‹ Œuvres de J. J. Rousseau, avec des notes historiquesChapitre 137 sur 233 · LIVRE T. 3o · texte numérisé non relu

LIVRE T. 3o

«Ile a le cœur très-sensible, et cette extrême sensibi» lité lui donne quelquefois une activité d^imagination difficile à modérer. Elle a lesprit moins juste que pénétrant, Thumeur facile et pourtant inégale , la figure commune, mais agréable, une physionomie qui promet une âme et qui ne ment pas ; on peut Faborder avec indifférence, mais non pas la quitter sans émotion. D'autres ont de bonnes qualités qui lui manquent; d'autres ont à plus grande mesure celles qu'elle a; mais nulle n'a des qualités mieux assorties pour Élire un heureux caractère. Elle sait tirer parti de ses défauts mêmes ; et si elle étoit plus par- £iite elle plairoit beaucoup moins.

Sophie n'est pas belle ; mais auprès d'elle les hommes oublient les belles femmes, et les belles femmes sont mécontentes d'elles-mêmes. A peine est-elle jolie au premier aspect, mais plus on la voit et plus elle s'embellit; elle gagne où tant d'autres perdent, et ce qu'elle gagne elle ne le perd plus. On peut avoir de plus beaux yeux, une plus belle bouche, une figure plus imposante; mais on ne sauroit avoir une taille mieux prise, un plus beau teiiit, une main plus blanche , un pied plus mignon , un regard plus doux, une physionomie plus touchante. Sans éblouir elle intéresse; elle charme, et l'on ne sauroit dire pourquoi.

Sophie aime la parure et s'y connoît; sa mère n'a point d'autre femme de chambre qu'elle : elle a beaucoup de goût pour se mettre avec avantage ; mais

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elle bait les riches habillemens ; on Toit toujours dans le sien la simplicité jointe à Télégance; elle n'aime point ce qui brille , mais ce qui sied. Elle ignore quelles sont les couleurs à la mode, mais elle sait à merveille celles qui lui sont favorables. Il n y a pas tme jeune personne qui paroisse mise avec moins de recherche et dont l'ajustement soit plus redierchë ; pas une pièce du sien n'est prise au hasard , et Fart ne paroît dans aucune. Sa parure est très-modeste en apparence et très-coquette en efiet; elle n'étale point ses charmes, elle les couvre, mais en les couvrant elle sait les faire imaginer. En la voyant on dit , Voilà une fille modeste et sage ; mais tant qu'on reste auprès d'elle , les yeux et le cœur errent sur toute sa personne sans qu'on puisse les en détacher, et l'on diroit que tout cet ajustement si simple n'est mis à sa place que polir en être ôté pièce à pièce par l'imagination.

Sophie a des talens naturels; elle les sent, et ne les a pas négligés : mais n'ayant pas été à portée de mettre beaucoup d'art à leur culture, elle s'est contentée d'exercer sa jolie voix à chanter juste et avec goût, ses petits pieds à marcher légèrement, facilement, avec grâce, à faire la révérence en toutes sortes de situations sans gêne et sans maladresse. Du reste elle n'a eu de maître à chanter que son père, de maîtresse à danser que sa mère ; et un organiste du voisinage lui a donné sur le clavecin quelques leçons d'accompagnement qu'elle a depuis cultivé

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