LIVRE V. 3l I
stritctions que ses parens lui ont données sur ce sujet , ils l'ont accoutumée à une soumission respectueuse , en lui disant toujours : « Ma fille , ces con- » noissances ne sont pas de votre âge ; votre mari it vous en instruira quand il sera temps. » Du reste, au lieu de longs discours de piété , ils se contentent de la lui prêcher par leur exemple , et cet exemple est gravé dans son cœur.
Sophie aime la vertu ; cet amour est devenu sa passion dominante. Elle Taime , parce qu'il n'y a rien de si beau que la vertu ; elle l'aime , parce que la vertu fait la gloire de la femme , et qu'une femme vertueuse lui paroît presque égale aux anges ; elle l'aime comme la seule route du vrai bonheur , et parce qu'elle ne voit que misère, abandon, malheur, opprobre, ignominie , dans la vie d'une femme déshonnôte ; elle l'aime enfin comme chère à son respectable père, à sa tendre et digne mère : non contens d'être heureux de leur propre vertu , ils veulent l'être aussi de la sienne, et son premier bonheur à elle-même est l'espoir de faire le leur. Tous ces sentimens lui inspirent un enthousiasme qui lui élève Tâme, et tient tous ses petits penchans asservis h une passion si noble. Sophie sera chaste et honnête jusqu'à son dernier soupir ; elle l'a juré dans le fond de son âme, et elle l'a juré dans un temps oîi elle sentoit déjà tout ce qu'un tel serment coûte à tenir ; elle l'a juré quand elle en auroit dû révoquer l'engagement , si ses sens étoient faits pour régner sur elle.
3ia ÉMILF.
Sophie n'a pas le bonheur d'être une aimable Françoise , froide par tempérament et coquette par vanité , voulant plutôt briller que plaire , cherchant Tamusement et non le plaisir. Le seul besoin d'aimer la dévore , il vient la distraire et troubler son cœur dans les fêtes : elle a perdu son ancienne gaité ; les folâtres jeux ne sont plus faits pour elle ; loin de craindre Tennui de la solitude , elle la cherche ; elle y pense à celui qui doit la lui rendre douce : tous les indifférens Timportunent ; il ne lui faut pas une cour , mais un amant ; elle aime mieux plaire à un seul honnête homme, et lui plaire toujours, que. d'élever en sa faveur le cri de la mode , qui dure un jour, et le lendemain se change en huée.
Les femmes ont le jugement plus tôt formé que les hommes : étant sur la défensive presque dès leur enfance , et chargées d'un dépôt difficile à garder , le bien et le mal leur sont nécessairement plus tôt connus. Sophie, précoce en tout, parce que son tempérament la porte à l'être , a aussi le jugement plus tôt formé que d'autres filles de son âge. Il n'y a rien à cela de fort extraordinaire ; la maturité n'est pas partout la même en même temps.
Sophie est instruite des devoirs et des droits de son sexe et du nôtre. Elle connoit les défauts des hommes et les vices des femmes ; elle connoît aussi les qualités , les vertus contraires , et les a toutes empreintes au fond de son cœur. On ne peut pas avoir une plus haute idée de l'honnête femme que