LIVRE V. 3l
y> C'est aux époux à s'assortir. Le penchant mutuel » doit être leur premier lien : leurs yeux , leurs cœurs » doivent être leurs premiers guides ; car comme leur » premier devoir, étant unis , est de s'aimer, et qu'ai- » mer ou n aimer pas ne dépend point de nous-mêï> mes, ce devoir en emporte nécessairement un autre, » qui est de commencer par s'aimer avant de s'unir. » C'est là le droit de la nature , que rien ne peut » abroger ; ceux qui l'ont gênée par tant de lois ci- » viles ont eu plus d'égard à l'ordre apparent qu'au j> bonheur du mariage et aux mœurs des citoyens. » Vous voyez , ma Sophie , que nous ne vous prê- » chons pas une morale difficile. Elle ne tend qu'à y> vous rendre maîtresse de vous-même , et à nous en » rapporter à vous sur le choix de votre époux.
y> Après vous avoir dit nos raisons pour vous lais* » ser une entière liberté, il est juste de vous parler » aussi des vôtres pour en user avec sagesse. Ma 2> fille , vous êtes bonne et raisonnable , vous avez » de la droiture et de la piété, vous avez les talens y> qui conviennent à d'honnêtes femmes , et vous » n'êtes pas dépourvue d'agrémens ; maas vous êtes » pauvre : vous avez les biens IcjS plus estimables,, e^ » vous manquez de ceux qu'on estime le plus. N'aspi- » rez donc qu'à ce que vous pouvez obtenir, et ré- » glez votre ambition , non sur vos jugemens ni sur » les nôtres, mais sur l'opinion des hommes. S'il n'é- » toit question que d'une égalité de mérite , j'ignore » à quoi je devrois borner vos espérances : mais ne
» les élevez point au -dessus de votre fortune, et » n'oubliez pas qu'elle est au plus bas rang. Bien » qu'un homme digne de vous ne compte pas cette 30 inégalité pour un obstacle , vous devez faire alors » ce qu'il ne fera pas : Sophie doit imiter sa mère , et
> n'entrer que dans une famille qui s'honore d'elle. i) Vous n'avez point vu notre opulence , vous êtes
> née durant notre pauvreté ; vous nous la rendez 30 douce et vous la partagez sans peine. Croyez-moi , » Sophie , ne cherchez point des biens dont nous » bénissons le ciel de nous avoir délivrés; nous n'a- » vous goûté le bonheur qu'après avoir perdu la ri- D chesse.
» Vous êtes trop aimable pour ne plaire à perx> sonne, et votre misère n'est pas telle qu'un honnête » homme se trouve embarrassé de vous. Vous serez » recherchée , et vous pourrez l'être de gens qui ne y> vous vaudront pas. S'ils se montroient à vous tels » qu'ils sont, vous les estimeriez ce qu'ils valent; » tout leur faste ne vous en imposeroit pas long- » temps : mais , quoique vous ayez le jugement bon » et que vous vous connoissiez en mérite, vous man- » quez d'expérience , et vous ignorez jusqu'où les » hommes peuvent se contrefaire. Un fourbe adroit » peut étudier vos goûts pour vous séduire , et fein- » dre auprès de vous des vertus qu'il n'aura point. » Il vous perdroit , Sophie , avant que vous vous en » fussiez aperçue , et vous ne connoîtriez votre er- » reur que pour la pleurer. Le plus dangereux de