‹ Œuvres de J. J. Rousseau, avec des notes historiquesChapitre 136 sur 233 · LIVRE V. 3oi · texte numérisé non relu

LIVRE V. 3oi

seulement à sa bonne conduite, à ses mœurs , mais encore à celles des hommes; qu'elles ont peu de prise sur des âmes viles et basses , et qu'on ne sait servir sa maîtresse que comme on sait servir la vertu. Soyez sûre qu'alors, en leur dépeignant les mœurs de nos jours , TOUS leur en inspirerez un dégoût sincère ; en leur montrant les gens à la mode vous les leur ferez mépriser; vous ne leur donnerez qu'éloigne* ment pour leurs maximes, aversion pour leurs sentimens , dédain pour leurs vaines galanteries ; vous leur ferez naître une ambition plus noble , celle de régner sur des âmes grandes et fortes, celle des femmes de Sparte , qui étoit de commander à des hommes. Une femme hardie, ef&ontée, intrigante, qui ne sait attirer ses amans que par la coquetterie , ni les conserver que par les faveurs , les fait obéir comme des valets dans les choses serviles et communes : dans les choses importantes et graves elle est sans autorité sur eux. Mais la femme à la fois bon* néte, aimable et sage, celle qui force les siens à la respecter, celle qui a de la réserve et delà modestie , celle en un mot qui soutient l'amour par l'estime , les envoie d'un signe au bout du monde , au combat, à la gloire, à la mort, oii il lui plaît (i). Cet

(i) Brantôme dit que, du temps de François I*', une jeune personne ayant un amant babillard lui imposa un silence absolu et illimité, qu'il ^arda si fidèlement deux ans entiers, qu'on le crut devenu muet par maladie. Un jour, en pleine assemblée , sa maitresse, qui; dans ces temps où l'amour se faisoit avec mystère,

Soi ^l&IILE.

empire est beau , ce me semble, et vaut bien la peine d'être acheté.

Voilà dans quel esprit Sophie a été élevée , avec plus de soin que de peine, et plutôt en suivant son goût qu'en le gênant. Disons maintenant un mot de sa personne , selon le portrait que j'en ai fait à Emile , et selon qu'il imagine lui-même l'épouse qui peut le rendre heureux.

Je ne redirai jamais trop que je laisse à part les prodiges^ Emile n'en est pas un , Sophie n'en est pas un non plus. Emile est homme , et Sophie est femme ; voilà toute leur gloire. Dans la confusion des sexes qui règne entre nous , c'est presque un prodige d'être du sien.

Sophie est bien née , elle est d'un bon naturel ;

n*étoît point connue pour telle, se vanta de le guérir suMe-champ , et le fit avec ce seul mot , Parlez. N*y a-t-îl pas quelque chose de grand et d'héroïque dans cet amour>là ? Qu*eût fait de plus la philosophie de Py thagore avec tout son faste ? Quelle femme aujourd'hui pourroit compter sur un pareil silence un seul jour, dût-elle le payer de tout le prix qu*eUe y peut mettre ? (*)

(*) Au lie» de cette dernière phrase : Quelle /emmé aujourd'hui, ete.^ on Ut ceci dans le manuscrit autographe , etconséquemment dans Tédition de i8oc : Wimagineroit-on pas une divinité donnant à un mortel, d'un seul mot, Vor^ane de la parole ? On ne me fera point croire que la beauté sans la 'vertu fit jamais un pareil miracle. Toutes les beautés de Paris (et non toute* les femmes de Paris, comme a mis Féditeur; car il se permet aussi quelquefois de corriger son texte ) , avec tous leurs artifices , seraient bien en peine d'en faire un semblable aujourd'hui. — Qn*a donc trouré de merreQlenx en ceci Téditeur de i Soi, pour Texhumer du manuscrit qui le contient, et, éftn pis est , pour supprimer de son chef ce que Tauteur, dans une révt* sîp« nouTelle, a cm deroir y substituer ?

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