peu m'importe qu'elles me haïssent, si je les force à m'estimer.
Que de grandes choses on feroit avec ce ressort ^ si Ton savoit le mettre en œuvre ! Malheur au siècle où les femmes perdent leur ascendant et où leurs jugemens ne font plus rien aux hommes ! c'est le dernier degré de la dépravation* Tous les peuples qui ont eu des mesurs ont respecté les femmes. Yoyea Sparte, voyez les Germains , vojex Rome, Rome le siège de la gloire et de la vertu , si jamais elles eu eurent un sur la terre. C'est la que les femmes hono* roient les exploits des grands généraux, qu'elles pleuroient publiquement les pères de la patrie, que leurs vcBur ou leurs deuils étoient consacrés comme le plu& solennel jugement de la république. Toutes les grandes révolutions y vinrent des femmes : par une femme Rome acquit la liberté , par une femme les plébéiens obtinrent le consulat , par une femme finît la tyrannie des décemvirs , par lesfemn»es Rome assiégée fut sauvée des mains d'un proscrit. Galans François ^ qu'eussiez* vous dit en voyant passer cette procession si ridicule à. vos yeux moqueurs? Vous Teusaiez accompagnée de vos huées. Que nous voyons dun œil différent les mêmes objets 1 et peut- être avons*nous tous raison. Formez ce cortège de beHes dames françoises , je n'en connois pcHot déplus indé-