LIVRE T. 3l
» pour Têtre toujours qu'on le devient. Nous vou- » Ions que vous soyez heureuse ; c'est pour nous que » nous le voulons, parce que notre bonheur dépend » du vôtre. Le Ibonheur d'une honnête fille est de » faire celui d'un honnête homme : il faut donc pen- » ser à vous marier; il y faut penser de bonne heure, » car du mariage dépend le sort de la vie , et l'on » n'a jamais trop de temps pour y penser.
1» Rien n'est plus difficile que le choix d'un bon » mari , si ce n'est peut - être celui d'une bonne y) femme. Sophie , vous serez cette femme rare, vous » serez la gloire de notre vie et le bonheur de nos » vieux jours; mais, de quelque mérite que vous » soyez pourvue , la terre ne manque pas d'hommes » qui en ont encore plus que vous. Il n'y en a pas » un qui ne dût s'honorer de vous obtenir, il y en » a beaucoup qui vous honoreroient davantage. Dans » ce nombre il s'agit d'en trouver un qui vous con- » vienne, de le connoître, et de vous faire connoître D à lui.
» Le plus grand bonheur du mariage dépend de j> tant de convenances , que c'est une folie de les » vouloir toutes rassembler. Il faut d'abord s'assurer j> des plus importantes : quand les autres s'y trou- » vent, on s'en prévaut; quand elles manquent, on 7) s'en passe. Le bonheur parfait n'est pas sur la » terre, mais le plus grand des malheurs, et celui » qu'on peut toujours éviter, est d'être malheureux » par sa faute.
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3» Il y a des convenances naturelles , il y en a j> d'institution , il y en a qui ne tiennent qu'à Topi- » nion seule. Les parens sont juges des deux derx) nières espèces , les enfans seuls le sont de la pre- » mière. Dans les mariages qui se font par Fautorité » des pères, on se règle uniquement sur les conve- » nances d'institution et d'opinion ; ce ne sont pas 3> les personnes qu'on marie , ce sont les conditions 9 et les biens : mais tout cela peut changer; les perx» sonnes seules restent toujours , elles se portent » partout avec elles; en dépit de la fortune, ce n'est j> que par les rapports personnels qu'un mariage » peut être heureux ou malheiu^eux.
9 Votre mère étoit de condition , j'étois riche ; » voilà les seules considérations qui portèrent nos y> parens à nous unir. J'ai perdu mes biens ^ elle a y> perdu son nom : oubliée de sa famille, que lui sert » aujourd'hui d'être née demoiselle? Dans nos dé- » sastres , l'union de nos cœurs nous a consolés de » tout; la conformité de nos goûts nous a fait choi- » sir cette retraite ; nous y vivons heureux dans la » pauvreté , nous nous tenons lieu de tout l'un à » l'autre. Sophie est notre trésor conunun; nous béy> nissons le ciel de nous avoir donné celui-là et de » nous avoir ôté tout le reste. Voyez , mon enfant , » où nous a conduits la Providence : les convenances » qui nous firent marier sont évanouies ; nous ne » sommes heureux que par celles que l'on compta » pour rien.