LIVRE V. 3o
gaîté , elle étoit même folâtre dans son enfance ; mais peu à peu sa mère a pris soin de réprimer ses airs évaporés , de peur que bientôt un changement trop subit n'instruisît du moment qui Tavoit rendu nécessaire. Elle est donc devenue modeste et réservée même avant le temps de Têtre ; et maintenant que ce temps est venu , il lui est plus aisé de garder le ton qu'elle a pris , qu'il ne lui seroit de le prendre sans indiquer la raison de ce changement. C'est une chose plaisante de la voir se livrer quelquefois par un reste d'habitude à des vivacités de l'enfance , puis tout d'un coup rentrer en elle-même, se taire, baisser les yeux, et rougir : il faut bien que le terme intermédiaire entre les deux âges participe un peu de chacun des deux.
Sophie est d'une sensibilité trop grande pour conserver une parfaite égalité d'humeur, mais elle a trop de douceur pour que cette sensibilité soit fort importune aux autres ; c'est à elle seule qu'elle fait du mal. Qu'on dise un seul mot qui la blesse , elle ne boude pas , mais son cœur se gonfle ; elle tâche de s'échapper pour aller pleurer. Qu'au milieu de ses pleurs son père ou sa mère la rappelle , et dise un seul mot , elle vient à l'instant jouer et rire en s'essuyant adroitement les yeux et tachant d'étouffer ses sanglots.
Elle n'est pas non plus tout-à-Êiit exempte de caprice : son humeur, un peu trop poussée, dégénère en mutinerie , et alors elle est sujette à s'oublier.
3lO EMILE.
Mais laissez-lui le temps de revenir à elle , et sa ina'^ nière d'effacer son tort lui en fera presque un mérite. Si on la punit, elle est docile et soumise, et Ton voit que sa honte ne vient pas tant du châtiment que de la faute. Si on ne lui dit rien , jamais elle ne manque de la réparer d'elle-même , mais si franchement et de si bonne grâce , qu'il n'est pas possible d'en garder la rancune. Elle baiseroit la terre devant le dernier domestique , sans que cet abaissement lui fit la moindre peine ; et sitôt qu'elle est pardonnée , sa joie et ses caresses montrent de quel poids son bon cœur est soulagé. En un mot , elle souffre avec patience les torts des autres , et répare avec plaisir les siens. Tel est l'aimable naturel de son sexe avant que nous l'ayons gâté. La femme est faite pour céder à l'homme et pour supporter même son injustice. Vous ne réduirez jamais les jeunes garçons au même point ; le sentiment intérieur s'élève et se révolte en eux contre l'injustice ; la nature ne les fit pas pour la tolérer.
Gratwn PeUdœ stomachum cedert nescii, (*)
Sophie a de la religion, mais une religion raisonnable et simple , peu de dogmes et moins de pratiques de dévotion ; ou plutôt ne connoissant de pratique essentielle que la morale , elle dévoue sa vie entière à servir Dieu en faisant le bien. Dans toutes les in-
(•)HoR., Lib. I, od. 6.