‹ Œuvres de J. J. Rousseau, avec des notes historiquesChapitre 142 sur 233 · LIVRE V. 3l · texte numérisé non relu

LIVRE V. 3l

celle qu'elle en a conçue , et cette idée ne l'épouvante point ; mais elle pense avec plus de complaisance à Thonnête homme , à l'homme de mérite ; elle sent qu'elle est faite pour cet homme-là , qu'elle en est digne , qu'elle peut lui rendre le bonheur qu'elle recevra de lui ; elle sent qu'elle saura bien le reconnoîlre ; il ne s'agit que de le trouver.

Les femmes sont les juges naturels du mérite des hommes , comme ils le sont du mérite des femmes : cela est de leur droit réciproque; et ni les uns ni les autres ne l'ignorent. Sophie connoît ce droit et en use , mais avec la modestie qui convient à sa jeunesse, à son inexpérience , à son état; elle ne juge que des choses qui sont à sa portée , et elle n'en juge que quand cela sert à développer quelque maxime utile. Elle ne parle des absens qu'avec la plus grande circonspection, surtout si ce sont des femmes. Elle pense que ce qui les rend médisantes et satiriques est de parler de leur sexe : tant qu'elles se bornent à parler du nôtre elles ne sont qu'équitables. Sophie s'y borne donc. Quant aux femmes , elle n'en parle jamais que pour en dire le bien qu'elle sait : c'est un honneur qu'elle croit devoir à son sexe ; et pour celles dont elle ne sait aucun bien à dire , elle n'en dit rien du tout, et cela s'entend.

Sophie a peu d'usage du monde; mais elle est obligeante , attentive , et met de la grâce à tout ce qu'elle fait. Un heureux naturel la sert mieux que beaucoup d'art. Elle a une certaine politesse à elle

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qui ne tient point aux formules , qui n^est point asservie aux modes , qui ne change point avec elles , qui ne fait rien par usage, mais qui vient d'un vrai désir de plaire , et qui plaît. Elle ne sait point les complimens triviaux , et n'en invente point de plus recherchés ; elle ne dit pas qu'elle est très-obligée, qu'on lui fait beaucoup d'honneur , qu'on ne prenne pas la peine, etc. Elle s'avise encore moins de tourner des phrases. Pour une attention , pour une politesse établie , elle répond par une révérence ou par un simple Je vous remercie ; mais ce mot , dit de sa bouche , en vaut bien un autre. Pour un vrai service elle laisse parler son cœur, et ce n'est pas un compliment qu'il trouve. Elle n'a jamais souffert que l'usage françois l'asservît au joug des simagrées, comme d'étendre sa main , en passant d'une chambre à l'autre , sur un bras sexagénaire qu'elle auroit grande envie de soutenir. Quand un galant musqué lui offre cet impertinent service , elle laisse l'officieux bras sur l'escalier , et s'élance en deux sauts dans la chambre , en disant qu'elle n'est pas boiteuse. En effet, quoiqu'elle ne soit pas grande, elle n'a jamais voulu de talons hauts ; elle a les pieds assez petits pour s'en passer.

Non-seulement elle se tient dans le silence et dans le respect avec les femmes , mais même avec les hommes mariés, ou beaucoup plus âgés qu'elle; elle n'acceptera jamais de place au-dessus d'eux que par obéissance , et reprendra la sienne au-dessous sitôt

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