LIVRE V. 3l
qu'elle le pourra ; car elle sait que les droits de l'âge vont avant ceux du sexe, comme ayant pour eux le préjugé de la sagesse, qui doit être honorée avant tout
Avec les jeunes gens de son âge , c'est autre chose , elle a besoin d'un ton différent pour leur en imposer, et elle sait le prendre sans quitter l'air modeste qui lui convient. S'ils sont modestes et réservés euîtmêmes , elle gardera volontiers avec eux l^aimable familiarité de la jeunesse ; leurs entretiens pleins d'innocence seront badins, mais décens : s'ils deviennent sérieux , elle veut qu'ils soient utiles : s'ils dégénèrent en fadeurs, elle les fera bientôt cesser; car elle méprise surtout le petit jargon de la galanterie , comme très-offensant pour son sexe. Elle sait bien que l'homme qu'elle cherche n'a pas ce jargon-là, et jamais elle ne souffre volontiers d'un atitre ce qui ne convient pas à celui dont elle a le caractère empreint au fond du cœur. La haute opinion qu'elle a des droits de son sexe , la fierté d'âme' que lui donne la pureté de ses sentimens, cette énergie de la vertu qu'elle sent en elle-même , et qui la rend respectable àses propres yeux, lui font écouter avec indignation les propos doucereux dont on prétend l'amuser. Elle ne les reçoit point avec une colère apparente , mais avec un ironique applaudissement qui déconcerte , ou d'un ton froid auquel on ne s'attend point. Qu'im beau Phébus lui débite ses gentillesses , la loue avec esprit sur le sien , sur sa beauté, sur ses grâces , sur
3l6 iMILE.
le prix da bonheur de lui plaire, elle est fille à Tinterrompre, en lui disant poliment : (c Monsieur, j'ai » grand'peur de savoir ces choses-là mieux que vous; » si nous n'avons rien de plus curieuxàdire, je crois » que nous pouvons finir ici l'entretien. » Accompagner ces mots d'une grande révérence , et puis se trouver à vingt pas de lui , n'est pour elle que l'affaire d'un instant. Demandez à vos agréables s'il est aisé d'étaler long-temps son caquet avec un esprit aussi rebours que celui-là.
Ce n'est pas pourtant qu'elle n'aime fort à être louée , pourvu que ce soit tout de bon , et qu'elle puisse croire qu'on pense en effet le bien qu'on lui dit d'elle. Pour paroître touché de son mérite il faut commencer par en montrer. Un hommage fondé sur l'estime peut flatter son cœur altier, mais tout galant persiflage est toujours rebuté; Sophie n'est pas faite pour exercer les petits talens d'un baladin.
Avec. une si grande maturité de jugement, et formée à tous égards comme une fille de vingt ans , Sophie , à quinze, ne sera point traitée en enfant par ses parens. A peine apercevront -ils en elle la première inquiétude de la jeunesse, qu'avant le progrès ils se hâteront d'y pourvoir ; ils lui tiendront des discours tendres et sensés. Les discours tendres et sensés sont de son âge et de son caractère. Si ce caractère est tel que je l'imagine , pourquoi son père ne lui parleroitil pas à peu près ainsi :
« Sophie, vous voilà grande fille , et ce n'est pas