LIVRE V. 3o
seule. D'abord elle ne songeoit qu'à faire paroître sa main avec avantage sur ces touches noires (*) , ensuite elle trouva que le son aigre et sec du clavecin rendoit plus doux le son de la voix; peu à peu elle devint sensible à Tharnionie ; enfin , en grandissant, elle a commencé de sentir les charmes de l'expression, et d'aimer la musique pour elle-même. Mais c^estun goût plutôt qu'un talent; elle ne sait point déchiffrer un air sur la note.
Ce que Sophie sait le mieux , et qu'on lui a fait apprendre avec le plus de soin , ce sont les travaux de son sexe, même ceux dont on ne s'avise point, comme de tailler et coudre ses robes. Il n'y a pas un ouvrage à l'aiguille qu'elle ne sache faire , et qu'elle ne fasse avec plaisir ; mais le travail qu'elle préfère à tout autre est la dentelle , parce qu'il n'y en a pas un qui donne une altitude plus agréable et où les doigts s'exercent avec plus de grâce et de légèreté. Elle s'est appliquée aussi à tous les détails du ménage. Elle entend la cuisine et l'office ; elle sait les prix des denrées, elle en connoît les qualités; elle sait fort bien tenir les comptes, elle sert de maître
(*) C'est donc fort maladroitement que y depuis que le piano a remplacé le clavecin dans nos salons, les facteurs ont changé Tordre des deux couleurs du clavier, employant l'ivoire pour les touches plus apparentes, et Tébène pour celles qui le sont moins. — Il est à remarquer que la disposition actuelle étoit celle même qu'observoient les anciens facteurs de clavecins , et il est curieux de voir ce que Rousseau lui-même dit ailleurs sur ce sujet. Voyez le Z>(Vtionnaire de Musique, au mot Feintes,